Au bureau, vous auriez aimé discuter davantage avec un client des conditions d’ouverture d’un Plan d’Épargne en Actions. Préconiser un investissement progressif de 1 000 € par mois, pendant 20 ans, en comptant un apport de 5 000, ce qui permettrait de lisser le prix d’achat des actifs et de réduire les risques en cas de baisse des marchés. Vous êtes au -1, dans les bâtiments de la Terrasse 3. À côté, les jeunes en alternance suivent un cours juridique sur la gestion des sinistres.
Dehors il fait lourd. Les pelouses se couvrent de petites fleurs blanches.
Aux salles ont été attribués des noms de peintres célèbres. Dubuffet. Delacroix. Modigliani. Pourquoi les peintres ? Et pourquoi pas, comme le fait le Crédit Agricole pour son « SQY Park », des noms de régions ? L’Aquitaine, l’Occitanie, c’est beau quand même. Car, hormis quelques accessoires simplistes (catalogue, livres d’exposition, moquette synthétisant le détail d’un tableau qu’une personne ne partageant pas le même capital culturel devra nettoyer tous les jours), les lieux ne thématisent pas vraiment l’œuvre de tel ou tel peintre, au point que, si le nom ne figurait pas sur l’écran d’accueil, si un responsable doué de patience n’arrêtait pas de vous répéter que, si si, c’est bien la salle Rembrandt, on pourrait tout aussi bien être en salle Delacroix, ou même, en salle Dubuffet. Vous pourriez ne pas reconnaître ni l’un ni l’autre de toute façon. Ne pas avoir les connaissances ou la curiosité suffisantes pour savoir qui a peint quoi, si tant est que peindre ait ici le même sens « couvrir, colorer à l’aide de peinture ; peindre un numéro sur une plaque » par exemple. Dubuffet, lui, peignait sur de grosses plaques de plâtre, des motifs géométriques, des visages expressifs. Ça ne colle pas trop à l’ambiance des plantes hyper réalistes, tout comme les livres de la bibliothèque qui, en fait, ne s’ouvrent pas.
Dommage. Ce sont juste de petites boîtes en carton imitatives.
La salle Rembrandt fuit, on vous l’a déjà répété plusieurs fois. Il a fallu que la sécurité vous interrompe, et installe une bassine sur la table du bureau où l’eau a tendance à couler. Peu importe. Une banque ou une assurance digne de ce nom se doit aussi d’être un mécène des artistes côtés à l’international. Comme les couloirs sont très grands, ils sont voués aux grandes œuvres. Une Islande parfaitement crédible en martienne de télé, un miroir découpé dans une plaque en verre dichroïque. À l’étage, Iron Man côtoie à échelle humaine la machine à café et, ce qui tient plus de la boutade, le Musée des Technologies disparues, téléphone, radio, polaroïd, Super Nintendo.

Devant une estrade, un lot de chaises individuelles à roulettes vous offre l’opportunité d’apprécier un court instant les vertus du flex office : plus de place attitrée pour personne. Du moins, pour les collaborateurs, à qui on laisse la liberté d’organiser leur espace de travail comme ils le souhaitent, plutôt que leur imposer le même petit coin où ils pourraient déprimer tous les jours. La mobilité encourage les synergies. Pour être libre et réactif quand on agit dans l’opérationnel, mieux vaut ne pas avoir d’espace à soi. Ne pas trop se sentir à l’aise dans ses habitudes. C’est bien aussi de changer.
Vendredi après-midi, le distributeur automatique de pizza est fermé. Tout le monde s’est déjà barré en week-end. Restent tout de même les personnes handicapées de la cafétéria qui, sans le soutien et la générosité de l’entreprise pour faire de notre monde un lieu plus inclusif, n’auraient pas eu la chance de travailler comme tout le monde, d’égal à égal.
Samuel Vandermeer
Après des études de Lettres à Toulouse puis à Paris, Samuel Vandermeer travaille
aujourd’hui pour un organisme de formation dédié à l’apprentissage du français langue
étrangère et à l’alphabétisation. Ses recherches portent sur le monde du travail et de
l’entreprise. Son premier livre publié, Cahier d’appels, paru aux éditions Az’art atelier
(2025), propose une traversée labyrinthique de discours et de gestes effectués au travail.
Un prochain texte à paraître : Summer Time (éd. Az’art atelier).
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