
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous avons bu du champagne, la nuit tombe, nous dinons dans la véranda. Y a-t-il des chats dans les tableaux de Vermeer ? Aucun chat. Aucun chien. Aucun animal. Aucune fleur ou plante non plus. Même pas une petite fleur sèche comme celle qu’une étudiante nous a montrée lors d’un récent accrochage pour signifier ce qui resterait du monde quand tout serait détruit. Cette petite fleur que nous avons revue aujourd’hui dans l’atelier d’une autre étudiante qui, l’ayant ramassée lorsque la première après avoir décroché ses travaux l’avait mise à la poubelle, avait décidé de la conserver comme une relique de l’année écoulée, sa première année dans une école d’art. Pas de fleurs chez Vermeer. Tant de choses absentes des tableaux de Vermeer. Comme si une réaction chimique ou alchimique avait réduit le monde à un précipité, un résidu qui, d’un contenant l’autre, recompose toujours les mêmes éléments : jeune fille, instruments de musique, lettre et matériel de correspondance, verres et flacons, petits outils pour écrire, se coiffer, ranger ses bijoux, colliers de perles et boucles d’oreilles, gros tapis ou rideaux, chaises, cartes de géographie… Aucun dehors ou presque. Sinon via la lumière habituée à entrer plus ou moins vivement par une fenêtre située sur la gauche afin que, comme les commentateurs l’ont fait remarquer, le peintre, qu’on suppose donc droitier – peut-être myope mais droitier – Vermeer, qui est là, dans le tableau, même si on ne le voit pas, puisse travailler sans être dérangé par son ombre.
Le dehors est dedans, présent, bien présent, mais dedans. La lumière caresse le jaune du rideau, décrit un immense mur beige sur lequel rien n’est accroché et qui contraste avec les ténèbres épaisses et matérielles du premier plan. La femme au collier de perles ne regarde pas la lumière arriver par la fenêtre à laquelle on pourrait croire au premier abord qu’elle fait face, mais sa propre image reflétée dans le petit miroir accroché parallèlement au vitrail qui brouille l’accès au dehors. Elle est debout, elle tient de ses deux mains écartées les extrémités d’un ruban jaune qui lui enserre le cou, juste au-dessous des points blancs irréguliers qui forment le collier de perles que sans doute elle ajuste. Il y a dans ce geste, ce regard, cette tension quelque chose d’une incantation magique. Un point de lumière frappe la perle à l’oreille bien plus vivement encore que celles du collier. Miroir, transport, autre ailleurs que ce dehors tangible où les bateaux accostant à Delft au retour de leurs équipées lointaines déversent d’encombrants objets venus de de Chine ou d’Inde afin d’enrichir les intérieurs des marchands et de leurs clients, des porcelaines, des tissus, mais aussi certains grains de sable de l’océan Indien qui, entrés par effraction dans le corps d’une huître d’Asie, ont fait naître les perles qui font miroiter certains rêves.

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