10 février, 19h. Au cœur de l’hiver pluvieux, la librairie Divergences, qui est aussi une maison d’édition, installée dans l’ancienne poste de Quimperlé, Finistère, a invité Guillaume Sabin auteur de Dévier, Économie de l’émancipation et écologie des relations paru aux éditions Libertalia. La salle est pleine, une trentaine de personnes d’âges divers. L’auteur remercie et souligne que sans le soutien des librairies et des maisons d’édition indépendantes son livre n’existerait pas, ne rencontrerait pas de public. Il est venu avec Coline, une des protagonistes de Dévier, qui arrive de la ferme de Kercaudan, sur la commune de Pont-Aven, à une vingtaine de kilomètres, où coexistent depuis plusieurs années activités vivrières et transformatrices, pratiques artisanales et artistiques, cidrerie, brasserie, cantine, réflexion menée sur la question de l’alimentation, accueils et habitations variées (classiques, partagées, légères), ceux qui travaillent sur place, ceux qui vont travailler à l’extérieur, ou qui conjuguent les deux.
Un lieu où l’on est toujours disposé à suspendre un moment ce qu’on est en train de faire pour se consacrer à l’essentiel : rencontrer, prendre du temps pour les autres. Un lieu dont à plusieurs reprises Guillaume Sabin tiendra à souligner la joie qui s’en dégage. Quand on demande à Coline à quoi tient cet état, elle répond en riant qu’elle n’en sait rien. Sans doute ceux qui vivent là sont-ils contents d’y être et de partager des tâches auxquelles ils trouvent du sens. La notion de Bullshit jobs, mise en circulation par l’anthropologue David Graeber, a gagné aujourd’hui les « beaux » métiers délibérément choisis par ceux qui ensuite s’en retirent accablés par les injonctions et les contraintes de rentabilité incompatibles avec les raisons de leur engagement : enseignement, domaine social, médical… Mais dévier ce n’est pas quitter, ce n’est pas s’installer dans la marge, c’est changer de voie tout en gardant un pied dans la société telle qu’elle est, où on n’est pas opposé si besoin à aller faire une saison. Dans chacun des lieux autour desquels se tisse la réflexion de l’auteur, se rencontrent ces vies qui, à la campagne comme à la ville, dévient du « travail discipliné » pour se rendre disponibles à d’autres pratiques, d’autres rythmes, où la question du temps ne s’envisage plus en termes de rentabilité (faire le maximum de choses en un minimum de temps), de temps fragmenté consacré à mille tâches, mais en termes de disponibilité.
Il y a dans ces choix la volonté de reprendre la main sur ce qu’on produit, de savoir comment les choses marchent, d’être capables de les réparer, de ne pas vivre sous leur dépendance et dans ce besoin d’argent sans cesse relancé par l’obsession d’un équipement toujours neuf et performant. Réparer, bricoler, s’entourer, s’entraider. S’émanciper de la vie structurée par l’univers privé, remettre en question les normes qui séparent travail et loisir, espace privé et public, dedans, dehors. Percevoir les choses par le milieu, au cœur du présent plutôt que dans la perspective d’un futur à jauger en termes de réussite ou échec. L’ambition de l’auteur : déplacer le regard vers ces pratiques peu spectaculaires, «des expériences ordinaires qui s’épanouissent dans le cours de la vie quotidienne et se passent de l’héroïsme».
Le livre a été écrit après qu’empêché par la période covid de mener un travail de terrain prévu en Argentine, Guillaume Sabin décide de rendre visite à ceux, celles, qu’il avait rencontrées quelques années auparavant dans le cadre la formation : «Éducation populaire et transformation sociale», qu’il accompagnait à l’université de Rennes.
Chacun, chacune est disposée à le recevoir, à lui donner temps, gîte et couvert ; une fois sur place il met comme les autres la main à la pâte et on discute. Personne ne roule sur l’or, les voitures sont rafistolées, il y a souvent de la gadoue autour des lieux d’habitation mais la bonne humeur et la confiance sont là. Le livre réfléchit en même temps qu’il décrit des modes de vie. Guillaume Sabin de son côté, s’il a gardé pied dans la recherche, a quitté l’université pour rallier la Réserve de matériaux de Brest, une association qui récupère, revend à prix libres et transforme des matériaux issus du bâtiment, accueille des chantiers d’insertion, et mène une réflexion sur les pratiques du recyclage. Plusieurs diplômés des beaux-arts ont ainsi pu, en rejoignant La Réserve, donner au terme de « professionnalisation » un sens un peu différent de celui dont l’affublent maintenant leurs écoles.

https://www.editionslibertalia.com/catalogue/poche/guillaume-sabin-devier
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