Récit de l’homme dans la cabane
J’étais dénicheur, je prélevais des nids d’oiseaux que je vendais à un grossiste chinois. J’ai commencé à 11 ans, je l’ai fait jusqu’à 27. Après, bien sûr, ce n’était plus possible.
L’homme a laissé un silence. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que son accent n’était pas japonais ; la suite me suggéra qu’il venait de Bornéo. L’évidente impossibilité postérieure, je ne l’ai comprise que plus tard. Il a repris :
Cette année-là, à la saison des nids, les falaises étaient vides : des maladies décimaient les oiseaux. Je suis parti vers le sud, mais c’était pareil. Je suis rentré au village.
Les créanciers me harcelaient quand un soir, Sitachi Osik, un voisin, blessé, me fit appeler. « Je connais des îles épargnées où des oiseaux nichent encore. » Il acceptait de m’en révéler l’emplacement à deux conditions : que je ne le divulgue à personne et que je lui donne une partie de ma récolte. Il me donna une carte.
À ce moment-là, l’homme a fait un mouvement de tête, désignant un papier punaisé au mur, une carte en forme de cœur approximatif.
Le lendemain, je prenais la mer.
Après plusieurs jours, j’atteignis l’archipel. Sitachi m’avait prévenu : les rivages abrupts interdisent d’aborder frontalement. Il avait entouré en rouge l’embouchure d’un fleuve : « Tu devras passer par là mais attention à l’étreinte saumâtre du fleuve et de la mer. Tout ce qui vit là est indéterminé et dangereux. » J’ai attendu la nuit. C’était calme. Après une heure, j’avais franchi l’embouchure. J’ai continué, viré à gauche, heurté des branches. J’ai amarré ma barque et je me suis endormi.
Le lendemain, j’ai exploré les falaises. Sitachi ne m’avait pas menti : il y avait des nids à profusion. Pendant une semaine, j’ai chargé ma barque.
Le sixième jour, et je devais rentrer le lendemain, je longeais la rivière quand j’ai entendu un bruit en hauteur — comme une déchirure ralentie. J’ai levé les yeux : quelque chose jaillissait de la falaise vers la cime des arbres.
J’ai saisi une liane et escaladé jusqu’à un plateau. Il y avait là une cavité. Je me suis accroupi, j’ai balayé le faisceau de ma lampe : une grotte, un bassin, et au-delà un conduit. J’ai fixé la lampe sur mon front et avancé
Au bout de quelques mètres, j’ai senti de l’air, le signe d’une cheminée, la grotte débouchait quelque part. J’ai marché peut-être vingt minutes, debout, penché, rampant — et, comme je l’attendais, en prolongement vertical du boyau : une cheminée, dont le faite s’ouvrait sur la lumière. L’ouverture me surplombait, j’ai escaladé trois mètres, j’ai mis la main sur un seuil rocheux et je me suis hissé. Tout était blanc, il faisait un froid glacial et il y avait de la brume. J’étais en train de m’extraire des flancs d’une montagne. La brume ne me permettait pas d’estimer précisément les distances. En bas, il y avait une vallée. La nuit allait arriver, j’ai fait demi-tour.
Ma barque était chargée et le lendemain matin, j’ai repris le fleuve vers la mer. Quelques jours plus tard, j’étais sur le marché le seul à vendre des nids. Je les ai vendus chers. Je suis retourné au village, je me suis acquitté de ma dette envers Sitachi, et je suis reparti.
De retour sur l’île, je passai une journée à dénicher mais c’était la vallée que je voulais voir. Les falaises se ressemblent et je n’avais laissé aucun repère. J’ai mis du temps à retrouver la grotte.
De l’autre côté, le vent m’a saisi. J’ai enfoncé un piton dans la paroi, auquel j’ai attaché une écharpe rouge. J’ai fixé la corde et, équipé d’un baudrier, je suis descendu. Après une demi-heure, j’ai posé le pied sur un premier plateau. Deux heures plus tard, j’étais en bas dans la vallée.
L’homme a fait une pause, il a fait réinfuser le thé. Je voyais mal son visage, j’ai profité de ce moment pour me décaler légèrement et étendre mes jambes.
J’y suis retourné chaque jour. Je ne dénichais presque plus.
Le troisième, j’ai trouvé des fruits étranges : noirs, oblongs, parcourus de tubes translucides bleu-rouge dans lesquels circulaient des particules qui émettaient un son. Le fruit était parcouru de contractions — comme un poumon. Ses mouvements semblaient le rattacher au monde animal, sa densité au minéral, sa tige à la plante.
