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TINA online publie aujourd’hui cet article paru dans (IN)VISIBILITÉ(S)
On connaît la blague. Quelqu’un cherche ses clés sous un réverbère. Un passant vient l’aider un moment puis lui demande s’il est certain de les avoir perdues là. Non, mais ici c’est bien éclairé ! … Ainsi cherchent de nombreux artistes, intimement persuadés que l’art ne peut apparaître que sous les spots de l’actualité. Ceux-là éprouvent une très grande difficulté à considérer l’art hors de l’exposition. Nous dirons qu’ils sont victimes du syndrome du réverbère. Le syndrome du réverbère est caractérisé par un ensemble de symptômes qu’un artiste est susceptible de présenter simultanément : mépris affiché pour ce qui n’est pas exposé, fréquentation compulsive des vernissages, addiction aux réseaux sociaux, dépendance aux likes de son compte Instagram, name dropping et name screening récurrents, opportunisme débridé et carriérisme forcené.
L’artiste atteint du syndrome du réverbère, également appelé « phénomène du lampadaire » ou « expérience du candélabre », exprime une forme de doute maladif qui consiste essentiellement à nier le statut artistique de tout ce qui n’est pas exposé, et à considérer comme déterminante la question du statut. On estime qu’au sortir des écoles d’art 90 % des artistes sont touchés par ce syndrome à des degrés divers. Ce pourcentage diminue progressivement par la suite car, en s’aggravant, le syndrome est fatal : les artistes qui ne parviennent pas à exposer ont le sentiment de ne pas exister eux- mêmes en tant qu’artistes et finissent par renoncer à tout travail artistique. Au contraire ceux qui exposent régulièrement incorporent si bien le syndrome qu’ils en deviennent asymptomatiques. Une fois nommés enseignants, ils contaminent inévitablement les étudiants. Le climat actuel de professionnalisation de l’enseignement artistique favorise d’ailleurs grandement la contagion.
L’artiste victime du syndrome du réverbère est envahi d’un sentiment de transparence, d’une perplexité anxieuse, devient irritable et insomniaque. Il est gagné par un état de fatigue chronique, de dépression et de frustration apporté par sa dévotion à l’art d’exposition, par son addiction à la sociabilité hypertrophique du micromilieu de l’art, qui échouent à produire les récompenses attendues et conduisent en fin de compte à diminuer l’implication et l’accomplissement du travail artistique.
L’artiste souffrant du syndrome du réverbère considère que ce qui n’est pas exposé n’existe pas. Il subit une régression au schème de non- persistance de l’objet caractérisant le cinquième stade de la période sensorimotrice du développement de l’enfant d’après Jean Piaget. La permanence de l’objet consiste à prendre conscience qu’un objet continue à exister même s’il sort de notre champ de vision. Piaget en a fait l’expérience avec deux caches, en utilisant un doudou, mais nous pouvons refaire la démonstration en utilisant une œuvre quelconque exposée dans une galerie prestigieuse. On retire l’œuvre de la galerie, avant de la déplacer dans un bazar de quartier. On observe la réaction des artistes. Quand l’expérimentateur retire l’œuvre de l’exposition, l’artiste contaminé va tout de même continuer à visiter les expositions (erreur dite « A non B » ou erreur du stade 4). Il persévère jusqu’à y placer sa propre œuvre alors que le jeu se joue désormais ailleurs. Seul l’artiste immunisé est capable de sortir de l’exposition, même sans être informé du changement de paradigme. La permanence de l’objet réduit le sentiment de manque.
L’artiste affecté du syndrome du réverbère éprouve une démangeaison particulière à l’endroit de son ego, et c’est souvent douloureux. Seul ce qui frétille sous le projecteur des médias autorisés lui semble digne d’intérêt, et il tient précisément à être lui aussi digne d’intérêt, sans aucune considération pour le foisonnement alentour des activités immédiates dans lesquelles il pourrait s’estimer heureux.
L’artiste atteint du syndrome du réverbère va sous-estimer la reconnaissance de ses pairs dans d’autres domaines. Il peut être champion dans Mario Kart, virtuose de la scie musicale, expert en château de cartes, trader fortuné, yogi tantrique accompli. Il pourra être tenu en très haute estime par ses amis et sa famille pour ses diverses réussites et multiples talents. Pourtant, ce n’est rien pour lui tant qu’un petit nombre de gens qu’il ne connaît pas et dont il ignore les attendus ne l’ont pas adoubé comme l’un des leurs en tant qu’artiste assermenté. Dans son travail artistique, il s’accordera facilement à piller sans vergogne d’autres champs culturels, mais jamais ne lui viendra à l’esprit la possibilité de s’inscrire honnêtement dans un autre champ et d’intervenir ailleurs que dans l’espace d’exposition. C’est sous le réverbère du petit monde de l’art exposé qu’il veut être identifié, même quand il prétend changer le monde.
