Déplacer ce qui est noir
À SantaVeine, il y a un ranch. Chaque année, on fête la Saint-Sang — à cause des dragonniers qui y poussent. Mais Ceruz Blanchi en donne une origine différente :
Vers 1870, les récoltes furent mauvaises plusieurs années consécutives. On craignait qu’un fléau ne s’abatte à nouveau. À la fin de l’été, les familles se réunirent. Le prêtre lut un extrait du livre sacré : « Il y a une forme noire, ce qui s’en détache ne cherche qu’à y revenir, comme vers un aimant. Si tu veux déplacer le noir, déplace la matrice. »
On convint qu’une tristesse infinie ailleurs permettait seule d’évacuer le mauvais œil. « Sur qui peut s’abattre la mélancolie quand il n’y a pas de coupable ? » demanda Lourdes Machado. « S’il n’y a pas de coupable, il n’y a pas d’innocent », répondit Manuel Ubivo Saá.
Bien avant l’entrée du village, il y avait un hameau où vivait une famille. On ne l’aimait pas ici. Elle était installée depuis une génération seulement. Il y avait six enfants, le plus jeune avait sept ans.
On tue un bouc pour une demi-pièce d’or. Un adulte pour dix pièces d’or. Un enfant pour cinq pièces d’or. Il y a dix familles à SantaVeine. Chaque famille donne une demi-pièce d’or.
À l’extrémité de la plaine qui montait vers Ecuador se trouvait un village mal famé qui s’appelait Desabès. Deux hommes, Marcos et Juan, des frères, furent désignés. Ils marchèrent longtemps. Ils étaient haut dans la montagne quand une voix les arrêta. Un homme surgit d’un sentier.
« N’allez pas plus loin. Au-delà, c’est dangereux. »
« Nous cherchons quelqu’un. »
« Qu’y a-t-il ici que vous ne puissiez pas trouver plus bas ? »
« Nous proposons du travail. »
« Qu’est-ce qu’il faut faire ? »
« Il faut effacer quelqu’un. »
« C’est payé combien ? »
« Cinq pièces d’or. »
« Donne-les-moi, je ferai le travail. »
« Tu les auras après. »
« Donne-moi l’or maintenant et tu ne verras plus jamais son visage. »
Marcos et Juan payèrent l’homme puis retournèrent à SantaVeine.
Un mois passa.
On rapporta qu’on avait vu l’enfant courir dans un champ. On accusa les frères d’avoir dépensé l’or en filles et en alcool. Alors ils retournèrent à l’extrémité de la plaine qui montait vers Ecuador. Le soleil couchant les aveuglait.
« Est-ce que cette ombre, c’est Desabès ? »
C’était comme un mirage qui tremblait devant eux.
Ils entendirent la même voix : « N’allez pas plus loin. Au-delà, c’est dangereux. »
« Nous sommes venus chercher ce que tu nous dois. »
« De quoi parles-tu ? »
« Tu t’étais engagé. »
« Je ne te reconnais pas. Approche. »
Marcos et Juan avancèrent. Le soleil les aveuglait. Ils marchaient droit vers la voix qui les guidait : « Plus près. Encore. Avance. »
Soudain, le sol céda sous leurs pieds. Ils s’enfoncèrent jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou. La lise. Une boue épaisse les aspirait lentement.
« Aide-nous ! » hurlaient les deux frères.
L’ombre de l’homme se détacha du soleil. Il disparut un instant, puis revint. Il portait un tronc qu’il lança comme un ponton au-dessus de la lise. Il avança lentement dessus.
Il s’accroupit devant Marcos. « Que fais-tu ? Tire-moi de là ! » criait Marcos.
L’homme l’examina. « Oui, je te reconnais maintenant. C’est bien moi que tu as payé. Tu as raison, je te suis redevable. »
Il sortit de sa ceinture un couteau.
Il enserra la tête de Marcos entre ses genoux, comme dans un étau. Saisit la paupière gauche. La trancha d’un geste net. Marcos hurla. L’homme répéta le geste pour le deuxième œil. Puis il se déplaça sur le tronc et fit de même avec Juan.
Le soleil était rouge.
On dit que l’année suivante, à SantaVeine, les feux bactériens épargnèrent les arbres et les brebis n’agnelèrent aucun mort-né.
Emmanuel Rabu
Écrivain et artiste français
https://emmanuelrabu.com/
Dernière forêt perdue (1) >>>
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