Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous arrivons de loin, nous avons pris un avion, un bateau, un car, un TGV, un taxi. De partout nous accourrons pour voir la nouvelle exposition Vermeer.
File d’attentes interminables, réservations complètes, les chiffres des entrées ont explosé, le Louvre s’attendait à un succès mais pas au point de doubler le nombre de ses visiteurs dès le premier jour, le musée se dit comblé, on a vu les files s’allonger sur le parvis, serpenter jusque dans la cour carrée, décrire sous la pluie, sous la neige, le périmètre de cette cour, les organisateurs contemplent ce spectacle jubilatoire depuis la fenêtre de leurs bureaux. Complet ! Sold out! Reservas agotadas! Ausgebucht! Et la foule continue d’arriver.
La foule se précipite pour s’imprégner de ces scènes si apaisantes d’un quotidien venu d’une époque où la vitesse n’existait pas.
Un mari aimable à réservé les billets, nous sommes maintenant installées dans un carré du TGV, quatre amies, nous bavardons gaiement, c’est un cadeau, c’est une surprise.
Le musée du Louvre organise autour de la figure aujourd’hui si célèbre de Vermeer une exposition-événement réunissant pour la première fois un tiers de l’œuvre connu du maître de Delft. L’exposition explore le réseau fascinant des relations qu’il a entretenues avec les autres grands peintres du Siècle d’or hollandais. Les prêts exceptionnels consentis par les plus grandes institutions américaines, britanniques, allemandes, néerlandaises, permettent de montrer Vermeer comme jamais auparavant.
9 400 personnes dès le premier jour, 40 000 visiteurs la première semaine, on n’avait jamais connu cela au Louvre.
Face à cette affluence record, l’accès à l’exposition Vermeer et les maîtres de la peinture de genre s’effectue désormais exclusivement sur réservation en ligne d’un créneau horaire de visite de 45 minutes, billet à retirer sur place.
« Le sphinx de Delft » ? je n’y vais pas, se dit l’étudiant des Beaux-Arts, ces trucs-là c’est pour ma mère.
L’exposition Vermeer et les maîtres de la peinture de genre reflète la façon dont la puissance économique mondiale des Provinces-Unies atteint sont apogée durant le troisième quart du XVIIe siècle, dit la guide conférencière.
Je n’y vais pas se dit l’étudiant des Beaux-Arts, c’est vraiment trop chiant, c’est pour ma mère.
«Une fois qu’on est enfin devant les tableaux, raconte la visiteuse interviewée, bien sûr c’est magnifique mais on a trois rangs d’individus devant soi et il faut se battre pour profiter du spectacle.»
Nous avons fait sagement la queue dans la file d’attente de l’exposition, regardant les visiteurs plus jeunes se prendre en photo on riait, on n’écoutait pas le boniment des vendeurs de parapluies du parvis jusqu’à ce qu’une petite bruine se mette à tomber. Les ennuis quotidiens mis de côté, le plaisir d’être dans cette capitale, dans cette foule, nous sommes venues exprès pour Vermeer et s’il reste du temps nous irons faire du shopping.
Malgré un nouveau système de réservation en ligne (majorant le prix d’entrée de deux euros), les créneaux horaires de visite restent saturés, les Amis du Louvre dont le statut prévoit pourtant un accès libre et illimité aux expositions ne parviennent pas à entrer. À l’intérieur, les files d’attente s’allongent.
Le personnel d’accueil et de surveillance a dû faire face à une situation inédite qui a conduit à des violences verbales et physiques. Le public souvent mécontent a tendance à s’en prendre au personnel.
Mon mari a persévéré, il a téléphoné inlassablement jusqu’à obtenir nos entrées, ce jour de décembre à 11h45 — elle dit en riant, nous arrivons de notre province lointaine.
Les syndicats ont déposé un préavis de grève. Les gardiens se mettront en grève si la direction ne réussit pas à améliorer les modalités de réservation et les conditions de travail.
Un encadrement de porte, un rideau écarté, nous sommes dans l’antichambre, une servante, la main sur la hanche, regarde en rigolant sa maîtresse qui tient une lettre.
En rusant on arrive à se retrouver seule devant un tableau. Le géographe est là. Et La lettre d’amour. L’entremetteuse. Se poser devant : regarder.
Cette paix qui émane du geste de La dentellière penchée sur son ouvrage.
Les réclamations du public se multiplient. Le chaos est tel qu’un visiteur dénonçait hier sur les réseaux sociaux une «agression physique» de la part des agents d’accueil menaçant de l’emmener «manu militari au commissariat» s’il ne cessait pas de photographier les œuvres. La fenêtre ornée d’un vitrail où se reflète le buste de La liseuse, la corbeille de fruits silencieusement renversée sur le tapis qui sert de nappe.
Oui ces grandes expositions se vendent aujourd’hui comme des produits de marque, cela a coûté tellement cher de faire venir ces tableaux de Vermeer que maintenant il faut du public.
La fenêtre est ouverte, la jeune femme absorbée lit une lettre longue dont le feuillet ressemble à la collerette blanche qui termine son corsage. La lumière entre, frappe le front, le buste, dédouble le visage sur les carreaux transparents.
La guitariste sourit.
L’astronome prend appui sur sa table de travail pour, de l’autre main, faire tourner sa mappemonde.
« La réservation obligatoire en ligne est la solution que nous avons trouvée pour que le temps d’attente n’excède pas 45 minutes. Cela permet de lisser la fréquentation« , explique, rassurant, à la télévision le président-directeur du musée.
Le soldat raconte, la jeune femme sourit, il ne parle sans doute pas de la guerre, elle n’a pas l’air effrayé.
Un succès, un triomphe, une des expositions qui aura fait le plus d’entrées de toute l’histoire du musée.
Des statisticiens néerlandais ont calculé que les œuvres de Vermeer au fil des expositions ont parcouru plus d’un million de kilomètres. À lui seul, le tableau Jeune femme écrivant une lettre a fait environ cinq fois le tour de la Terre – la moitié de la distance qui nous sépare de la Lune.

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