
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 11 avril 2018
Ce n’est pas que je sois bavarde, mais j’ai des choses à dire. Au téléphone, je ne vois pas le temps passer. Les choses arrivent comme ça, ensuite on les raconte, attends, attends, tu vas trop vite. J’aime humer l’odeur fondante du four et croquer la croûte de la baguette en sortant de la boulangerie dans laquelle je viens de l’acheter. Je me demande toujours si la vie inspire l’œuvre d’art ou bien si c’est l’art qui invente la vie. À la maison, faire le ménage est souvent le signe d’un grand désarroi, de colère ou d’inquiétude, de ressassement d’idées noires, signe de mouvements intérieurs de pensées violentes et contradictoires qu’il faut chasser, aspirer, pour mieux les éliminer. Je n’emploie jamais le mot amant, je trouve ce mot prosaïque et vulgaire. Ma fille a de nombreuses aventures avec des hommes, elle n’arrive pas à se fixer avec l’un d’eux. J’ai l’impression qu’elle ne cherche pas l’amour, elle est seulement amoureuse de son sentiment, bien trop inquiète de sa fragilité pour le mettre en danger. Dans toutes les maisons où j’ai vécu, la cuisine a toujours été mon endroit favori. Je fais souvent le même rêve : il y a un château, un parc, une guerre, des ruines. Il y a le feu, les bombes, les cendres, la nuit. Et dans un jardin, la mort. Je ne peux pas être attirée par un homme qui ne porte pas de chaussettes avec ses chaussures. J’aime jouer avec mon alliance, la faire tourner autour de mon doigt, mais toujours dans le même sens. Je n’aime pas les faits divers. Dans une salle d’attente, que ce soit chez le médecin ou le kinésithérapeute, lorsque l’attente est un peu trop longue, je commence à m’inquiéter pour ma santé. Mes oreilles bourdonnent, mon pouls s’accélère, je me sens mal. Je doute des évidences, des transparences. Je me souviens de l’odeur de fleur d’oranger dans la maison silencieuse de mes parents. Moi, j’écoute bien plus que je parle. Comment tuer la peur, je me le demande.
J’ai parfois du mal à me concentrer sur une conversation lorsque j’entends quelqu’un d’autre parler à mes côtés, cela me perturbe et me distrait, je finis par ne plus entendre ni l’une ni l’autre des conversations, je me sens perdu, déboussolé. Il y a beaucoup de bruits aujourd’hui sur le boulevard, ça n’arrange rien. J’entends les voitures qui s’arrêtent au feu rouge. Les enfants de l’école remontent le boulevard en se chamaillant. Les sirènes des ambulances, et celles de la police. Je n’arrive jamais à les distinguer. Je sens la rame de métro qui file sur le tracé souterrain de la ligne 2, son mouvement sonore fait trembler le blanc. Je porte un appareil auditif. Mes petits-enfants me demandent souvent lorsque je les vois si j’ai bien mis mes oreilles. Je me demande ce que cela pourrait donner si je devais décrire le parcours que je viens de faire pour retrouver mon vieux copain sur ce banc, en me concentrant uniquement sur les sons. Je me demande si on pourrait écrire une histoire avec des descriptions sonores. Coup de klaxon d’un camion, bruit de la sirène d’une péniche, coup de klaxon de la locomotive qui passe dans la gare de triage, une mobylette passe, une moto démarre, bruit des deux sirènes de mercredi midi, montantes, descendantes, passage d’une voiture rapidement, coup de klaxon d’un camion, passage du bruit du grincement des rails d’une locomotive dans les voies ferrées, bruit du moteur d’une péniche, une péniche qui tracte une péniche, passage d’un camion, passage du bruit d’une mobylette, coup de klaxon d’un camion, une voiture klaxonne, une voiture démarre, passage d’une moto, sirène d’une ambulance qui passe rapidement. Longtemps, j’ai eu un livre de poèmes sur moi. Quand j’ai quitté mon pays pour venir vivre ici avec ma femme, je l’ai perdu. Je parle bien le français mais j’ai gardé une pointe d’accent. La confiance prend du temps. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de me perdre.
Mon grand-père était berger. Il parlait à ses brebis, à qui il avait donné des surnoms. Mes parents et moi, on habitait dans la vallée. Je venais parfois chez lui en vacances. Il me semble qu’enfant je ne vivais que pour ces moments-là, pour m’enfuir et disparaître dans les vallons. Ils résonnaient de mon prénom, Karim, Karim. Je me mélange les pinceaux de temps en temps, je confonds le début et la fin. J’ai une Kangoo, mais je ne conduis plus depuis longtemps. J’ai la gorge sèche. Je ne bois pas assez. J’ai mal aux dents, à la mâchoire depuis trois jours. C’est pour cela que je suis sorti de chez moi, malgré la douleur qui m’a lancé encore toute la nuit, m’empêchant de dormir. Ma femme a réussi à m’obtenir un rendez-vous à la dernière minute, dans un cabinet dentaire, près de chez moi. J’ai la joue toute gonflée, on dirait un monstre. J’ai pris des médicaments pour me soulager. Sur le chemin, j’ai retrouvé mon vieil ami. On se connaît depuis plus de vingt ans. Nous nous voyions régulièrement à la mosquée pour la prière. Il a toujours été un soutien pour moi, comme un grand frère. Nous ne venons pas du même pays, mais nous avons les mêmes croyances. Cette culture nous rapproche. Mes parents étaient des gens bien, des gens très droits, pour qui la parole donnée est une chose qui compte. Les oiseaux apparaissent dans les arbres du boulevard, comme des signes, des griffures. Mon ami a beaucoup d’humour, tout l’inverse de moi qui suis très mélancolique. Il me raconte toujours des histoires drôles, pas des blagues, non, des histoires qui lui sont arrivées. Il dit souvent : ma vie est un roman. Je l’écoute, c’est comme si je vivais ce qu’il me raconte avec lui. La douleur s’estompe. J’ai toujours mon chapelet sur moi, pour la récitation des prières. À moins que tout ce qui m’arrive m’arrive dans l’ordre, comme en circuit fermé. Ma mère disait que cette patience, ça vient de la terre. J’ai toujours eu peur d’être à la rue.
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