Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 6 avril 2018
À la maison, il fait sombre, toujours sombre, il faut bien connaître les pièces, leur agencement, et la disposition du mobilier, pour ne pas se cogner dans la table de la cuisine, buter contre le montant du lit, heurter la porte d’entrée. Le matin, la cuisine est à peine éclairée, ma femme est toujours la première levée, il y a à peine un peu de lumière dans laquelle dansent les ombres de la vaisselle. Je sors pour retrouver la lumière du jour. J’aime ce moment de solitude. Je sais que ma femme aussi. Je ne l’abandonne pas. Nous nous offrons un petit moment de distance. Mes yeux s’accrochent aux branches des arbres qui forment un bord irrégulier, en lambeaux. Les ombres des arbres projetées au sol dessinent un réseau de lignes entrelacées dont le motif me rappelle celui de mes veines. J’aime admirer leurs tracés affleurant et disparaissant, plus ou moins sombres en certains endroits, sous la peau tachetée par la vieillesse. C’est un peu comme suivre du bout des doigts les lignes au creux de sa main en s’amusant à y chercher un message secret, une ligne de conduite à suivre, trouver un sens à sa vie. Quand on a mon âge, c’est encore plus cocasse. On m’a toujours dit que ma ligne de chance croisait celle de l’amour. Ce midi le boulevard est assez calme. J’en profite pour laisser mon esprit divaguer. Dans le monde, quelque chose s’écroule et le monde se traîne. On dit toujours que tout s’accélère, qu’on vit une époque fulgurante, les voitures, les trains, les avions, les nouvelles, tout va trop vite et nous dépasse, mais c’est faux, c’est une impression trompeuse. Nous vivons en une seule génération, toutes les générations. Le monde se traîne, dans la pénombre, dans des places vides, dans des usines découragées. Il est temps que je rentre, je commence à me perdre dans mes propres idées. Ma femme insiste pour que j’arrête de ressasser, alors que je suis assis bien tranquillement au fond de mon fauteuil, immobile, sans rien dire. Elle sait ce qui se passe dans ma tête, et comment ça s’agace en moi et s’enhardit, alors que je ne dis rien. Il est temps de rentrer à la maison désormais. En disant cela, j’entends un autre mot : à la raison.
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