L’intellect commun déviant
Quand j’étais petit, mes parents m’emmenaient régulièrement au marché et m’offraient un vieux comics américain. Je me souviens du papier à la texture rugueuse, des lignes noires du dessin et de la mise en couleur grossière. C’étaient les classiques du genre : X-men, Captain America, Hulk, et cætera. Chaque semaine, je ramenais l’exemplaire lu et l’échangeais, moyennant une petite ristourne, contre une autre brochure.
C’est ainsi que, récemment, pour me faire plaisir, une personne chère a déniché pour moi un très étrange et précieux témoignage de cet amour pour la culture des super-héros. Je tiens dans mes mains cet objet rare : c’est un album broché qui, à première vue, pourrait presque passer pour une édition officielle. Cependant, dès qu’on l’inspecte un peu, on entre dans ce qui ressemble à une fan fiction très poussée, une variation sur le thème des super-héros digne d’Alan Moore, qui doit son étrangeté et sa beauté à la liberté des auteurices, resté.e.s volontairement en marge des contraintes de cette industrie de l’image.
C’est un petit livre, composé de trois courts épisodes. L’ensemble forme un tout autonome. Il est titré Druz et raconte l’histoire d’un groupe éponyme de super-héros et de son progressif abandon au chaos et à l’obscur. La particularité qui fait la valeur, je trouve, de cet opus, c’est le positionnement de ses héros : un groupe de second plan aux pouvoirs ambigus. En cela, ils sont déjà à la limite de leur genre — un héros peut-il être autre chose qu’exceptionnel ? Ces êtres, en se reconnaissant et en unissant leurs modiques forces, ont entrepris ensemble quelque chose de beau et de touchant, ils ont partagé leurs pouvoirs et ont pensé le faire pour le bien. Cependant, leur union, dans laquelle chacun pourrait reconnaître une émancipation et une aspiration légitime est devenue, malgré eux, délétère.
À l’initiative de ce groupe, il y a un chef, ou plutôt une sorte de chef. Une figure d’autorité anti-autoritaire, un meneur sans pouvoir. On pourrait le qualifier de chef anarchiste, mais au début de cette histoire seulement, car c’est justement quand il s’affirmera tel, sans roi, qu’il commencera à le devenir. C’est lui qui réunit cette bande. On le surnomme « King » avec ironie et distance ; tandis que son vrai nom n’est presque jamais utilisé, peut-être y a-t-il une seule occurrence dans toute l’histoire, Solémis.
Le premier épisode de l’histoire s’intitule L’Intellect commun. Il évoque la manière qu’ont ces super-héros de former une seule entité, un seul esprit. Leurs pouvoirs sont liés à un fluide qui circule entre eux, une force qui les soude et les constitue en tant qu’unité. Le récit détaille leur rencontre et la manière dont ils agrègent leurs qualités pour former une intelligence plus grande. On ressent leur joie à se fondre dans un milieu nourricier qui étend leurs perceptions du monde et leur capacité d’agir. On sent leur soulagement à se reconnaître, eux qui étaient si seuls, étrangers et démunis dans la réalité parcellaire. L’intellect se développe, grandit. Chapitre des merveilles.
Comment ces héros passent-ils du côté obscur ? Cela commence à la marge avec une anecdote discrète et un personnage assez secondaire, Yellow. Le jaune est, dit-on, couleur de traîtrise au Moyen Âge, mais aussi d’intelligence, une lumière inquiétante. C’est au cours d’un voyage loin de leur monde, sur une planète appelée Silice, que se produit le premier signe que l’arc de corruption s’enclenche. Étincelle narrative, on voit Yellow à l’arrière-plan taguer quelque chose au mur d’une ville abandonnée. On distingue le signe des factions du chaos, de l’alliance des méchants. La croix est légèrement vrillée et fait penser, en plus de l’ésotérisme dark ou à du complotisme, au sinistre emblème nazi.
La corruption est contagieuse, car dans la logique de connexion des esprits, il n’y a pas de binarité mais une continuité. Ce qui apparaît glisse dans le flux de conscience collectif. Cela se produit de manière fatale, même si le geste initial va à l’encontre des convictions ou des attachements les plus profonds. Elle mine toutes les relations au sein du groupe. Dans le second épisode, La planète Silice, Loreth, Ennoea et Agiel s’entredéchirent pour l’usage d’un générateur d’énergie. King intervient et arbitrairement attribue la machine à Loreth. La trame collective s’effiloche et tout finit en errance dans des étendues sans vies.
Un troisième épisode, dont le personnage dominant est «Âme universelle», aggrave encore la corruption des liens du groupe. Les dessinateurices ont fait à celle-ci un look de super fash girl, en noir, rouge et blanc. Elle s’est tatouée un lacis de symboles mesmériques sur les avant-bras, porte une veste en cuir noir luisant. Ses cheveux sont noirs et, du même lustre, encadrent son front comme deux murailles de pensées. On est en plein dans la crise économique qui a secoué l’Europe après 2008. Les super-héros ne trouvent pas à s’employer, leur gloire promise n’arrive pas. Âme universelle retient sans doute particulièrement l’attention de King car elle semble pouvoir atteindre ce que plus personne ne reçoit, argent, succès, visibilité. C’est comme un faisceau magique qui s’infiltre en eux toustes. Mais le charme les empoisonne. Dans sa soif de gloire, Âme universelle délire sur des thèmes égotiques et complote des intrigues aussi dingues qu’abjectes. Elle conçoit des jeux de stratégie guerrière, compose des pièces musicales répétitives et lancinantes, tandis que son égo gonflé se gorge d’une haine qui étouffe les autres.
Le groupe se défait. Il n’y a plus d’espoir d’en conserver ni la forme, ni l’énergie. Ce qui le tient encore c’est l’emprise de King. L’Emprise, c’est le nom de cette partie. Voilà une autre formulation de l’intellect commun, mais dans une version déviante. L’emprise fonctionne aussi par contagion, quand l’un se soumet, l’autre aussi. Et si quelqu’un essaie de parler, le poids du silence empêche ses paroles de porter.
J’aimerais parler d’une fin, mais il n’y en a pas vraiment. La fin c’est pour les block busters. Là, les auteurices s’en foutent. Le comics s’arrête net comme un set de musique noise. À nous de nous débrouiller avec nos questions et avec l’amertume que laisse dans la bouche cette histoire de décomposition. Paradoxalement, il a été ici question d’une lumière entraperçue, d’une force puissante qui aurait pu permettre de dépasser la stase vécue par les personnages. J’aime les concepts philosophiques qui sont mobilisés par l’ouvrage. Je ne le vois pas mis en œuvre sous la forme d’une dystopie. Je reçois ce livre plutôt comme une utopie négative. Le texte nous dit : la réponse est là, dans la possibilité du corps partagé des super-héros et en même temps il en annule toute possibilité d’idéalisation en le précipitant dans un ratage presque banal.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art.
Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées.
https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
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