L’artiste qui surmonte le syndrome du réverbère en poursuivant malgré tout son travail dans l’ombre aura tendance par contrecoup à être affecté du syndrome du congélateur, qui pousse à considérer que ce qui n’est pas documenté n’existe pas. La propension à tout documenter permet en effet d’atténuer sensiblement les effets du syndrome du réverbère en temporisant l’attente de reconnaissance ainsi projetée vers un hypothétique et futur public éclairé. Cependant, le syndrome du congélateur conduit souvent l’artiste à ne travailler que pour documenter, sans rien montrer. Dans les cas extrêmes, l’artiste s’obstine à demeurer confidentiel, secret, voire parfaitement invisible, ce qui le rend inévitablement suspect vis-à-vis de son entourage qui aura tendance à y voir un comportement maniaque inquiétant. Nous ne recommanderons donc pas une focalisation sur l’archive pour traiter le syndrome du réverbère. Parier sur un site web pour sauvegarder ce qui n’a été vu par personne relève en dernier recours de la stratégie désespérée du naufragé sur une île déserte qui lance une bouteille à la mer.
La meilleure thérapie pour l’artiste affecté du syndrome du réverbère nous semble bien plutôt de rejoindre une communauté interprétative de proximité, ou d’en agréger une nouvelle autour de son activité. C’est en effet à une communauté interprétative que s’adresse l’artiste, et non à un public fantasmé, inexistant en réalité, ou indifférent si ce n’est hostile. Communauté dite « interprétative » car coproduisant par son accueil et son interprétation autant la signification que les conditions mêmes de possibilité d’une proposition artistique. Seule la communauté dont l’artiste fait partie est en mesure de le reconnaître, à proportion de sa coopération, de ses contributions comme de l’attention qu’il lui porte. La reconnaissance des pairs est le moteur légitime de toute initiative publique. Il convient de l’assumer comme ont su le faire depuis longtemps les hackers éthiques. Ce n’est pas le besoin humain de reconnaissance qui est en cause. Le syndrome du réverbère résulte pour l’essentiel du monopole de la reconnaissance que s’est arrogé dans le champ de l’art le système institutionnel marchand. Achetez-les tous, l’art reconnaîtra les siens. Telle est sa devise. Et le système reconnaît très bien les siens, ceux qui le servent, et parmi eux encore mieux ceux qui croient le critiquer. Le premier levier de recadrage salutaire pourrait donc être de questionner de la désirabilité de cette reconnaissance par l’autorité, et de montrer que celle-ci est avant tout une soumission. Est-il réellement souhaitable d’être le jouet interchangeable d’une enchère spéculative entre collectionneurs ? Est-il vraiment enviable de voir son travail servir de planche de surf occasionnelle lors d’un concours argumentaire entre commissaires d’exposition sur les vagues de l’air du temps ? Le second levier est la notion de communauté interprétative, qui permet de tordre le cou à l’obsession du public et qui invite à penser l’activité artistique en public (espace commun ouvert) mais sans public (audience). L’espace public n’est pas exclusivement circonscrit par le halo du réverbère. Le public massé sous le faisceau du spectacle n’est que celui fasciné par l’autorité des médias sous contrôle des financements publicitaires, il ne nous regarde pas. Se détourner du critère du public, servi en ragoût avec un jus de démocratisation par les thuriféraires de la culture, réoriente l’artiste convalescent face à son voisinage immédiat et le responsabilise vis-à-vis de ses pairs. Non plus concurrents sous la lampe, ni alliés de circonstance pour s’y ménager une place au chaud, les artistes guéris du syndrome du réverbère se reconnaissent enfin comme confrères et partenaires d’une activité collective libre et joyeuse.
Thérapie fragile malheureusement et rechute très probable tant que n’aura pas été brisée définitivement l’hégémonie du mythe de l’art professionnel. Mais pour cela il faudrait commencer par reprendre l’école, comme fut prise la Bastille. Vaste programme… Commençons par en chercher la clé, oubliée peut-être en évidence sous un réverbère.
Illustration : fresque anonyme, Xinhua Road, Shanghai, mars 2025
(photo DeYi Studio).
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