TINA Street, une nouvelle rubrique dans TINA online : rue Toudic, Paris, France
À l’instar de Google Street, Google en moins, TINA Street scanne la ville au ras des rues. Sans autos et sans robots ce sont des subjectivités incarnées que mobilise TINA.
Je préfère le dire tout de suite : je vais tricher. La rue Yves Toudic, qui est presque au pied de chez moi, est très courte : elle s’étend de la rue de Lancry à la rue du Faubourg-du-Temple qu’elle va couper et où elle perd son nom. Mais de l’autre côté c’est toujours la même rue qui continue et qui prend alors le nom de rue de Malte. Elle traverse l’avenue de la République et elle vient buter pour finir sur la rue Jean-Pierre Timbaud. Tout cela fait à peine quelques centaines de mètres. Ça va être mon terrain de jeux, mon parcours de repérage.


Je commence : à droite, un bar à tacos et à gauche « Primeurs de Lancry ; fruits et légumes frais ; fruits et légumes secs ; fruits exotiques ; arrivages journaliers ». Un père et son fils tiennent ce commerce, je les aime bien, affables et d’humeur égale.
Au croisement de la rue de Marseille il y a une boulangerie qui fait un pain excellent et très cher. Toujours la queue devant la porte, des gens aisés du quartier et des japonais, des américains. Ça marche très fort et cela a donné au boulanger l’idée d’ouvrir un restaurant à côté qui s’appelle « Du pain et des idées ».


Au numéro 32, pas de plaque sur la porte. Pourtant je crois savoir qu’il y a dans les étages les bureaux de l’AICA, du CIPAC et peut-être du TRAM…
Un peu plus loin de l’autre côté il y a l’Alhambra. Une salle de spectacles assez récente qui a repris le nom de l’ancien Alhambra Maurice Chevalier, music-hall célèbre qui se trouvait à peine plus loin, dans rue de Malte justement. Mais tout premier Alhambra c’est celui de Grenade, un palais construit au XIVe et XVe siècle, une perle de l’architecture arabe et dont le nom signifie « Château rouge ». On peut même dire d’un bâtiment qu’il est alhambresque, mais oui ça existe cet adjectif.


À gauche de l’entrée de l’Alhambra, il fallait une mosaïque. C’est un Space Invader (ou plutôt une imitation) qui a été collé sur le mur. Tout en smaltes bleus sauf les yeux jaune pâle, la créature semble lâcher sous elle un rectangle de verre bleu : une bombe.
De l’autre côté il y a un laboratoire d’analyses médicales. L’entrée se trouve juste à l’angle, des rues Beaurepaire et Toudic. Lors de la rénovation, dans les années 80 probablement, l’architecte a fait un arc de cercle vitré qui éclaire le hall d’entrée. Ce retrait libère un espace abrité fort apprécié par des gens qui ont pris l’habitude d’y dormir et même d’y rester toute la journée. Depuis peu, deux énormes jardinières de béton montées sur des parpaings sont venues obturer cet espace qui prend désormais un aspect nettement plus défensif.


Le mur est souvent tagué à la bombe. Il est repeint régulièrement en ton pierre (c’est-à-dire en beige clair). Des refends animent horizontalement la façade et comme le rouleau de peinture ne peut pas pénétrer dans le creux, la couleur bombée peut y rester longtemps, comme du sang caillé au fond d’une plaie. Je fouille de mes doigts dans ces fentes pour vérifier la peinture.
Ce laboratoire d’analyses est plein de surprises : quelques mètres plus loin dans la rue Beaurepaire le long de la façade, un petit dessin au feutre rouge est pris entre deux écritures comme le jambon par deux tranches de pain : au-dessus ARÊNES et au-dessous DE NÎMES. Je passe souvent par ici et je n’avais jamais compris pourquoi ce dessin avait pu surgir ici. Mais comme aujourd’hui je regarde tout très minutieusement, je découvre que juste à côté, derrière la façade vitrée du labo, on a affiché une reproduction ancienne. C’est un fait divers qui s’est passé ici-même, en 1877. Un bœuf devenu furieux a encorné un passant et il a fallu l’abattre en pleine rue. On voit deux soldats visant l’animal et un nuage de fumée blanche sortir de la gueule de leur fusils, comme dans l’Exécution de Maximilien, le tableau de Manet qui a été peint à peine dix ans auparavant..



