TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : Changle road, Shanghai
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA. Le principe est simple : arpenter une rue du début à la fin (ou l’inverse) et noter librement ce qui retient l’attention en passant, sans préoccupation d’inventaire systématique ni orthodoxie documentaire ; au risque du tourisme et de l’exotisme mais plutôt du côté d’une esthétique du divers. Juste un regard piéton singulier à un moment donné dans une rue particulière.
Le premier article de cette nouvelle rubrique concerne la rue ChangLe à Shanghai, parcourue par Yann Moulier Boutang.
Cela commence comme souvent à Shanghai dans des panneaux de chantier ni beaux ni laids, simplement immenses et derrière des grues. On cherche les trottoirs mangés par les travaux qui nous déversent sans ménagement après une centaine de mètres sous une autoroute suspendue très haut. La rue ChangLe qui commença peut-être derrière nous autrefois, on y accède à travers des passerelles suspendues ou bien en coupant vers un grand square à droite.






Greffé sur la courbe de la rue ( la voilà pour de bon), et ses rainures pour guider les aveugles, un très grand square, en fait une forêt d’épicea très hauts et une bordure sauvage d’herbe. Interdit à tout (chien, nageur, pêcheur tennis, ballon, cerf-volant, golfe, badminton, escalade, vélo, feu d’artifice, camping), sauf à un merle noir probablement moqueur. En face, les façades à l’ombre avec des échoppes et des galeries d’artistes (Jim Wu Gallery) désertées. Elles sont habitées pour de vrai, avec des habitants qui font sécher leur linge sans complexe aucun (nappe rouge, drap rouge, pantalon beige ou jaune, survêtements noir et bleu qui font un peu combinaison spatiale).



Mon appareil était au bout de son jus ; pas de câble pour se connecter à la batterie de secours pourtant pleine ; plus de possibilité de photos mais je souviens sans image témoin.
La rue ChangLe abrite ensuite à gauche, un solide bâtiment en bon état, l’Académie de Sciences Sociales qui se poursuit par diverses écoles. À tribord, vouées à la démolition, murées, ou entrouvertes sur des passages intérieurs d’anciennes usines, squattés il y a peu, des corniches ornées de frontons dont on prendrait volontiers l’empreinte pour les sauver de la démolition pendante à en juger par les résidences gratte-ciel derrière. Sur bien quatre cents mètres hôtels, résidences. La rue s’est normalisée : avec des résidences récentes.
Un peu plus loin une librairie fait penser à un café dans lequel toutes les places assises sont occupées et dont nous ressortons presque aussitôt. Mais, miracle, à côté, en face une toute petite supérette, qui vend de l’électronique à côté des brochettes de saucisses des câbles en vente à un prix imbattable (une dizaine d’euro pour deux ) rendent ses yeux à mon appareil photo. Je découvrirais un jour plus tard qu’un petit défaut rend le chargement assez capricieux.
Pause café : En retrait de la rue, un café solo annonce une cour, un jardin et des tables en terrasse et deux ou trois beaux arbres qui changent des platanes massacrés systématiquement par un élagage sévère.









Déjà bien enfoncé dans la concession française, un coin de rue muré laisse augurer une démolition prochaine. Des peintures murales dans un style mi naïf, mi BD fait décor avec les bandes blanches du passage protégé ou avec les vélos bleus et jaunes. Un passant réel porte une chemise à bandes noires et blanches et va rentrer dans un café décor assorti.



Devanture d’une échoppe : un vase de plantes (fleurs d’eucalyptus montés en graine) et de fruits séchés (tomates ? kakis ?) artificialise de plus en plus la rue qui est mûre pour les boutiques de mode. Les arrière-cours sont de plus en plus léchées. Le parking vulgaire se transforme en jardin d’agrément à la japonaise.






Les jardins des villas sont rénovés comme des vitrines de luxe ou ne vont pas tarder à l’être. La patrimonialisation avance. Au 666 de la rue ( nombre maudit ou diabolique car il singe deux fois en le doublant le nombre de la Trinité) une plaque commémorative apposée sur la façade d’un vilain bureau de stockage de paquets envahissants remémore le site de BaoLi Tang ( la compagnie de production de cinéma ? ou quelque célébrité beaucoup plus ancienne ? . Impossible de lire et traduire les caractères chinois sur la photo.)






La rue ChangLe approche de la station Changshu Road sur la ligne 7, nous sommes en pleine ancienne Concession Française. Un mélange de boutique de luxe et d’échoppes Des feuilles non balayées s’entassent sur les tuiles dans un négligé savant qui tutoient des gros tuyaux d’aération dans les toitures, les arrières-balcons. Ferronneries dorées, villas opulentes. Les arbres qui ne sont pas des platanes, font l’objet d’un soin méticuleux des racines à leur cœur cimentés.



La rue finit en mur de fleurs tout récent. Des fleurs petites, très soignées. Comme Huashan, la rue dans laquelle elle donne de plus en plus fleurie elle aussi.
Exploration urbaine du 7 mars 2026, par Yann Moulier Boutang (photos et commentaires), en compagnie de Jean-Pierre Caliste et Paul Devautour.
Yann Moulier Boutang est économiste, professeur émérite de l’Université de Technologie de Compiègne-Alliance Sorbonne Université, président de l’association Multitudes et co-directeur de la revue homonyme. Il réside deux mois par an à Shanghai pour ses cours à l’UTSEUS (université sino-européenne de Technologie, Shanghai université).
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