Le livre « Le versant animal » de Jean-Christophe Bailly, s’ouvre sur une séquence quasi cinématographique, celle de la rencontre sur une petite route de campagne, la nuit, avec un chevreuil : l’animal surgit, il fuit dans les phares du véhicule qui le suit sans le rattraper. C’est un moment de temps suspendu, une grâce, un accord parfait entre le suivi et le suiveur, puis la fin soudaine et prévisible, fluide et légère, où les lignes de vie des deux êtres divergent et se poursuivent chacune de son côté.
Cet été, sur la rocade de Rennes, à cinq heures du soir, au milieu d’un trafic chargé, poids lourds, camping-cars, voitures, je venais de Paris, j’étais fatigué, je roulais en respectant la limitation de vitesse. Soudain devant moi s’est dressé un chevreuil. La seconde d’avant il n’y avait rien, la seconde d’après il était là. Dans le bref instant précédant le choc, j’ai souhaité très fort que ce ne soit pas vrai.
La forme de son corps, de son corps gracieux et délié, la couleur fauve de sa robe, rien ne collait avec les files de voitures, le bruit des moteurs, le déroulement des bas-côtés. Il n’aurait pas dû être là. Mais il y était et je l’ai percuté. Je l’ai vu partir dans mon rétroviseur, tournoyant horizontalement entre les voitures à travers les trois autres voies de la chaussée.
Je me suis arrêté. Tout ce que j’avais envisagé dans le futur proche s’était évanoui brusquement. J’ai senti presque physiquement que je cédais à contre cœur, par secousses successives, à cette irruption du réel. Nos deux lignes de vie n’avaient pas divergé légèrement : le chevreuil était mort et moi je n’avais rien. J’ai continué à vivre et lui, qui était une « entrée dans la vie », avait cessé d’exister.
Le monochame cordonnier, Monochamus sutor, est un coléoptère de la famille des capricornes avec des antennes articulées très longues et fines. Ses élytres semblent faites de cuir grainé brun-noir et sont tachetées de petits points jaunes. C’est un très bel insecte, au dessin délicat et précis.
Un jour à Saint-Paul de Vars, dans l’Ubaye, c’était l’été sous les platanes, j’en ai trouvé un sur le sol en regagnant ma voiture. Il avait été écrasé. Son abdomen laissait échapper une matière visqueuse comme si on avait pressé sur un tube et il était collé sur le bitume. Ses antennes vibraient encore et il agonisait lentement sous le soleil. Je l’ai achevé. En frottant sur le sol il m’a semblé le sentir crisser sous ma semelle. À la fin, il ne restait plus qu’une sorte de grumeau noirâtre, un mélange de poussière et de résidus organiques. Monochame cordonnier. Je le dis, même si ce n’est qu’un nom d’espèce, pour l’appeler par son nom.
Une amie m’a confié sa perplexité : elle possède une grande photographie d’Eric Poitevin, qui représente un chevreuil mort, grandeur nature, suspendu par une patte sur un fond incertain de taches et de brindilles. Elle tient beaucoup à cette œuvre. Mais voilà : elle déménage bientôt dans une grande maison qu’elle va partager avec plusieurs personnes. Elle craint que ces personnes ne soient pas ravies d’avoir sous les yeux en permanence cette photo. Comment faire ? Nous cherchons des solutions, c’est un jeu : une autre œuvre de la même taille exactement, accrochée par-dessus ? La construction de volets pour la dérober aux regards, avec ouverture réservée à certains jours, comme ces polyptiques médiévaux qu’on ouvrait pour les offrir à l’adoration des fidèles lors des fêtes de la Nativité ? Non, non, elle sait ce qu’elle va faire : elle va mettre un rideau vert devant pour la dissimuler, tout comme son premier propriétaire l’avait fait pour cacher « l’Origine du monde » de Gustave Courbet.
Michel Dupuy travaille à partir de matériaux trouvés qu’il s’approprie.
Il en fait des performances, des images de dessins, des peintures, des textes, des photos.
@michel__dupuy
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