Sommes-nous des PNJ ? Telle est est la question tracassante qui nous attend en refermant le dernier livre d’Eric Arlix. Après avoir lu avec sourire ou compassion les dix portraits de PNJ, l’hypothèse terrible nous saute à l’esprit que nous pourrions faire l’objet du suivant, avec nos espoirs, nos obsessions, nos rêves de conformité ou de singularité. À l’intention des PNJ peu familiers des jeux vidéo il faut expliquer que l’acronyme PNJ désigne des personnages non joueurs (NPC pour les anglophones – Non-Player Character). Les PNJ sont ces personnages que l’on croise dans les jeux massivement multijoueurs et avec lesquels on doit éventuellement interagir mais que personne n’incarne réellement. Ils ne sont animés par aucun joueur ou joueuse derrière un autre écran, mais dirigés par un algorithme programmé dans le jeu. Plutôt que non joueurs ils sont non jouables, d’où le fait qu’ils passent pour assez peu dignes de considération. Appliqué au monde social réel par contamination avec la culture du jeu vidéo le terme en est venu à désigner les personnes sans intérêt. Ainsi dans un café où nous retrouvons des amis pour discuter de choses momentanément essentielles à nos yeux, les gens qui nous entourent pourront être considérés comme des PNJ. Comme si au cinéma nous étions les acteurs d’un film et qu’autour de nous ne s’agitaient que des figurants. Mais la sensation nous submerge parfois que le scénario nous échappe et que nous perdons la main sur notre propre rôle. L’urgence alors de retrouver prise sur la vie nous conduit à des ruptures inconsidérées, à de grandes et dérisoires décisions, à des manies absolues ou à des stratégies sans issue. C’est ce qui arrive aux dix personnages d’Eric Arlix. Et pas de doute c’est bien nous, sans attendre le onzième. C’est nous qui avons trente ans, trente-trois ans, trente-six ans, trente-neuf ans, quarante-deux ans, quarante-cinq ans, quarante-huit ans, cinquante-et-un ans, cinquante-quatre ans, cinquante-sept ans. C’est nous qui tâchons toujours et encore de saisir vainement le moment où nous serions vraiment nous-même tel que nous nous imaginons l’être. Nous sommes PNJ et la morale du livre est que c’est très bien comme ça dans un monde qui nous déplait ou dans un jeu que nous ne voulons pas jouer. Mais quand même, nous aurions bien voulu avoir écrit PNJ nous-mêmes, et c’est trop tard : nous avons lu PNJ, non sans jubilation, et nous sommes irrévocablement PNJ. Quel que soit votre âge un seul conseil : n’ouvrez pas PNJ !
image : NPC by RowleySims | The Sims 4
PNJ, Éric Arlix, 96 pages, 10 euros, éditions JOU

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