La voix de Draur
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
Je suis Draur. Je suis un être des limites, mon nom est un mélange entre la noyade (drowning) et l’aurore, la fin et le recommencement. Je suis fasciné par les collectifs. Fasciné veut dire que j’aime et que j’aimerais en faire partie. Je ne parviens jamais tout à fait à ce but. J’aime le pluriel et le singulier à la fois. Il m’est arrivé de trahir l’ensemble pour sauver l’élément. Égoïstement, quand l’un pouvait croître à partir du multiple je me réjouissais, mais quand la pluralité menaçait l’unique, je me suis enfui.
Je suis un être sans qualité, à la limite entre pouvoir et indifférence, entre force et abandon. Mes ami·es, mes allié·es sont des marginaux qui habitent cette zone grise de l’extra-humanité. Jamais bons, jamais tout à fait mauvais, c’est le collectif qui éclaire nos chemins et nous donnent l’idée de ce que serait la justice.
Les individualités baroques et radiantes des X-men sont loin, dans un autre espace sidéral que le nôtre. D’ailleurs, la subjectivité n’existe peut-être déjà plus dans notre monde en clair-obscur. Les IA ont avalé une époque et un faisceau de croyances, nous habitons une autre réalité. Les humains sont entrés dans la ruche et nous sommes un essaim éclaté.
Peut-on se tenir sur le seuil ? À la limite de l’histoire ? Peut-on faire revivre le collectif d’inconnus qui a fait exister un troisième esprit, un intellect commun ?
J’ai rejoint le collectif Druz dans un moment de plénitude. Facile. Je n’avais qu’à observer pour participer. J’ai vu la dualité à l’œuvre en elleux. J’ai été une image en filigrane — mental, esprit, théorie et puis aussi refus, rébellion, rage.
J’ai raté mon entrée dans le monde agissant des super-héros professionnels. J’erre dans le purgatoire de la formation. Je n’ai que des talents inutiles. Nos chefs me l’ont dit. Je suis accueilli par Druz, je pourrais même dire recueilli. J’enrage de rester ici mais ce sont iels qui m’aident à canaliser mon énergie en images projetées sur le réel : à défaut d’action, des pensées et des rêves. Je scande un poème sur le mouvement général. J’ai senti en moi son amorce, j’aimerais que, comme un brasier, il parte et enflamme l’univers.
Une boucle se forme, un nœud où le temps se referme sur lui-même. C’est un moment d’enfermement qui n’est là que dans l’attente de sa fin. Je crois que c’est un arrêt et c’est peut-être autre chose. Je suis entré dans le royaume intermédiaire. Le monde-en-train-de-se-finir, le mien comme celui de Druz est rempli d’influences. Personne ne peut cristalliser ces présences en une connaissance stabilisée. On ne peut pas en rester là et se contenter de caractériser assez superficiellement ce qui s’est passé. La profondeur du brouillard, dans lequel nous sommes tous plongés, me donne très envie d’y voir plus clair. Je me remonte les manches et je m’y mets.
Un souvenir me revient. King est assis dans son fauteuil et fume un petit cigare. La couleur de sa veste résonne agréablement avec le cuir élimé de l’accoudoir. Il devise joyeusement. Il parle au groupe épars réuni autour de lui. Il leur dit qu’une époque dorée les attend, que le monde s’offre à elleux. La prospérité est là à portée de toutes les mains qui voudraient la saisir. Moi, Draur, j’hallucine proprement. Il n’y a pas (ou plus) d’Eldorado pour les super-héros, c’est fini. Y en aurait-il eu pour nous, les vagabonds lumineux, la parenthèse est refermée. Mais ça c’est moi qui le pense ou le ressent, par esprit de contradiction peut-être. Ce qui se passe c’est que moins d’un mois après, la crise nucléaire vient nous obérer.
L’épisode prochain s’appelle La Guerre. Cela permet de lire un peu autrement le mouvement de fourmis des personnages. Iels se débattent pour échapper au chaos et à la dissolution et ne font que l’accélérer. Il y a un sentiment de vide qui précède le choc. Le vide se met à habiter tous et toutes comme une onde psychique. Nous étions des super-héros sans qualités et nous voici de simples contours sans âme. Nous avons mené une quête inutile et il est maintenant temps d’en finir. La guerre n’est qu’une machination, le rideau s’abaisse sur une pièce avortée. Comme de grands craquements, le cerveau collectif mondial se disjoint. Une ombre se projette sur nous, le monde est fragmenté.
Je suis Draur, je suis un être des limites. Plus tranchante est la lumière, plus les limites sont invisibles. Invisibles mais d’autant plus vivantes. Traverser les valeurs devient soit impossible, soit un mur de feu. C’est le moment où l’on ne peut échapper à la formulation de son rêve. L’intellect commun déviant est la guerre, mais l’intellect commun est toujours et encore l’horizon d’un monde plus grand.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art.
Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées.
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