Le cercle
1
Il y a une montagne couverte d’une jungle et un chemin périphérique qui la ceint. Il faut une journée et une nuit entières, à pied, sans s’arrêter, pour en faire le tour. Le chemin relie quatre villages disposés comme des heures : 3, 6, 9 et 12. Chacun est à égale distance de deux autres et forme avec le quatrième une ligne diamétrale fictive qui traverse la jungle en son milieu.
Il y a des règles.
La jungle est réservée à ce qui est sauvage. C’est là que vivent les animaux et les plantes. Aucune
effraction immobilière n’est permise au-delà des villages. Un homme peut traverser la jungle à
pied, mais aucun véhicule ni cheval. Ni brûlis, ni sentier : elle ne sera pas défrichée.
C’est la règle n°1.
On se déplace sur le chemin dans un seul sens — celui des aiguilles d’une montre. Si un homme à 12 veut se rendre à 9, il passe par 3 puis par 6. Ainsi le village le plus proche dans le sens inverse de la circulation est le plus éloigné dans le temps.
C’est la règle n°2.
Le Cercle est l’assemblée des quatre villages. Les règles en assurent l’harmonie.
Chaque village a ses spécialités : pain, fruits, viande, vin, huile ou tissus. Les paysans se
déplacent chaque semaine pour vendre aux villages suivants.
2
Un jour, un marchand cassa l’essieu de sa charrette un peu avant 6. Il s’installa à la lisière du bois, d’abord dans l’attente d’une réparation. Puis, la terre étant bonne, il construisit une cabane. D’autres vinrent le rejoindre, et c’est ainsi que le village de 5 fut fondé.
On y fit pousser des fruits. Les récoltes étaient abondantes.
Les villageois de 3 vendaient aussi des fruits et protestèrent contre la légitimité de cette implantation neuve. Ceux de 5 répondirent que l’essieu s’était cassé là. Et les choses reprirent leur cours déformé.
Ceux de 3 demandèrent alors que le sens de la circulation soit modifié, ou puisse l’être — alternativement. On chercha dans les annales et personne ne put se souvenir qu’il n’en avait jamais été autrement. Estimant soi et son souvenir mesure de toute chose, on convint qu’ayant toujours été ainsi, la règle ne serait pas modifiée.
La ronde continua dans le sens des aiguilles d’une montre.
La pauvreté à 3 s’accentua et ils demandèrent à ce qu’une taxe soit prélevée sur 5 et qu’elle leur soit reversée afin de rectifier l’asymétrie des ventes. Ceux de 5 considérèrent que le Cercle n’avait pas vocation à atténuer les inégalités induites par une place sur le chemin. Ceux de 9 et 12 pensèrent que l’instauration d’une taxe positionnelle ne leur serait pas favorable. Aussi décida-t-on de ne rien faire.
3
Des mois passent.
C’est le jour du marché à 6. Les villageois de 5 partent vendre leurs produits. Ils retrouvent ceux de 9 et de 12 en route. Ceux de 3 sont absents.
À 6, les ventes sont bonnes. Ils repartent. Tous cheminent ensemble jusqu’à 9. Après 9, ceux de 5 et de 12 continuent ensemble. Après 12, ceux de 5 sont seuls sur le pourtour de la montagne. Ils marchent, tirent leur carriole.
À proximité de la cascade, ils entendent un bruit.
Devant eux surgissent des hommes armés, des chevaux et des véhicules. Une embuscade. Ce sont les hommes de 3.
— Que faites-vous ici ?
Ils ne répondent pas. Ils les attachent et les poussent vers la jungle.
À la vue du billot, ceux de 5 comprennent.
— Qu’avons-nous fait ? De quel droit nous condamnez-vous ?
La joue plaquée contre le tronc coupé, les hommes de 5 regardent vers la rivière.
Le bourreau lève la hache. Il suspend l’abat et dit :
« Il y a une troisième règle : tu peux enfreindre les deux premières si tu es juste. Étions-nous justes ? »
Une brise légère passait. On entendait les feuilles bruire et l’eau couler.
L’homme reprit :
« Nous n’avons enfreint aucune règle. Vous avez feinté pour nous devancer. Nous avons dû ruser pour nous restaurer. Nous sommes passés par la rivière souterraine qui traverse la montagne. »
Et comme la suspension du geste prenait fin et que la hache tombait, les hommes de 5 virent pour la première fois, derrière les larges feuilles, la rivière, l’entrée d’une grotte et une barque glissant.
Emmanuel Rabu
Écrivain et artiste français
https://emmanuelrabu.com/
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