Nous nous sommes appauvris. Il ne nous reste que le souvenir du pays que nous étions.
Nous vivons au bord d’un désastre dont nous sommes incapables de reconnaître les symptômes.
Nous n’existerons que par morceaux, après coup, sur une terre polie par la destruction.
Une main de peau sombre se tend vers toi. Elle est blessée et tremblante.
Tu fouilles à l’intérieur de toi, à la recherche d’une pitié que tu ne trouves pas.
Ce roman est un corps en morceaux : Nicoletta Vallorani semble avoir hérité de Frankenstein, le roman à travers lequel une femme inventa la science-fiction. Difficile, en effet, de l’assigner à un seul genre. Tu auras mes yeux relève à la fois du cyberpunk, du roman noir, du polar et de la dystopie, tout en intégrant des fragments à forte densité poétique. Il s’agit donc de bien plus qu’un simple noir fantastique.
Figure majeure de la science-fiction italienne depuis Réplicante (Prix Urania 1993), Vallorani poursuit ici son exploration d’un imaginaire dystopique aux tonalités sombres, traversé par des échos culturels multiples, de la chanson de Fabrizio De André (« Se ti tagliassero a pezzetti… », « Si l’on te découpait en morceaux…») à la poésie de Cesare Pavese (« Verrà la morte e avrà i tuoi occhi », « La mort viendra et aura tes yeux »). Au cœur du roman, une constante : la violence faite aux femmes. Une violence diffuse, systémique, institutionnalisée, qui, dans le Milan futuriste imaginé par Vallorani, ne peut être contrée que par un effort extrême d’empathie et de reconstruction du lien communautaire.
La ville – un Milan des années 2050, fragmenté en secteurs selon des hiérarchies sociales rigides – devient le théâtre d’un chant funèbre : celui des mourners, entités cyborg engagées pour pleurer les cadavres de femmes. D’où viennent ces corps ? Pourquoi ces morts ? Faut-il les considérer comme humaines, alors qu’il s’agit de « cobayes » ? « Que savons-nous de la vie des choses ? », cette question obsédante traverse le roman et nous invite à nous interroger sur une question loin d’être évidente aujourd’hui : qu’est-ce que l’on considère comme « humain » ?
Les cobayes ne sont pas des personnes, seulement des corps. Des objets fonctionnels à une fin, censée être celle d’objets à sacrifier à la recherche scientifique. Une matérialité sans âme, qui ne souffre pas et ne réagit pas, et pourtant manifeste des réactions physiques parfaitement compatibles avec la structure de l’être humain. C’est comme ça que ça a commencé, non ?
Pour tenter de répondre à ces questions, deux figures arpentent la ville : Olivia et Nigredo. Deux trajectoires narratives distinctes mais constamment entrelacées, puisque Olivia voit aussi – comme nous le suggère le titre – à travers ses yeux.
Nous nous appartenons, Nigredo, dans cette ville mosaïque.
Tu auras mes yeux pour en dessiner la carte.
Je suis Olivia, et je vois avec toi.
La ville est souffle, et nous avec elle.
La fragmentation de la ville et des corps se reflète dans l’écriture de Vallorani : une syntaxe brisée, à l’image des corps décrits, qui met le lecteur à l’épreuve ; une narration polyphonique qui alterne points de vue, dialogues, flashbacks et documents bureaucratiques issus du « Réservoir Ghisolfa », archive anarchique des rares résistants. En français, Cristina Vignali parvient à restituer le rythme heurté et la tension de l’original italien, sans jamais en lisser les aspérités.
Mais à quoi bon une dystopie face aux défis bien réels du monde ? Vallorani nous rappelle que l’imaginaire n’est jamais gratuit : « la création imaginaire […] permet d’hypothétiser des mondes capables de nous apprendre quelque chose sur le nôtre. » La dystopie devient alors un instrument critique, un miroir déformant – et pourtant révélateur – de notre propre réalité.

Tu auras mes yeux
Nicoletta Vallorani
traduit de l’italien par Cristina Vignali
KC Éditions
– 2026
240 pages
– 19 €
Demain samedi 11 avril
de 15 à 16h, Maison de la poésie de Paris
https://www.italissimofestival.com/toute-la-programmation/2026/4/11/antonio-moresco-et-nicoletta-vallorani-sombres-univers
Martina Mileto prépare une thèse à Sorbonne Université sur les Nouvelles formes de l’engagement dans la poésie d’Anedda, Magrelli et Valduga. Spécialiste de littérature italienne contemporaine, elle collabore avec des revues littéraires italiennes et françaises.
image : Cross Point, Beppe Devalle 2005. Source: <https://www.artribune.com/attualita/2013/02/goodbye-devalle/>
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