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#4

Hinoki

Les Hinoki sont les cyprès géants du Japon, que l’on trouve aussi à Taiwan. Durant l’occupation Japonaise (1895-1945), dans les forêts Taiwanaises, les troncs des arbres centenaires étaient envoyés pour la construction de temples et palais. Après la Deuxième Guerre Mondiale, le gouvernement de Chiang Kai-Shek poursuit l’exploitation.
Madame Qiu-Xiang Wu raconte l’expérience de son enfance dans la forêt de Taipingshan, dans la région de Yilan.

Ce travail sonore fait partie d’un projet en cours, sonore et ethnographique, à propos des forêts et montagnes du Nord-Est de Taiwan. L’interview the Qiu-Xiang Wu figure dans le livre-CD bilingue (chinois, anglais), intitulé « Fushan & Taipingshan », publié par les éditions Kalerne en 2021 à Taiwan.
Lien : https://kalerne.bandcamp.com/album/fushan-taipingshan

Yannick Dauby, artiste et preneur de son, vit à Taiwan où il travaille pour le cinéma en post-
production audio. Projets et écoutes : https://www.kalerne.net

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#3

Extrait d’un roman inédit de Florence Jou, Oxirages.

« Dans un monde où la géo-ingénierie devient la norme pour lutter contre l’accélération du réchauffement climatique, quatre individus d’une Nation qui est une Grande Nation vivent une aventure humaine et technologique. Engagés dans le programme Sky River, guerre lancée pour ensemencer le ciel avant le chaos annoncé, un riziculteur empreint de cosmologies et sa fille frondeuse, un scientifique excentrique et une jeune femme solitaire deviennent les acteurs d’un bouleversement climatique inattendu. D’une mégapole nappée de nuages de sable aux rizières calcinées, d’une fête sur un super-yacht aux forêts de la baie de l’Ouest, d’une clairière chamanique à une île du Nord, forces humaines et forces du vivant peuvent-elles composer ensemble la voie vers une nouvelle ère ? »

Dernier livre paru de l’auteure, Payvagues, éditions de l’Attente, 2023.

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4.

Honore ta Nation qui est une grande Nation
engagée dans une nouvelle conquête spatiale.
Porte tous les matins ta chemise de petite ensemenceuse de la Nation
que ta grand-mère a brodée
avec un écusson au motif de nuages noirs et gouttes de pluie.
Salue tous les matins dans la cour de l’école
ton père et tous les héros de notre flotte d’astronautes
à la conquête de nouvelles exo-planètes.
Répète par cœur les noms de nos rivières célestes
Cumulus
Mamma
Stratobus
Nimbus
Nimbostratus
Altocumulus.
Chante l’hymne des ensemenceurs de notre Nation
la gloire de nos ensemenceurs
ils tirent les feux sur les nuages
nos guerriers aux arcs puissants
aux fusées remplies d’iodure d’argent
ils ébrèchent le ciel de leurs éclairs.
Chante la gloire des ensemenceurs de notre Nation
et de notre Zhuxi suprême.
Tends ton aéropluie.
Gonfle fort tes poumons.
Accompagne depuis la cour de l’école
les tirs des héros de la Nation
les fusées d’ag47 qui s’élancent dans le ciel à plusieurs kilomètres de hauteur.

Tu es née avec des ailes comme nous tous
Tu te marieras plus tard avec un ensemenceur
Tu as la force du feu en toi
la couche d’ag47
ce métal précieux malléable très ductile
blanc et brillant
dédié à la Lune 
figurant depuis la nuit des temps parmi les sept métaux sacrés
dans nos alchimies médiévales
même les grenouilles que tu dissèques
portent elles-aussi le ag47
belle couche d’iodure d’argent sur leurs membres internes.

