Il était une fois les mouches mineuses, des diptères qui se développaient dans les feuilles des végétaux.
Il était une fois une mouche mineuse singulière, d’une espèce particulière.
Il était une fois une mouche mineuse femelle de l’espèce Chromatomyia syngenesiae qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques ; cette mouche aimait toutes les Astéracées.
Il était une fois un comportement de mineuse, celui des Agromyzidae, famille à laquelle appartenait notre mouche, une famille apparue il y a 110 millions d’années, issue d’une longue évolution amorcée 140 millions d’années auparavant.
Il était une fois un comportement de mineuse vieux de 300 millions d’années, mais adopté par les diptères au Crétacé, une période mieux connue pour l’explosion des fleurs et de leur diversité.
Il était donc une fois des fleurs et des mouches qui s’étaient rencontrées, avaient négocié leur relation et y avaient survécu jusqu’à aujourd’hui.
Reprenons !
Il était une fois une mouche qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques.
Pour être précis, nous devons signaler ici que cette mouche ne volait pas vraiment, ou pas exactement comme nous avons l’habitude de nous le représenter. Imaginez seulement la corpulence de notre personnage plongé dans une puissante masse d’air. Une Agromyzidae pèse entre 0,2 et 1 milligramme et mesure entre 1 et 3 millimètres. À ce niveau de miniaturisation, les forces physiques auxquelles son corps est confronté sont titanesques. Voler est impossible, il faut nager. Là où un oiseau s’appuierait sur les courants afin de régler sa portance, les ailes de la mouche fonctionnent comme des nageoires qui s’activent d’avant en arrière, en repoussant les flux, tout en utilisant les dépressions produites par ses propres mouvements pour être propulsée. Cette technique de vol lui permet d’entretenir une relation optimale avec la viscosité de l’air et cette option aérodynamique explique sa grande virtuosité ; une allégresse soutenue par deux balanciers, d’anciennes ailes postérieures atrophiées, sortes de gyromètres capables de contrôler et d’équilibrer ses cabrioles. À 200 battements d’ailes par seconde, notre mouche peut évoluer, décoller ou atterrir dans toutes les positions, faire du vol stationnaire, voler en arrière, faire des piqués, virer à 180° en quelques millisecondes ; c’est une championne de la voltige.
Cent dix millions d’années à danser au-dessus des feuilles d’Astéracées !
Comment imaginer ces temps depuis l’observatoire mental d’une pareilleprojection ? Faites l’expérience. Immédiatement le panorama s’impose : une végétation tropicale encadre le premier plan où des peaux écailleuses glissent lentement entre d’immenses fougères. De cette masse végétale émergent des troncs de conifères colonisés par des lichens et de la mousse. Sur l’un d’eux, une grosse libellule réchauffe ses ailes. Plus loin, dans une plaine, au cœur de ce tableau, quatre tricératops, deux stégosaures et un tyrannosaure structurent cette composition comme les piliers d’un temple. Une meute de vélociraptors galope entre les pattes de ces colosses. De la vapeur d’eau s’élève au-dessus d’un lac où un diplodocus mastique un fagot de graminées. En arrière-plan, un volcan crache de la fumée et des ptérodactyles animent un ciel bleu égyptien, zébré de cumulus. Que vaut ce diorama et ses décalcomanies dans cette épreuve cognitive ? Pas grand-chose et l’on est désolé de découvrir encore ce genre d’illustration sur le bandeau des sites de grandes institutions scientifiques.
Cependant, il faut être juste, toute créature humaine fermant les yeux, forte des connaissances qu’elle a engrangées au long de sa vie, est incapable de composer l’image convenable de son monde. Trop de points de vue, d’échelles s’y confrontent et glissent d’un pôle à l’autre, où chaque existence inerte ou animée réclame son angle. C’est proprement impossible. Sans compter que notre imagination est irrésistiblement portée par l’épopée, le grand angle. Même au travers d’une loupe, nous dramatisons des interactions biologiques sur un théâtre anthropocentré. Et puisque personne ne veut de cette vermine pour gâcher son paysage mental, personne ne s’exerce sérieusement à entendre le chant des mouches mineuses. Mais ici, nous sommes des athlètes de la perception et nous cherchons le langage où n’apparaît que l’organe. Nous sommes des amis de la mélodie et du mouvement. Alors continuons !
