« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1922
Lu Xun, Cri d’appel, 1922
Dans l’hôtel de S, il y avait trois pièces dont la locataire, disait-on, s’était pendue au sophora de la cour. L’arbre avait grandi au point que ses branches étaient hors d’atteinte, mais l’appartement était resté vide. J’y vécu quelques années copiant des inscriptions anciennes. Étranger à cette ville, je recevais peu de visiteurs. Les inscriptions ne comportaient ni problème ni concept en « isme », et mon unique désir était de voir ma vie s’écouler dans cette même quiétude. Les nuits d’été, lorsque les moustiques étaient par trop nombreux, je m’asseyais sous le sophora, agitant mon éventail en feuilles de palmier et regardant des morceaux de ciel par les trouées de l’épais feuillage, tandis que les chenilles qui sortent le soir me tombaient, glacées, dans le cou.
Mon vieil ami Jin Shiyi était le seul à venir bavarder avec moi à l’occasion. Il posait sa grande serviette sur ma table branlante, enlevait sa longue robe, s’asseyait en face de moi, avec l’air d’un homme qui a encore le cœur battant d’avoir eu à affronter le chien.
– À quoi cela sert-il ? me demanda-t-il un soir, cherchant à comprendre lorsqu’il eut regardé les inscriptions que j’avais recopiées.
– À rien.
– Alors pourquoi les copier ?
– Pour aucune raison en particulier.
– Je pense que tu pourrais écrire quelque chose…
Je compris. Il était parmi ceux qui publiaient Jeunesse nouvelle, mais il semblait que cette revue n’avait soulevé aucun écho, ni favorable ni défavorable, et je devinais qu’ils devaient se sentir seuls. Je dis cependant :
– Imagine une maison de fer, sans fenêtre, totalement indestructible, avec dedans beaucoup de gens profondément endormis qui ne tarderont pas à mourir d’asphyxie. Puisqu’ils mourront dans leur sommeil, ils ne ressentiront aucune des affres de la mort. Crois-tu que tu leur rendras service si tu te mets à crier très fort et en éveilles quelques-uns au sommeil plus léger, qui auront ainsi à subir l’agonie d’une mort inéluctable ?
– Mais si quelques-uns sont éveillés, tu ne peux affirmer qu’il n’y ait aucun espoir de détruire la maison de fer ?
C’est vrai, je ne pouvais, malgré mon intime conviction, rejeter l’espoir, car c’est dans l’avenir que gît l’espoir. Je ne pouvais me fonder sur mon propre cas pour réfuter son affirmation sur la possibilité de l’espoir. J’acceptais donc d’écrire, et il en résulta ma première nouvelle, Le journal d’un fou. Dès lors, je ne pus m’empêcher d’écrire, et à la demande de mes amis, je donnais de temps à autre une nouvelle, jusqu’à ce que j’en eus une bonne douzaine.
Pour ma part, je ne ressens plus un vif besoin de m’exprimer ; cependant, parce que je n’ai peut-être pas tout à fait oublié la souffrance que provoquait en moi ma solitude de jadis, il m’arrive encore de lancer quelques cris d’appel pour encourager le combattant qui galope dans la solitude, afin qu’il ne faiblisse pas. Peu m’importe que mon cri soit de bravoure ou de tristesse, repoussant ou dérisoire.
Lu Xun (1881-1936), Cri d’appel, extrait de la préface, 1922
Éditions en langues étrangère, Pékin.
→ lire une traduction récente par Sebastian Veg : https://presses.ens.psl.eu
illustration : Lu Xun et ses compagnons d’armes, gravure sur bois (détail) de Chen Yanqiao, 1956

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