« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1952
Jorge Luis Borges, La Loterie à Babylone, in Fictions, traduit Trad. de l’espagnol (Argentine) par Roger Caillois, Gallimard, 1952
Nos historiens, qui sont les plus perspicaces du globe, ont inventé une méthode pour dépister ces traditionnelles erreurs et pour corriger le hasard : il est constant que les résultats de leurs recherches sont, en général, dignes de foi ; mais leurs mémoires ne sauraient naturellement être publiées sans une certaine dose de fausseté. Du reste, rien de plus contaminé de fiction que l’histoire elle-même de la Compagnie… Tel document paléographique, exhumé comme un temple, peut provenir du tirage d’hier, comme d’un tirage séculaire. Aucun livre n’est publié sans quelque divergence entre chaque exemplaire. Les scribes prêtent serment d’omettre, d’interpoler, de varier. Le mensonge indirect est également exercé.
La Compagnie, avec une modestie divine, évite toute publicité. Ses agents, comme il est naturel, sont secrets ; les ordres qu’ils dictent de façon réitérée – et peut-être incessante – ne sont pas différents de ceux que prodiguent les imposteurs. Du reste, qui pourrait se vanter d’être un parfait imposteur ? L’ivrogne qui improvise une injonction absurde, le rêveur qui brusquement s’éveille et étouffe de ses mains la femme qui dort à ses côtés, n’exécutent-ils pas, peut-être, quelque secrète décision de la Compagnie ? Ce fonctionnement silencieux, comparable à celui de Dieu, provoque toute sorte de conjectures. L’une d’elles insinue abominablement qu’il y a des siècles que la Compagnie n’existe plus et que le désordre sacré de nos vies est purement héréditaire, traditionnel ; une autre juge au contraire que la Compagnie est éternelle et professe qu’elle durera jusqu’à la dernière nuit, où le monde périra aux mains du dernier dieu. Celle-ci affirme que la Compagnie est toute-puissante, mais que son champ d’influence est minuscule : le cri d’un oiseau, les nuances de la rouille et de la poussière, les demi-rêves du matin. Cette autre, par la bouche d’hérésiarques masqués, déclare qu’elle n’a jamais existé et jamais n’existera. Une dernière, non moins ignoble, exprime qu’il est indifférent d’affirmer ou de nier la réalité de la ténébreuse corporation, parce que Babylone n’est autre chose qu’un infini jeu de hasard.
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