Le collectif noustoustes.org a recouvert de nombreuses plaques des rues du quartier avec des affichettes au nom de femmes célèbres. Rapinoe, Wittig, Angelou, Morrison, Charpentier ; Mégane, Monica, Maya, Toni, Marie ; footballeuse, théoricienne, poétesse, écrivaine et prix Nobel de chimie…
L’arrière de l’hôtel Ibis qui donne sur la rue Toudic est seulement signalé par une enseigne verticale. Les vitres sont opacifiées, la façade est neutre. Seule la sortie de secours fait un renfoncement. Il est profond et bien utile pour ceux qui veulent y dormir à l’abri. Pour le moment il est vide, mais juste en face, appuyé sur des tubes coudés pour attacher les vélos, un matelas blanc est posé sur la tranche.
Sur le mur de l’Ibis près de la porte, une petite inscription au feutre bleu : ELYAYSIN. Elyasin est un mouvement de recherche spirituelle guidé par Peyman Fattahi alias Master Elias M. Ramollah. Le mouvement s’est beaucoup développé en Iran ces dernières années. Il y aurait plus de 200 000 adeptes de ce que certains appellent une secte, d’autres une nouvelle religion. En tous cas elle subit les persécutions du régime : le leader est déjà allé en prison quatre fois et tous ses livres ont été confisqués.
Au croisement de la rue du Faubourg-du-Temple, c’est la boulangerie-pâtisserie « Aux Péchés normands ». J’ai toujours du mal à me rappeler ce nom. J’ai tendance à dire « Aux Péchés mignons ». Je ne sais pas si c’est que j’aime bien que des péchés soient mignons ou que je refuse que des péchés soient normands (il me semble que ça devrait être plutôt « Aux Pommiers Normands »).


Je traverse la rue du Faubourg-du-Temple. Au coin à droite, l’arrière d’un grand magasin de sport. Sur le trottoir, plusieurs petites tentes de la marque Quechua. Un campement bien organisé, plutôt propre et bien rangé. Il y a quelques temps le magasin était un Décathlon. Les tentes dans la rue semblaient en sortir directement, comme une sorte d’exposition de plein air (la marque Quechua est distribuée par Décathlon). Mais le magasin a été racheté récemment par Intersport et ils n’ont pas changé les tentes ! (elles devraient être maintenant logiquement de la marque Mac Kinley, c’est la marque d’Intersport). Dans les tentes ce sont toujours les mêmes personnes qui s’abritent.
À côté de Connectic (tous les câbles et les hubs pour vos matériels informatiques) il y a une boutique de retouches. Devant la vitrine étroite est posé un buste de mannequin habillé : veste grise, écharpe verte, casquette blanche et bleue. Sur son épaule est épinglée une feuille blanche protégée dans une pochette de plastique transparent qui porte : « Mon nom est Personne ». Je pense tout de suite à un western spaghetti de Sergio Leone. Puis, en associant un peu plus, à cette fameuse ruse d’Ulysse dans l’Odyssée : capturé par le cyclope Polyphème et retenu dans une grotte avec ses compagnons, Ulysse lui crève son œil unique et s’échappe en s’agrippant sous le ventre d’une brebis dont le cyclope aveuglé ne peut que toucher la toison sur le dessus. Avant de partir, Ulysse lui crie qu’il l’a mystifié et qu’il s’appelle Personne. Lorsque le cyclope est secouru par ses frères, et qu’ils lui demandent qui lui a fait cela, il ne peut que leur répondre : « c’est Personne ! »
De l’autre côté de la feuille blanche, à moitié cachée, il y a une autre inscription. Cette fois il y a écrit : « l’Homme invisible ». Un autre film et un autre livre…

Derrière moi un homme parle fort dans son téléphone : « … il est devenu incohérent, il racontait n’importe quoi, il savait plus où il était… ».
Coincée entre le chambranle d’une porte d’entrée et la vitrine d’une boutique, une étoile de David au feutre noir surmontée de « Bibi ». Un petit graffiti malingre pour un grand partisan de la manière forte. Mais pourquoi là ? Juste à côté c’est le Maltais Rouge, ancien local du PSU et actuel Centre de recherches Jacques Sauvageot. Dans la vitrine, des livres politiques, parmi lesquels « l’Apartheid israélien, une impasse tragique » de Jean Francheteau. Le combat se poursuit, même dans les détails.

Plus loin sur le même trottoir, une boutique dont les deux marches d’entrée sont faites en mosaïque irrégulière blanche et qui semble prolongée sur le trottoir par un morceau rectangulaire de bande podotactile, celle qui sert à prévenir les aveugles aux abords des passages pour piétons. Triangles irréguliers blancs et picots réguliers blancs, c’est joli. Et ça justifiait bien d’aller voler un bout de plaque au passage piéton, là où elle manque, à l’endroit où la rue de Malte se jette dans la rue Jean-Pierre Timbaud.

https://www.openstreetmap.org/#map=17/48.869764/2.364061
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