C’est une maison sableuse et pluvieuse tachée de coulures anthracite. Un muret bas sans portillon ni gonds, pas terminé, pas besoin, entoure cette bâtisse des années soixante-dix, perchée sur un monticule animé de broussailles organisées. C’est vaguement vert. Les ouvertures sont lasurées marron, les portes-fenêtres sont constituées de petits carreaux. Malgré les rideaux, la lumière en défonce découpe des formes inertes à l’intérieur et laisse entrevoir l’espace indéfini à l’arrière. Personne. Vide.
Pas d’auto à l’extérieur, toutes sont rentrées dans leurs garages.
C’est par un temps sans soleil, sans pluie, sans humeur que j’aborde ce rendez-vous. Il faut que je me gare mais où ? C’est une cité pavillonnaire de bourg de campagne où les rues pâles se croisent prédestinées à l’oubli. Je n’y reviendrai sans doute jamais, et d’ailleurs comment se rappeler où se situe un carré blanc sur fond blanc ? Où trouver un truc qui accueille ? Je monte sur un trottoir longeant un carré de terre ocre granuleuse et caillouteuse clôturé par un mur d’angle en parpaing sans enduit, moussu, transformé par le temps, l’eau et le soleil. Il ne semble pas avoir été construit, plutôt sorti de terre, comme un os mis au jour après une longue période d’enfouissement.
Je me gare.
C’est sûr, il n’y a personne. Je passe un portillon fantôme, je remonte l’allée en courbe où chaque broussaille m’arrête, elles semblent fatiguées. J’arrive à ce rectangle sombre, je sonne, je recule d’un pas. Je me mobilise, je souris, les mains dans les poches, mon sac dans le dos, bandoulière barrant l’abdomen.
Tranquille.
La porte s’ouvre, un monsieur petit et sans âge est devant moi, il a les yeux imprimés dans la masse de ses verres, une vieille doudoune et des chaussons. Son pantalon est très large et court. Une tête, un cou, un sourire dans un coin du visage.
Bonjour, nous avons rendez-vous à 15 heures.
Bonjour, oui. Guillaume c’est ça ?
Oui, c’est bien moi.
Vous venez me réparer.
Bah, vous n’avez pas l’air cassé.
Sa doudoune fait des petits sauts répétés, je n’arrive pas à situer la source de cette vibration, le pantalon bouge également, sa tête sur le côté menace de tomber et le coin de son sourire rentre profondément dans son visage, aspiré par un rire qui ne sort pas. Il m’ouvre en grand, j’entre.
Je passe devant et je m’engage dans le couloir. Sur ma gauche j’entrevois une pièce, un espace figé dans la pénombre. Le salon. J’arrive à la cuisine, un cube. Le sol se détache du mobilier périphérique à contre-jour. Mes yeux sont aspirés par la lumière franche venant de l’extérieur qui s’abîme sur le plateau marron foncé d’une petite table entourée de chaises. Un néon enchâssé sous le retour d’un placard dépose sa lumière orange sur la table de cuisson à ma droite. C’est une cuisine équipée, de type rustique, lave-vaisselle, four, micro-onde, moulé, lissé, vernis usine, collé, pratique, pas d’entretien, juste un coup d’éponge. C’est le centre de la maison.
Je me retourne pour lui demander où se situe le boîtier d’arrivée.
Face, le jour est de mon côté cette fois et il fait apparaître l’inattendue douceur, tout est à portée de main et de pied, les yeux se reposent, la table est accueillante, les mains se détachent, on peut laisser son regard transporter ses propres images loin à travers la fenêtre. Je pourrais passer des heures dans ces proportions idéales du solitaire.
L’Homme de Vitruve est devant moi, en chaussons et il a des yeux anaglyphes.
Dans le garage.
Let’s allons, je vous suis.
C’est de l’anglais et du français ?
Oui.
Pareil, les vibes et la tête qui tombe mais de dos et en marchant.
On descend un escalier tout béton peint en rouge industriel mat. Je m’avance sur la gauche dans un dédale d’étagères faites de bois de coffrage patiné, un plafonnier rabat la lumière de son ampoule intrépide sur nos pas. Elle retient en lisière de son halo, les ombres profondes, un territoire. Le garage. Je cherche mon boîtier en accrochant mes yeux aux câbles qui m’intéressent et en suivant leur chemin comme un furet.
Bingo !
Ha.
L’homme semble content pour moi, je le regarde, il m’intrigue. Et puis je suis attiré par des objets familiers vraiment gros. Je lâche mon boîtier et je regarde tout autour.
Un compresseur de chantier, un poste à souder avec des bouteilles énormes, masques, visières, une deux-chevaux capot ouvert et, à l’abandon, une remorque, une balance de ferme en bois, un établi en bois, un autre établi, encore un autre, tiroirs, vis, boulons, écrous, outils, serre-joints, joints, rondelles, objets fabriqués, outils fabriqués, et puis il y a tout le reste que la lumière de l’ampoule ne me permet pas d’atteindre, toute une population habite cet imaginaire délocalisé au sous-sol.
Je le regarde.
Il me regarde.
Je me sens vu.
Il se tient debout, en appui sur ses jambes un peu écartées, le bassin un peu en avant, les mains proches l’une de l’autre, paume sur le devant des cuisses, sans bouger, passif, humble voire intimidé, la position sociale apprise de 37 ans d’éducation délivrée par des contremaîtres successifs.
Il sourit, je l’amuse. Il regarde défiler mon schéma de pensée et il attend qu’un son sorte de ma bouche.
En fait, il n’est ni passif ni intimidé par un gradé, au contraire, il est apaisé et attentif, tout son corps est attentif. Prêt.

Guillaume Gombert
Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Rien à voir cependant, en tout cas pas directement, avec un Vidéodrome de David Cronenberg ou un Tron de Steven Lisberger et Bonnie MacBird. Je circule dehors, dans la rue, sur la route, dans les champs, entre les câbles, sur les câbles presque, et chez les abonnés. Ce sont ces inattendus que je raconte.
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