La mort de l’artiste
La mort de l’artiste
Tu me dis :
— Ce soir il y a le vernissage de l’exposition de François B..
François était un ami proche de ton père et il est mort il n’y a pas longtemps.
Pour me rendre à l’évènement ce soir-là, je traverse à vélo une longue allée dans la châtaigneraie. Je sens les craquements du bris d’écorces sous mes roues et décide de m’arrêter pour ramasser quelques châtaignes tombées au milieu du chemin.
En arrivant, le sac à dos lourd de ces fruits à coques, je dois passer un portique pour te retrouver à l’intérieur. Comme toujours dans ces cas là, j’ai la démarche d’un coupable, comme si la faute était inscrite sur mon front, comme si mon sac s’était transformé en un arsenal louche, que les bogues étaient des munitions fabriquées dans le maquis par des guérilleros en treillis. Mais finalement, je passe et ça me fait l’effet d’une petite victoire. Je souris au gardien en costume, qui ne me le rend qu’à moitié.
Je te retrouve au milieu de l’exposition. Je te dis que je trouve les œuvres très belles. Il y a de grands dessins sous verre, des objets étranges et magiques, d’autres dessins, plus petits, au pastel et au graphite.
On se promène dans les grandes salles, on parle aux gens. Tu me fais découvrir ces lieux que tu connais, le jardin immense qui s’étend au loin, derrière la grande demeure du XVIIe siècle, laquelle, malgré son ancienneté, reste vivante et chaleureuse. Tu m’expliques que c’est une maison de retraite pour artistes. Dans une des salles en enfilade, des pensionnaires écoutent un groupe de jazz pendant que d’autres se reposent sur des fauteuils, dans l’espace d’exposition, qui est aussi leur salon. L’artiste dont nous honorons ce soir la mémoire a vécu ici ses derniers moments.
Je te perds de vue et continue seul ma flânerie. Un majestueux escalier mène au jardin. Un barnum y a été installé, où l’on sert quelques fruits et des boissons. Je m’y arrête et me sers une grande rasade de jus d’orange, en picorant quelques quartiers de pommes et un mélange de noix que je recueille dans le creux de ma main. Je me dis qu’elles ont l’air bien inoffensif, décortiquées en méli-mélo dans leurs coupelles de porcelaine.
Devant cette partie du jardin se trouve une autre exposition. Contrairement à celle du premier étage, celle-ci est désertée. Dans les grandes salles vides, les œuvres attendent des visiteurs absents, qui papotent en grignotant autour du grand buffet. L’absurdité de la situation n’étonne personne, tant elle fait partie des habitus des sociétaires des vernissages. Je les imagine remplissant eux aussi leurs poches, pochettes et autres sacs à mains de fruits glanés sur la nappe et sortant par le portique avec l’air honteux du criminel en pleine fuite. C’est de bonne guerre.
Tu me sors enfin de mes rêveries en m’apportant un énième verre de jus de fruit. Avec ton père, nous trinquons à la santé du défunt. Nous l’écoutons évoquer, ému et nostalgique, quelques bons souvenirs de François. Je regrette de les quitter précipitamment, mais je dois retrouver notre fille, qui m’attend à la maison pour le dîner.
Le lendemain tu me racontes la fin de la soirée. Vous étiez avec l’assistante de la directrice et la fille de François. Quand celle-ci lui a demandé si la directrice pourrait venir prononcer quelques mots pour son père, elle a répondu :
— Elle est en bas au cocktail. Elle n’aura pas le temps de monter.
François et Alain en guise d’hommage
Je n’ai pas vraiment connu François.
Mais puisque la parole a fait défaut et qu’il faut bien réparer ça, je me lance. La première pensée qui me vient est alors pour toutes les orphelines, les œuvres et les personnes. C’est douloureux d’être l’aînée endeuillée de toutes ses sœurs et l’on peut comprendre l’offense et la faute commise ce soir-là, à savoir que l’institution s’est plu à mondaniser avec les vivants plutôt que de côtoyer les morts, les veuves et les orphelines. Ce n’est pas qu’elles l’attendaient véritablement mais, seulement, la présence, en bas, de l’institution, en une contre-fête rivale de celle qui avait lieu à l’étage, avait un peu cassé l’ambiance. Disons simplement que le silence avait été tapageur.
Alain B. est parti lui aussi il y a peu.
On a été nombreux à l’écouter sur les bancs de l’amphithéâtre de l’école des Beaux-arts de Paris autour de l’an 2000 et à lui devoir quelque chose. Pour ma part, la découverte de Tarkovski et de ce que lui avait dit son père : « Andreï, ce ne sont pas des films que tu fais ». Arseni, le père, avait raison, tout comme Alain. Ce ne sont jamais des films, mais des poèmes, des enfants, des amis, des fantômes.
À quelle fête était l’institution le jour de la mort d’Alain ? Pas celle où se trouvaient Paul Klee, JLG, Andreï, Michelangelo, Johan Sebastian et quelques cabris des Cyclades.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin
Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art.
Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées.
https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
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