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Intervention de Frédéric Moulin, co-auteur (avec E.A.) aux éditions JOU de Agora zéro.

Notes de montage / états de veille (mise en contexte à l’usage du bureau JOU).
Quand j’ai « commencé » avec les Mutants Anachroniques, on a supposé (c’est-à-dire : le petit nombre de personnes concernées par ce que nous faisions) que la notion centrale était ici l’expérimentation, comme si le cut-up ou les ready-made (et, certes, le voir autrement peut, à bon droit, être considéré antimoderne…) constituaient une fin en soi. Or il s’agissait, et pour moi il s’agit encore surtout de promouvoir une discipline de l’attention, en réponse et en réaction à la contemporaine (?) économie de l’attention. Je conçois cela comme une veille quotidienne, dont les partages sur les réseaux sociaux offrent, de leur côté, une version abâtardie, truquée puisque le moment réflexif qui en est l’objet devient instantanément matière à flux. Par ailleurs, j’ai dès l’origine accumulé de nombreux matériaux potentiellement utilisables, sur des supports matériels ou virtuels, qui à mes yeux sont comme des formes d’énergies fossiles : bribes de textes dont je ne me rappelle plus si je les ai écrits ou recopiés, copier-coller de sites parfois défunts, piles de magazines ou de coupures de presse en relation avec mes préoccupations, de toujours ou d’un moment, etc. J’entends par énergie fossile quelque chose de mort en apparence, mais qui peut donner la vie, au sens de mettre certaines choses en mouvement. Avec un petit risque toxique, tout de même. Penser mine, écrivait Camus. Mais qui parle de penser ? Je vise une réaction chimique, à définir. Un modèle d’installation artistique particulièrement galvaudé est le tas de charbon déversé sur le sol d’une galerie ou d’un musée : je suis la galerie et le musée, j’en ressens l’encombrement, physique et psychique. Je réclame un autodafé sur la table des matières de livres jamais écrits. La fumée en montera vers les dieux qui sauront les lire (j’ai cité le nom que nous leur avions donné, une idée ne meurt qu’après avoir été comprise et celle-ci ne l’a pas été…). Ces « notes de montage » et « états de veille » participent ainsi d’un projet plus vaste sur le thème de l’archive, tendant à substituer à l’idée purement passéiste, figée, qu’on se fait habituellement de celle-ci, une conception dynamique, opératoire tout aussi bien dans le présent et le futur.