« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2013
Depuis la position qu’il occupe, vers la mi-octobre 2012, sur la côte sud de l’île d’Hengam, Wax, s’il s’y était maintenu sans discontinuer au cours des dix derniers mois, aurait pu être témoin des faits suivants, parmi beaucoup d’autres survenus pendant cette période dans le détroit d’Ormuz. Dans la nuit du samedi 11 au dimanche 12 août, à 3 heures du matin, le destroyer USS Porter, de la classe Arleigh Burke, entre en collision avec le pétrolier japonais (sous pavillon panaméen) Otowasan, de 160 000 tonnes de port en lourd. Le pétrolier aborde le Porter sur tribord et juste en avant de la passerelle, découpant dans sa coque, au-dessus de la ligne de flottaison, une gigantesque et cunéiforme ouverture, par où s’échappe, comme les ressorts et la bourre d’un vieux sommier, toute une quincaillerie électronique de haute précision. Comment l’équipe de veille à bord du Porter, en état d’alerte renforcée à l’occasion du transit dans le détroit d’Ormuz, et supposée attentive aux moindres mouvements d’embarcations minuscules, telles celles que mettent en œuvre les Gardiens de la révolution, comment cette équipe de veille a-t-elle pu se laisser surprendre par un navire de la taille de l’Otowasan, c’est une question sur laquelle le commandant Martin Arriola, relevé de ses fonctions dans les heures suivant la collision, aura tout loisir de méditer. (Il est vrai que cet accident n’est pas sans précédent, même au sein de l’US Navy, puisque un peu plus de trois ans auparavant, dans la nuit du jeudi 19 au vendredi 20 mars 2009 à 1 heure du matin, le sous-marin nucléaire USS Hartford, naviguant dans le détroit en immersion périscopique, avait heurté le fond du transport de chalands de débarquement USS New Orleans, assez violemment pour occasionner dans la coque de celui-ci une brèche par laquelle se déversèrent 25 000 gallons de fuel, et pour tordre son propre kiosque comme un vulgaire tuyau de poêle.)
Dans la matinée du 16 juillet, à une heure non précisée par les sources que nous avons pu consulter, le pétrolier-ravitailleur USNS Rappahannock, dans les eaux côtières de Dubaï, ouvre le feu à la mitrailleuse lourde contre un bateau de pêche indien qui a négligé de répondre à ses sommations, tuant un membre de son équipage et en blessant trois autres. (Afin de ne pas trop charger la barque de l’US Navy, nous nous devons de signaler qu’un an et demi plus tôt, le 31 janvier 2011, dans les parages du détroit d’Ormuz, le croiseur USS Cape St. George, de la classe Ticonderoga, avait sauvé de la noyade et recueilli à son bord six pêcheurs iraniens dont le boute était en train de sombrer.)
À une date indéterminée du mois de février, le pétrolier-ravitailleur Kharg, de la marine iranienne, accompagné du destroyer Shahid Naghdi (que d’autres sources identifient comme le Shahid Qandi), franchissent le détroit pour se diriger vers le canal de Suez, qu’ils passeront le 18 de ce mois, et de là, suppose-t-on, vers Tartous, le port syrien où les Russes disposent d’une base navale, ou au moins de « facilités ». (L’année précédente, déjà, au mois de mars, les Iraniens avaient fait sensation, dans les cercles limités où l’on s’intéresse à ce genre de choses, en déployant deux navires de guerre en Méditerranée pour la première fois depuis la révolution de 1979.)
Le 21 janvier, alors qu’incidemment le porte-avions USS Abraham Lincoln se dispose à passer le détroit en compagnie de la frégate britannique HAIS Argyll, de la frégate française Lamotte-Picquet, de deux destroyers de la classe Arleigh Burke (comme le Porter) et de ce même croiseur USS Cape St. George qui un an auparavant a sauvé de la noyade les six pêcheurs iraniens, dix-sept personnes, pour la plupart des enseignants originaires de Mashad (d’après les informations que nous avons recueillies sur place dix mois plus tard), trouvent la mort dans le naufrage d’une petite embarcation assurant le transport des passagers entre l’île d’Hormoz et le port de Bandar Abbas, comme celles que nous observions tout à l’heure depuis les étages supérieurs de l’hôtel Atilar. Dans l’intervalle, et plus précisément dans la nuit du 24 au 25 mars, Wax aurait pu se voir lui-même, vêtu comme l’auteur de ces lignes d’une combinaison réglementaire de sécurité, et debout à ses côtés sur l’aileron de passerelle tribord, passer le détroit d’Ormuz, tous feux éteints, à bord de la frégate antiaérienne Cassard de la Marine nationale.
Trois semaines plus tard, ayant débarqué entre-temps à Doha, il aurait vu le Cassard passer à nouveau le détroit dans les deux sens, sous un ciel couvert et avec une visibilité réduite, d’abord seul, afin de se porter dans le golfe d’Oman au-devant du porte-avions USS Enterprise, puis, au retour, en compagnie de celui-ci et de son escorte, composée du croiseur Vicksburg et du destroyer John Paul Jones.
Peut-être est-ce le moment d’observer que cet ultime déploiement de l’Enterprise, âgé de plus de cinquante ans et promis à la démolition dès son retour à Norfolk, va donner lieu sur Internet à un véritable déferlement d’inepties conspirationnistes, dont la thèse principale est que les États-Unis, de concert avec Israël — car aucun complot ne peut se concevoir sans la participation des « sionistes » —, vont mettre en scène le torpillage du porte-avions (faisant ainsi l’économie de son démantèlement — comme la destruction des tours du World Trade Center avait épargné à leurs propriétaires les frais de leur restauration —, et sans égard pour la vie des quelques milliers de marins américains qu’il embarque), imputer traîtreusement cet acte de guerre à l’Iran, et disposer ainsi d’un prétexte solide, susceptible de vaincre les réticences des Nations unies, pour déchaîner leurs foudres contre ce pays.
Jean Rollin, Ormuz, POL, 2013.
image : Barrels Structure – The wall in suez Canal, Christo, collage 1967.
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