Tu effaces les crabes secs
les rizières calcinées de ton village
les visages en pleurs de tes personnages.
Tu dessines des canopées majestueuses
des tiges de riz aux hanches sveltes
des tigres allongés dans les herbes hautes
des cours d’eaux traversant les montagnes effilées
des tortues nageant dans les courants impétueux.
Tu effaces de ton vocabulaire
de ta bouche
de ton corps
les horizons funestes ou radioactifs
les poussières toxiques
les particules de CO2
les métaux des terres rares.

Tout cela appartient désormais au passé
tes crachats
tes toux
tes asthmes à répétition
en seront bientôt les derniers relents.
Tu es Xixi ag47
petite ensemenceuse de la Nation.
Remercie le ciel pour cette nouvelle journée
où tu vas redécouvrir les origines de ta Nation qui est une grande Nation.

5.

Xixi et ses camarades marchent le long du cours méridional du Fleuve Jaune, chacun muni d’une petite pelle et d’un mini-extracteur de carottes de terre à deux têtes et double manche. Guidés par l’archéologue Wang, portant un os de dragon à son cou, au sourire éclatant, son visage protégé par son ombrelle confectionnée en couverture de survie, ils cheminent dans la chaleur de la terre limoneuse sur les rives basses du fleuve au tracé accidenté. Son lit très bas charrie peu d’eau, vieillard parvenu à bout de souffle dont les flancs dépouillés laissent apparaître de nombreux bancs de sable. Dépecé de sa vie, quartier de viande qui aurait été débité, il s’étiole à une vitesse effroyable menaçant de se transformer en cours d’eau saisonnier. Les enfants se traînent dans les algues qui prolifèrent, suant le long de bandes désertiques, portant leurs outils comme des travailleurs forcés devant aller creuser des trous. Wang fait virevolter son ombrelle ponctuant la visite de discours très enthousiastes.

– Bientôt les enfants nous marcherons sur la terre de nos ancêtres redevenue vaste éponge, nous nous situerons entre eau et terre, nous retrouverons nos défluents convergents et divergents. Le fleuve se lèvera, la zone redeviendra deltaïque, les odeurs d’eau douce et salée nous parviendront. Vous pouvez sentir les vies latentes de nos ancêtres si vous vous concentrez et que vous approchez du sol. Humez le limon les enfants, penchez- vous. Vous voyez les maisons faites de roseaux tressés sur des bandes de terre en forme de dos de tortues, de cordons ou de flèches. Vous entendez naviguer les barques à la proue relevée. Des hommes pêchent la carpe au trident, cultivent le riz sur les berges boueuses du fleuve. Des buffles paissent dans les roseaux avec des chèvres, des moutons et des porcs. Des roseaux et des cypéracées sont coupés pour la construction ou l’alimentation. Tout rejaillit des alvéoles de notre terre. Humez le limon les enfants.

Xixi se penche, elle cherche le spongieux énoncé par l’archéologue tandis que son pied achoppe contre des cailloux et un sol dur. La chaleur lui fait tourner la tête. Elle se concentre, ferme les yeux, mobilise toutes les espèces de roseaux qu’elle connait, les voit pousser devant elle sur la zone, les ancêtres des ancêtres du petit bout rabougri émergeant. Une crevasse devient un bassin où elle exhume des nénuphars et des poissons-lune, un banc de sable est arpenté par des crabes et des mollusques. Elle présente son corps au vent très chaud rasant la terre, il la caresse, elle prend un jonc des marécage et le taille pour en faire une flèche. Elle court après un petit mammifère, elle est Xixi sauvage qui cueille des baies et des noix, aide son père et sa grand-mère à réparer la barque en roseaux, alterne entre une vie de chasseuse et de cueilleuse au long de saisons oscillant entre chaleur et humidité constantes. Elle vise de tout son cœur les rails de l’abondance des ancêtres racontés par l’archéologue, plonge dans le fleuve pour en retirer avec sa flèche une carpe qu’ils feront cuire à la nuit tombée dans le feu. Elle est prête, se pique avec les seules plantes à fleurs encore présentes, blotties les unes contre les autres, murs de résistance, les plantes du désert du Fleuve Jaune blotties, leurs peaux épaisses et cireuses. Les racines de la mousse blanche dégueulent, baveuses, un tapis âcre. Xixi sauvage dans un paysage du désert acide qui dégorge. Elle ouvre grand les yeux. Tous les corps de ses camarades exhalent un parfum de cloaque, leurs pieds sur le sol brûlé.

