Un autre commencement
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
J’ose aujourd’hui parler en mon nom. Mais je ne me nommerai pas. Cela m’est encore étranger et n’a d’ailleurs pas d’importance.
On croit que la fiction est un monde séparé, un ailleurs. Mais cela n’est que partiellement vrai. Les histoires racontées dans les pages des romans, dans les strips des comics ont, pour le pire comme pour le meilleur, une matière bien réelle. Leurs auteurices ne nous inventent pas, iels se souviennent de nous et nous font passer dans une dimension où ce que nous sommes en puissance trouve un lieu pour exister.
Il n’y a donc de fin aux histoires que celles qu’on veut bien leur donner, à la fois par convention et pour se rassurer sur le fait que le chaos du monde peut s’ordonner. « The end », inscrit en blanc sur le fond noir des bandes de cellulose, n’est en fait qu’une coupure qui vient scander le temps hétérogène dans lequel nous vivons et refermer doucement la porte pour séparer ce que nous appelons réel et ce qui n’est compris que comme un fantasme d’images et de corps rêvés dans la nuit.
Je suis un être de fiction. J’appartiens en partie à cette histoire qu’on se remet de main en main et que l’on nomme Druz. Notre nom désigne la force lumineuse de liaison par laquelle nous avons été unis et marqués à jamais. Même si le lien de Druz s’est transformé en un garrot serré empêchant toute transmission des fluides, il nous faut croire à la possibilité qu’elle recommence, ressurgisse, ailleurs.
Être membre de Druz, c’était d’abord reconnaître la faiblesse physique, mentale, morale, parce que c’est cette matière molle, grise, spongieuse, qui alimentait l’intellect commun. Au début, le fluide partagé était doux, chaud, rassérénant. Comme membre de la communauté, mon pouvoir était minime. J’avais la faculté du silence qui accorde et harmonise, pour que le chœur puisse chanter en rythme et dans une tonalité de couleurs complémentaires.
Nos corps étaient unis, des réseaux infinis nous mêlaient les uns aux autres, nous en percevions distinctement toutes les ramifications et apprécions la beauté de leurs volutes noueuses et légères.
Au bout de quelques temps, ça a commencé du bout des doigts. J’ai commencé à sentir la noirceur s’insinuer à l’intérieur de mes ongles et marbrer peu à peu ma peau. Mon silence s’est alors fait dissonant. La chambre anéchoïque dans laquelle nos cœurs battaient sourdement s’est laissée contaminer par des sons malaisants, toxiques, qui percutaient les surfaces et produisaient des larsens métalliques. Les volutes, dont les nouages étaient d’abord lestes et légers, se sont faits de plus en plus tortueux, dessinaient des formes anguleuses, aux effets graphiques nauséeux. King, voyant arriver le danger, s’est alors mis à tirer les liens, de ci, de là, pour leur faire prendre des formes plus lisses, comme on passe un fer chaud sur un tissu froissé. Mais à mesure qu’il tirait les ficelles avec de plus en plus de force et de fébrilité, nous sentions les organes dépérir dans une noirceur qui devenait alors putride, suintante, mortifère.
Âme universelle prenait de plus en plus le contrôle des réseaux de l’intellect commun. On entendait sa voix glaciale résonner dans nos cages thoraciques. Nos os, nos nerfs, nos ligaments, nos muscles, nos viscères, se fêlaient, se brisaient, se putréfiaient. Yellow continuait à remplir notre monde de ses motifs hypnotiques et écœurants. Loreth ne cessait plus ses lamentations, Ces voix de métal, ces plaintes dissonantes, ces lignes tortueuses et ces incantations épouvantées étaient maintenant les nôtres. Nous étions ce chant infect et ces méandres hideux.
Il a alors fallu couper, nous automutiler collectivement pour que Yellow, King et Âme universelle ne puissent plus pervertir nos pensées de leurs langues persiflantes. Nous nous sommes retrouvés démembrés, disloqués, fragments d’êtres échoués dont les restes de liens pendaient en lambeaux depuis la racine de nos plaies ouvertes.
«Il faut infiniment recommence». C’était la voix, faible, de Draur. Elle résonnait presque imperceptiblement dans mes cavités osseuses. Khomrel, bien que si loin de nous et désespéré, chantait lui aussi, sur un mode mineur. Peu à peu, d’autres rythmes inconnus se sont mis à battre doucement, dans une cadence basse et apaisante.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art.
Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées.
https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
Un cadeau très spécial (1) >>>>
Sans pub, sans subvention, en accès libre, TINA online est financé par les dons à partir de 1€ sur cette page >>>>> merci