Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 25 mai 2018
Je ne peux pas vivre sans toi. Avec mes problèmes de dentier, ma mâchoire flottante me donne des airs de Popeye. Je n’ai aucune force particulière, si je suis comme lui, fruste et susceptible, je suis aussi généreux et loyal. Les gens comme eux sont des gens comme moi, des immigrés. Parfois, j’imagine très explicitement ce qui aurait pu arriver, je ressens cependant une forme de satisfaction que cela n’arrive pas. Je range un objet à sa place tout en sachant que je vais le reprendre dans deux minutes. Ce vieux journal qui traîne au sol m’obsède depuis mon arrivée sur le banc, je n’ose pas le ramasser, de peur qu’on me juge. L’air fait du bruit en passant au creux de mon oreille. Médusé, je te regarde interrompre ton geste et rester là quelques secondes, sans bouger, comme si le monde avait changé de direction. Ce n’est pas une vision, ou quelque chose comme une intuition, c’est un éclaircissement. Où s’arrête et où commence le monde autour de toi ? La limite de ton corps, où est-elle exactement ? Pourquoi, ici, alors que rien ne coïncide vraiment, tout me semble-t-il si familier ? Plutôt une présence, une force discrète. Je ressens très souvent une faute minuscule que personne n’a vue mais je veux quand même la réparer, c’est plus fort que moi. Je ne sais pas vivre sans toi, malgré ce que tu prétends, je pense que toi non plus. Distance heureuse, prétendent certains. Une femme aux longs cheveux gris marche à reculons sur la pelouse du jardin du siège du Parti communiste. La possibilité d’un geste, minuscule peut-être, un léger frémissement.
C’est quelque chose qui me prend de vitesse, un mouvement irrésistible. Je ne sais pas comment faire. Je cherche à percer des mystères qui n’existent pas. Le retard pris en chemin, les gestes gardés pour la fin. Je ne comprends pas. Toujours je monte très lentement les escaliers. Dans la descente, tout est très différent. La peur de tomber est plus forte. Vous avez dit : « Ce ne sera pas long ». Lorsque je ferme les yeux, je perds la mémoire. Lorsque je suis énervé, je ferme mes mains l’une contre l’autre, en pressant les doigts fermement entrecroisés. Je sens leur fragilité. Il ne s’agit pas forcément d’aller plus loin. Je reste ainsi de longues minutes, sans même me rendre compte de l’incongruité et du ridicule de ma position. L’expression de mon visage se durcit. On dirait un masque monstrueux. Un dialogue de sourds, des mots qu’on dit sans y penser, sans s’y attacher. J’ai l’impression d’être transparent. Cette douleur incrustée dans ma chair. Tout ce que je pense, tout ce à quoi je crois, ne m’appartient pas vraiment. Je ne sais pas me retenir quand je suis agacé, j’explose tout de suite. Mon visage rougit, s’empourpre. Je ne suis plus moi-même. Je me transforme. Je sens que je peux faire peur. Dans les yeux de ceux qui me font face, je perçois le doute, l’inquiétude puis la crainte. Ils se détournent de moi, s’éloignent. Vous auriez pu tenir un peu plus longtemps, les yeux ouverts. Ma plus grande joie est de les voir s’éloigner, s’enfuir. Accorder les gestes, laisser du temps au temps, la lenteur répare parfois ce que la vitesse a brisé.
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