Sur la page d’accueil du site Foukenstein, un col roulé flottant en 3D nous accueille. On peut découvrir une version IA de Michel Foucault, créée par la Distributed Gallery, un collectif d’artistes, de créateurs et d’ingénieurs présent sur la scène artistique contemporaine depuis 2017. Un sobre formulaire nous invite à poser une question. Une voix synthétique nous répond quelques instants plus tard. Celle du philosophe ressuscité par un LLM open source. Techniquement, l’outil repose sur un clonage vocal avec Coqui XTTS relié à Mistral AI. Les fichiers du modèle sont en accès libre. Chacun peut fabriquer sa propre version. Un compteur indique que l’expérience, énergivore et coûteuse, ne peut pas durer très longtemps. Elle risque de s’interrompre à tout moment.
Comme l’écrit Grégory Chatonsky dans son récent article, La communauté des voix, à propos du clonage de la voix par l’IA générative : « Ce qui est capturé n’est pas l’enregistrement indiciel des ondes sonores, ce n’est pas le contenu de ce qui a été dit. C’est l’empreinte d’une texture, d’une certaine tessiture, d’un grain de la voix, ces micro-variations infra-sémantiques qui rendent une voix irremplaçable, reconnaissable entre toutes, antérieures à tout sens, antérieures même à toute intention. Le modèle n’apprend pas ce que cette voix a dit : il apprend comment elle dit, et peut ensuite lui faire dire n’importe quoi. »
Au départ, ce projet s’apparente donc à une blague. Une profanation volontaire. Créer un monstre à la Frankenstein, en clonant la voix de Foucault branchée sur un modèle de langage. Derrière ce canular, une réflexion sur notre rapport à la technique et sur les limites d’une critique devenue parfois systématique. On parle de technofascisme et de capitalisme de plateforme. Ces critiques sont justes. L’IA générative repose en effet sur l’extraction massive de ressources, l’exploitation de travailleurs invisibles, la capture des données, des œuvres, des archives. Mais pour ces artistes, refuser systématiquement ces outils pourrait aussi signifier abandonner le terrain technique à ceux qui le dominent déjà. Une infrastructure centrale de circulation des savoirs et des discours. Les ignorer ne suffira pas à les faire disparaître.
Le projet Foukenstein ne dénonce pas simplement les machines, mais il les détourne, les bricole, et finit par les hacker. Selon leurs auteurs, le projet « ne cherche ni à simuler Foucault, ni à en offrir une incarnation fidèle, mais plutôt à construire un monstre critique : une présence artificielle, instable et ambivalente, capable de déclarations tantôt justes, tantôt erronées. À travers cette voix synthétique, foukenstein s’interroge sur la manière dont l’autorité théorique peut être fabriquée, rejouée et ébranlée par un dispositif technique. »
En 1971, face à l’objectif du philosophe néerlandais Fons Elders, Michel Foucault annonçait, dans la lucidité programmatique qui le caractérisait, la mort de l’homme. Non pas la fin de l’espèce, mais la dissolution d’une vieille fiction, celle de la figure du sujet souverain, conscient et maître de son propre savoir.
« Je ne crois pas, si vous voulez, aux vertus de l’expression. Le langage qui m’intéresse, c’est celui qui est tel qu’il peut détruire justement toutes les formes circulaires, closes, narcissiques du sujet et de soi-même. Et ce que j’entends dans cette disparition de l’homme, c’est au fond la disparition de toutes ces formes de l’individualité, de la subjectivité, de la conscience, du moi sur lesquels on a bâti et à partir desquels on a essayé de bâtir et de fonder le savoir. L’Occident a essayé de bâtir la figure de l’homme comme cela ; cette figure, elle est en train de disparaître. »
Foukenstein pousse cette idée jusqu’au grotesque. Une parole sans auteur stable, une voix qui continue hors du corps, artificielle, parfois absurde. Le mode SLAVE, qui transforme n’importe quel texte court avec le grain de voix et la diction particulière du philosophe, renforce cette impression. Ni une célébration naïve de l’IA, ni un simple rejet, mais une expérience critique. Une tentative de reprendre la main sur des outils qui envahissent notre quotidien.
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