Wang invite les enfants à l’action. Le plantage de l’extracteur dans la terre. Il suffit d’enfoncer dans le sol, de faire pression des deux côtés, de tirer et une carotte de terre apparaît. C’est très facile comme technique même si l’archéologue s’y reprend à plusieurs fois jusqu’à appuyer avec son pied pour réussir à enfoncer l’outil. Chacun des enfants doit extraire un échantillon. Xixi s’y met, elle ne réussit pas, s’aide de son pied, de ses deux pieds, appuie de toutes ses forces, est déséquilibrée, se reprend, tire et ôte seulement une lamelle de terre. Pas une motte, juste une croûte que Wang récupère.

– Voici le disque contenant notre minerai extraordinaire les enfants. Cette terre porte les débris de flèches, bronzes, os gravés, arcs, poteries, strates après strates, couches après couches, lamelles après lamelles, ainsi que notre nouvelle force, le ag47 ou iodure d’argent. Nos ancêtres savaient utiliser cet argent suprême pour toucher les nuages du ciel, ils avaient inventé les premières machines de pluie, telles des catapultes, ils frappaient en rythme et savaient se propulser aux sommets du ciel. Ils étaient les tigres escortés par des bancs de poissons attendant la manne céleste, leurs catapultes tirées par des dragons et des griffons. Les pluies écorchaient les poussières, les fleurs de chanvre poussaient, les grandes bouffées de parfum dans les airs, les tiges pourpres de fleurs et les feuilles vertes des lames de riz. Vous êtes dans le bassin céleste de nos ancêtres, nous nous nouons à leurs tuniques en feuille de lotus et à leurs machines de pluie déversant l’argent sur les nuages et la pluie sur le monde. Nous leur rendons hommage.

Des gouttes éclaboussent Xixi, elles giclent des aisselles de l’archéologue tant il bouge ses bras et brasse de l’air. Une quantité d’air incroyable tout au long de sa description, il suinte et grossit. Xixi n’entend plus le contenu de son discours, Wang coasse, des pustules recouvrent son corps, sa peau rugueuse s’accroche aux enfants, sa langue sort, rentre et s’enroule élastique autour de chacun des enfants, sa salive baveuse. Il devient crapaud, vomissant l’infection au ag47 accompagné de neuf loups et de guerriers-toundras, encerclant Xixi, l’immobilisant dans les éclairs rouges de leurs yeux. Des corbeaux à trois pattes flottent sur l’eau du Fleuve Jaune, les tigres hurlent et le crapaud Wang coasse dans la région sinistre de la soif où s’élève la nuit.

Xixi tu es une gentille petite grenouille, descends dans le pays des sables, reste-là bien tranquille, surtout reste-là dans ton puits, si tu croises une tortue qui passe et t’invite à quitter ton puits où tu ne vois qu’un petit bout de la voûte céleste, tu ne la suivras pas. Tu seras ferme et déterminée. Tu diras : Je suis bien dans mon puits, au chaud, dans ma boue, plutôt dans mes disques de terre dure, et la mer ne me manque pas, elle ne me manquera jamais. Je suis certaine de ne pas vouloir voyager même s’il fait très noir dans le puits des ancêtres. Je ne quitterai jamais mon trou noir, je suis une grenouille des fonds, qui se nourrit d’iodure d’argent, une grenouille ag47 nouvelle génération, de celles qui tirent la langue très loin et avalent tout. Je crois les réalités remâchées inoculées dans mon sang, je demeure dans le puits en étoile où habitèrent les fondateurs de ma Nation qui est une grande Nation.