Je suis remonté, la nuit tombait.
Le lendemain, j’y retournais et j’ajoutais le fruit noir à mon butin. Puis je quittais l’île, je naviguais jusqu’au marché de Saül, je savais qu’on ne m’y associerait pas au village. Je me suis acquitté d’une taxe, j’ai installé une échoppe parmi les cris des oiseaux et des singes. En fin de matinée, un homme m’a demandé ce qu’était cet étrange fruit noir. « Ça vient des forêts de Sens. » J’avais préparé un récit. Il m’a demandé le prix, je lui ai dit trois millions, il n’a pas cherché à négocier.
C’est ainsi qu’a commencé mon fructueux commerce. Plus tard, j’appris que Sitachi était mort, il avait été dévoré par le mal. Ce fut un soulagement. J’étais seul désormais dépositaire du lieu. Personne ne pouvait plus m’associer à l’île. Chaque mois je revenais à Saül avec des fruits noirs que tout le monde s’arrachait à prix d’or. Ça a duré plusieurs mois.
L’homme a fait une pause. Il était presque essoufflé.
Puis un événement se produisit.
Je débarquais à Saül un matin. Il y avait un homme sur la berge. Quand il a vu ma barque, il s’est avancé : « C’est toi qui vends les animaux immobiles, n’est-ce pas ? C’est un cancer que tu as amené ici. » Ses yeux étaient pleins de violence. J’ai fait demi-tour. Je ne suis jamais revenu. La vallée était devenue mon monde.
En décembre, j’avais passé un mois entier dans la vallée sans repasser de l’autre coté. J’y remontais pour ramener des outils. L’entrée de la grotte était cinquante mètres plus haut. Là, j’ai ressenti des douleurs, une fatigue. Je me suis arrêté.
De la corniche, je distinguais l’écharpe rouge. Et puis j’ai vu une tache se superposer à l’entrée de la grotte. Elle semblait se déplacer et changer de forme, comme de la lave. J’ai cru à une défaillance de mes yeux. Puis il y a eu un vrombissement, et tout s’est précipité. Et c’est là que j’ai réalisé.
Aucun passage ne pouvait mener, après une demi-heure de marche dans la grotte, aux flancs d’une montagne. Cette contiguïté échappait à toutes nos lois. J’ai pris peur. Il me restait vingt mètres à gravir. Je ne pouvais pas détacher mes yeux de l’entrée de la grotte. Elle se refermait.
Enfin j’ai agrippé la corniche, l’entrée de la grotte était là sur la gauche, je me suis hissé, je me suis glissé. Je n’ai pas été arrêté, je n’ai rien senti, c’est l’obscurité qui m’a fait réaliser que le trou s’était refermé sur moi.
C’est seulement à ce moment-là que j’ai remarqué une chose qui m’avait échappé : l’homme n’avait qu’un bras, arrêté au-dessus du coude.
Que se serait-il passé si j’étais remonté quinze minutes plus tard ?
Parfois la nuit, j’attrape avec la main gauche les fruits d’un arbre inatteignable. Je sens mon bras qui a froid. J’espère qu’aveugle, il dispose de sa propre vie.
Je me suis longtemps demandé s’il avait été le prix à payer de mon prélèvement, puis j’ai cessé de penser à un équilibre de la prise et de la dette.
J’ai quitté l’île. Je ne suis pas retourné au village — à cause de la cicatrice.
L’homme a fait le geste machinal de caresser un animal, j’ai vu une forme dans l’entrebâillement de la porte, ce n’était pas un chat. Son visage marquait le regret d’avoir trahi ce qui devait rester caché.
Il est difficile de décrire cet instant : moi assis dans cette cabane au milieu de la Yodogawa, après le récit d’une robinsonnade dans un autre monde, venant peut-être d’apercevoir furtivement quelque chose de ce monde-là.
L’homme n’a fait aucun signe mais j’ai compris qu’il était fatigué. Je me suis levé, je l’ai remercié et je suis sorti.
Après cinquante mètres, j’ai réalisé que j’avais oublié la tasse. J’ai fait demi-tour. La porte était entrouverte, la pièce était vide, la tasse était emballée. Je l’ai prise.
J’avais oublié Issun Boshi.
Quelques mois plus tard, revenant à Osaka, je suis retournée le long du fleuve. Le typhon avait ravagé les berges. La cabane avait disparu, des appentis avaient été reconstruits, il y avait des chats, un héron, des pêcheurs. Mais c’était autre chose.
Emmanuel Rabu
Écrivain et artiste français
https://emmanuelrabu.com/
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