Un badge d’accès permanent vous permettrait de pouvoir ouvrir les portes du monde de l’entreprise, entrer et sortir des bâtiments du Ministère de la Défense comme bon vous semble suivant le défilé impassible des professionnels de la sécurité nationale.
À l’intérieur, la diversité des uniformes s’épuise dans un dégradé de kakis verts olive, bleu gendarme, chemise de combat moulante à col roulé.
Nuancent les survêtements sports plus décontractés des officiers ou sous-off qui, pour garder la forme ou par obligation de service, courent autour d’un des bâtiments où logent leurs congénères.
Mais le badge qu’on vous remet à l’accueil, après qu’une demande d’accès a bien été validée par un responsable plusieurs jours avant votre venue, vous permet seulement de déverrouiller les barrières du hall d’entrée côté Porte de Sèvres, et d’accéder à un espace extérieur où, température nettement plus fraîche, un rafale C01 devenu une pièce de collection (de promotion ?), reste figé dans son envol. Un petit robot de couleur blanche taille le plan incliné du gazon le long d’une butte artificielle, construite en 19… pour cacher les lieux du boulevard périphérique qui passe au-dessus du parc.
Un tank.
De l’armée, je connais seulement la série documentaire Opérations spéciales, qui passe en boucle sur une chaîne de télé (que je ne regarde pas vraiment). Chaque épisode associe des témoignages de militaires, cagoulés face caméra, à des reconstitutions des missions de combats. La série est bien faite, mais la voix off ne fait le récit des évènements qu’à travers le point de vue des militaires, des professionnels, et le même récit d’héroïsation, de fraternité d’armes, a tendance revenir dans chaque épisode. Toutes les missions se déroulent dans d’autres pays que la France. C’est un récit.
Pour pouvoir badger à son tour et débloquer les portes, un responsable ayant obtenu l’autorisation préalable doit badger une première fois le boitier de la machine, puis attendre quelques secondes. Si l’action est trop rapide ou que deux personnes se trouvent collées l’une derrière l’autre, la machine se bloque et il faut recommencer.
Pour se voir obtenir les autorisations d’accès, chaque personne extérieure fait l’objet d’une enquête préalable, et l’administration ne justifie pas sa décision en cas de refus. Ils vont enquêter sur tout, dit C., ils vont tout regarder.
Un chef ne pouvant transmettre que les informations des personnes dont il est responsable désignera un chef en-dessous de lui pour raccompagner le visiteur.
Ministère de la Défense à ne pas confondre avec le quartier de La Défense, où je dois me rendre régulièrement dans les tours de la Société Générale.
La salle où j’anime la formation ressemble à toutes les autres salles et à toutes les autres portes de l’étage, vides, blanches, désaffectées, une vue plongeante sur les cimetières de Neuilly et de Puteaux, l’occasion pour les plus bavards d’entre nous de rappeler à tous que l’esprit des morts vivent en nous d’une empreinte tenace, et de lancer une conversation joviale, en début de digestion (début d’après-midi), sur la diversité de nos rites funéraires.
Les couloirs suivent une trajectoire de courbes et de cercles, quand on sort d’un ascenseur et qu’on s’aventure dans l’étage, on finit par tomber sur un autre ascenseur sans s’apercevoir qu’on a vraiment changé de point. C’est comme une journée qu’on ne voit pas passer. Après il y a une autre journée de travail, et ainsi de suite. La lumière blanche au bout du couloir reste allumée aussi de l’autre côté. Des tombes jonchent le sol tout autour en dessinant une maille de mini carrés imbriqués les uns sur les autres au-dessus de la dalle, des parkings souterrains, des parcs, des niveaux.
Les deux tours de la SG n’évoquent pas des poteaux de rugby, mais la forme d’une graine.
Samuel Vandermeer
Après des études de Lettres à Toulouse puis à Paris, Samuel Vandermeer travaille
aujourd’hui pour un organisme de formation dédié à l’apprentissage du français langue
étrangère et à l’alphabétisation. Ses recherches portent sur le monde du travail et de
l’entreprise. Son premier livre publié, Cahier d’appels, paru aux éditions Az’art atelier
(2025), propose une traversée labyrinthique de discours et de gestes effectués au travail.
Un prochain texte à paraître : Summer Time (éd. Az’art atelier).
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