Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 18 avril 2018
J’aurais aimé avoir un chien. Quand j’étais plus jeune, je collectionnais les plantes que je trouvais dans la campagne de mon village. Sur les planches de mon herbier, je notais le nom de la plante, sa provenance. Un chien, ça te donne une raison de sortir te promener, matin, midi et soir. Un chien, ça te permet de voir ce qui t’entoure de manière différente. Quand on marche, la plupart du temps, on ne fait pas attention à ce qui se passe à côté de nous. On traverse le quotidien dans l’indifférence de ce qui est beau. Avant, tu me tenais par la main si légèrement que mes pieds ne touchaient pas terre. Je boite désormais. Ce léger décalage a tout changé. Il y a les choses que je pense et qu’elle ne parvient pas à exprimer. Je pense à la fermière toute ébouriffée dans Peau d’Âne, on dirait une sorcière. Quand elle s’exprime, ce ne sont pas des mots qu’on entend, mais des crapauds qui sortent de sa bouche. Je ne comprends pas cette différence entre ce que je pense et ce que je parviens à dire. Sans doute peut-on le rapprocher de la beauté de nos visages. Tu me trouves belle parce que tu m’aimes depuis très longtemps comme je t’aime, mais nous ne sommes beaux ni l’un ni l’autre. Nous formons un drôle de couple, inséparable. Quand tu te lèves, je me lève. Quand tu marches, je te suis quelques mètres derrière toi. Quand tu bois, je te demande à boire. Quand tu lis, je me force à lire, pour faire comme toi, mais je n’aime pas lire. Je ne suis pas une sorcière. Je n’ai pas eu d’enfant, mais je suis sûre qu’un chien c’est comme un enfant. C’est une raison de vivre.
Chaque jour je croise des gens que je ne connais pas. C’est à peine si j’ai le temps de les observer. Un regard furtif, un geste esquissé, une silhouette. Tu as tellement changé, des fois je ne te reconnais plus. J’imagine que moi aussi j’ai vieilli. Tu marches toujours quelques mètres derrière moi, à la traîne, au début je ralentissais mon pas pour que tu puisses me rejoindre. Avec le temps, j’ai perdu cette habitude. Cette attention. Distance heureuse, prétendent certains. Je crois que tu préfères rester en retrait. Pourtant tu n’es pas toujours très discrète. L’inquiétude est une pression quotidienne. Quand tu t’énerves, ta voix descend dans les graves. On dirait que tu abois après les gens. Il y a des jours avec et des jours sans. Sur le banc, à mes côtés, je garde cette même distance malgré notre proximité. Je reste concentré sur mes lectures, les notes que je prends tous les jours en allant à la bibliothèque. J’ai perdu mon emploi il y a dix ans. Je fais tout pour en retrouver un autre, mais à mon âge c’est devenu très compliqué. À la bibliothèque, je me documente, je consulte des livres juridiques pour mieux connaître le Droit. J’ai toujours aimé lire. Je porte mes lunettes avec un petit cordon pour ne pas les perdre. Il faudrait que j’échappe à mon quotidien, mais cette fuite ne mènerait nulle part. Il ne faut pas confondre la chute avec l’élan. Ce dont j’ai envie, c’est d’un élan, de me projeter sans tomber vers l’autre, de tromper le temps la nuit et de me révéler le jour. Traits fins, acérés, petits yeux noirs, joues creusées, pommettes durcies. Ce paysage ne ressemble plus à mon souvenir, son étrangeté me trouble en modifiant la perception que j’en ai au point de m’y sentir déplacé. Avec toi pourtant.
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