Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 26 mai 2018
Dès l’arrivée du printemps, j’ouvre toutes les fenêtres de l’appartement le matin pour laisser entrer l’air avant la chaleur. Je danse dès que j’entends de la musique, même quelques secondes à la radio. Je connais par cœur des centaines de paroles de chansons mais j’oublie parfois où j’ai laissé mes clés. Je travaille beaucoup et je dis souvent que le travail tient le corps debout. J’aime les chemises à carreaux bien repassées. Je ne quitte jamais la piste de danse avant la fin du morceau. Les fêtes de famille durent toujours trop tard quand je suis là. Je bats la mesure avec mes doigts sur les tables, les accoudoirs, contre mes jambes. Je ne sais pas rester silencieux quand une musique me plaît. Je ferme les yeux en écoutant les cuivres dans les vieux morceaux de rumba ou de soul. Je préfère les grandes tablées au restaurant aux dîners en tête-à-tête. J’aime conduire la nuit avec les fenêtres de la voiture ouvertes. Mes enfants disent qu’on m’entend rire depuis le bas de l’immeuble. Je serre les mains avec énergie. Je ne comprends pas les personnes qui n’aiment pas danser. Je me réveille souvent avant tout le monde à la maison. J’aime le silence de l’appartement, dans la pénombre. Je ne supporte pas d’arriver en retard au travail. Je préfère les marchés aux supermarchés. Quand je me promène dans la rue, je salue presque tout le monde. Je raconte souvent la même histoire sans me rendre compte que je l’ai déjà racontée. J’aimerais un jour vivre près de la mer.
J’y vois toujours plus clair au lever du jour. J’ai toujours porté des casquettes. Je ne comprends pas les gens qui passent du temps à faire un puzzle, alors que je peux trimer plusieurs heures sur des mots croisés. Je cherche sans cesse un point d’appui. Assis sur ce banc, au milieu du boulevard, je vois seulement les branches des arbres bouger par à-coups, les feuilles secouées vivement, s’agiter, comme si un monstre était tapi dessous, menaçant, prêt à bondir. Pour voir le jour qui me distance. Il m’arrive souvent de participer à une conversation tout en observant en secret autre chose qui n’a rien à voir avec ce qu’on me dit. De l’autre côté de la rue, un vieil homme consulte le magazine qu’il vient d’acheter au kiosque. Il le lit en restant immobile sur le seuil de l’entrée du métro, hésitant à descendre, absorbé par ce qu’il lit. On dirait une statue. Il ne bouge pas pendant un long moment, sans doute le temps de lire l’article qui a motivé son achat. Une femme d’une soixantaine d’années court épuisée en poussant des cris qui rappellent ceux d’un orgasme. Avant de traverser au feu, un homme s’arrête brusquement pour lacer ses lacets, tout en regardant autour de lui, donnant l’impression de redouter une menace invisible. Ma femme aime broder, lorsqu’elle est penchée sur son canevas, elle ne voit pas le temps passer, absorbée par la répétition de ses gestes, concentrée pour maintenir une régularité des points. Je n’aime pas commencer quelque chose en sachant que je serai interrompu, mais souvent je le fais quand même. Je suis une frontière qui n’existe pas.
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