Il était une fois une mouche mineuse à la recherche d’une surface où pondre. Elle ciblait une feuille âgée, moins productive, en perçait l’épiderme avec son ovipositeur rigide pour enfouir un œuf dans cette plaie. Cette attaque avait pour avantages de stimuler les défenses de l’Asteracée et de l’assainir. La blessure favorisait aussi l’introduction de champignons propres à augmenter la croissance de la plante. Puis, de l’œuf, une larve sortait. L’asticot était maintenant prisonnier de la feuille, c’était son monde, dans le mésophylle. Il baignait dans ce substrat, protégé des intempéries et de la plupart des prédateurs. Il n’avait pas d’autre choix que de manger cet habitat pour survivre, au risque de le détruire et de compromettre sa croissance. Pour écarter ce risque, il augmentait le taux de cytokinines de son hôte et ce surdosage en retardait la sénescence. À l’automne, lorsque les végétaux venaient à faner, il n’était pas rare d’observer des zones vertes maintenues par des bataillons de mineuses. On parlait alors d’îlots verts. Il était une fois des îlots verts où des larves de diptères calligraphiaient des caractères à la surface de leurs écrins.
Cette signature était-elle confusément ancrée en elles et leurs trajets guidés par un programme ? Si le langage consiste bien à différer ses pulsions dévoratrices régressives et pulsionnelles pour dévorer des significations plutôt que de la matière, il faut peut-être imaginer ces créatures conjuguer la pulsion avec le signe. Envisageons une étude scientifique ambitieuse qui aurait pour objet de collecter et analyser tous les dessins produits par cette espèce : Chromatomyia syngenesiae. Nous savons que chaque mineuse est déterminée par la typologie de ses mines ; c’est même un moyen sûr de les identifier quand on les accorde avec l’identité de leur hébergeur. Mais j’en appelle à dépasser cette typologie grossière pour détecter les singularités dans chaque catégorie et ordonnancer finement les sous-ensembles formés par ces variations, afin de découvrir un groupe déterminé de graphes, une série capable de structurer un alphabet. Je rêve le texte d’un mouvement collectif où chaque lettre gravée par une mouche se développe concomitamment aux autres, inconscient d’un grand récit en cours : un énoncé organique, ses articulations, le langage d’une espèce, la poésie des Agromysidae ; un ballet où chaque individu ressent l’écho de son élan dans le mouvement de ses congénères. Il était une fois une larve de mouche qui traçait la première lettre d’un alphabet secret.
Il était une fois une larve de mouche qui minait son biotope. Au terme d’une dizaine de jours et de trois mues, son tracé s’interrompait dans l’empattement d’un puparium, son cocon, le cristallisoir de sa nymphose. À ce stade, certaines Agromyzidae sortaient de leur mine pour opérer cette mutation au sol, d’autres préféraient la surface de la feuille, d’autres encore laissaient juste affleurer une partie de leur pupe en dehors de la mine, mais notre Chromatomyia, casanière, exécutait toute sa métamorphose à l’intérieur de son couloir. Lorsqu’elle naissait, il lui fallait décalotter l’extrémité de son sarcophage, puis déchirer la peau de son territoire afin d’expérimenter les qualités d’un nouveau corps dans un nouveau monde. Et puisque le tracé de sa reptation larvaire avait produit la première lettre d’une littérature ; ses vols allaient miner l’espace en exaltant dans toutes les dimensions l’expression de ce caractère. Et le récit dansé recommencerait. Notre nouvelle mouche tourbillonnerait sa lettre avec ses sœurs et toutes les leurs au-dessus d’un bosquet, jusqu’à ce que leur progéniture consignent, par leurs gravures, la langue vivante de leur espèce ; un texte interprété et imprimé depuis 110 millions d’années.
Il était une fois la belle histoire des Agromyzidae.
Guillaume Pinard est artiste. Depuis 2022, il observe les arthropodes de son jardin et tente de libérer les imaginaires qui leur collent à la peau.
https://ddabretagne.org/fr/artistes/guillaume-pinard/bio-biblio
Sans pub et en accès libre, TINA online est principalement financé par les dons, à vous sur cette page >>>>> merci