J’attends que la bibliothèque ouvre ses portes. J’ai posé mes sacs à mes côtés, ils m’entourent, me protègent. Le bleu contient mes vêtements et mon duvet, le sac à dos noir les objets auxquels je tiens le plus, je range tout ce que je trouve dans la rue, les objets à réparer, à échanger ou à revendre parfois, dans le chariot rose que j’ai récupéré un jour de marché. Je choisis toujours le rebord du banc, je ne veux pas m’étaler, ne pas prendre trop de place. Je suis anglais, né dans le Sussex, mais cela fait des années que je ne suis pas retourné en Angleterre. J’aime la musique, avant je jouais de la guitare. J’ai perdu mon instrument. Je chantonne mes airs préférés. Les premières notes de Nuages de Django Reinhardt reviennent sans arrêt, en boucle. Je garde la capuche relevée même quand il ne pleut pas parce que le matin il fait froid. Je sens mes épaules lourdes à cause de la nuit passée dehors. Le banc est dur et froid comme le sol. Je regarde devant moi sans vraiment faire attention à ce que je vois, je sais que si je baisse les yeux je verrai mes chaussures usées, la semelle qui se décolle. La bibliothèque est mon refuge, là-bas je peux rester assis longtemps sans qu’on me demande de bouger, je peux lire la presse sans être interrompu, parfois je m’endors dans un fauteuil. Je me souviens des livres que j’ai lus enfant, je n’ai rien oublié de cette capacité à me perdre dans les phrases. Sur le banc, je fais semblant de ne pas voir les passants, je sens leurs regards, je les sens glisser sur moi, s’arrêter, repartir, je connais cette hésitation. Est-ce que je dérange, est-ce que je fais peur ? Je souris intérieurement. Un jour quelqu’un m’a dit que cela me faisait ressembler à Jack Nicholson, sans préciser si c’était dans Vol au-dessus d’un nid de coucou ou dans Shining. J’allais souvent au cinéma lorsque j’étais plus jeune. Je pense à la première fois où j’ai dormi dehors, ce n’est pas un mauvais souvenir. Je voulais faire une surprise pour l’anniversaire d’un vieil ami qui vivait à l’époque dans le sud de la France, mais il n’était pas là, et je n’ai pas trouvé de train pour rentrer chez moi. Je ne voulais pas aller à l’hôtel, j’ai dormi à la belle étoile. Je suis assis sur ce banc, avec mes affaires, à la lisière du monde. Je ne veux pas rentrer chez moi.
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