« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2007
Crime designer, Dario Argento et le cinéma, Bernard Joisten, publié aux éditions è®e en 2007.

Bande-annonce
Les protocoles cinématographiques définissent des modèles introduits par les producteurs et les tendances. Le monde du spectacle favorise la mise en place de codes qui s’établissent par à-coups. Les cahiers des charges déterminent les orientations. Le succès ou l’échec fabrique le paysage culturel. Argento à plongé dans ces valeurs élastiques. Il les a presque dominées, le succès est venu. On comprendra pourquoi en s’immergeant dans la matière de ses films et de leur design nourri par la beauté des années 1970, même s’ils en étaient l’anticorps subtil et carnassier. Car chez lui, la communication ne passe pas, et le charnel est mort, ce qui ne veut pas dire que l’érotisme en soit absent. Argento nous parle d’une planète où l’affect est noyé dans l’absurde plaisir de tuer. Le protocole du désir est donc situé sur la pente mortelle d’une dépression qui transforme l’échange en un jeu de domination dramatique. Le sadique erre et se développe au gré de circonstances assez obscures, puis il passe à l’acte, et nous venons voir à la fois ces actes brutaux et les espaces latents qui stagnent entre eux. Les deux moments ont leur charme propre, leur élégance, leur registre. Les films sont donc bipolaires, tic-tac, mouvement d’horlogerie où la mort calcule toujours ses rendez-vous, ne tombe jamais par hasard. Le pouvoir est un monstre caché qui surgit à travers des gestes stylés, agrandis, sublimés par le désir obscène de montrer les interdits suprêmes, de les faire vivre, palpiter à travers une imagerie codée, série B, publicitaire, lumineuse et parfois flamboyante, mais jamais gratuite, jamais « artistique ».
On a dit qu’Argento venait de Bava : une erreur de plus. Ce n’est pas parce que ma mère m’a fait que je lui ressemble. Je me fous des histoires de famille, et Argento, ce n’est pas une histoire de famille, mais une histoire contre la famille, contre ce qui vous colle par nature, par hérédité, dans l’évidence. La famille est le logo de la relation. En jetant ce logo aux orties, Argento fabrique de la solitude et, dans la foulée, se fabrique une solitude de cinéaste suspect, tout en cuir, qui joue de la caméra avec des gants de criminel endurci. Il a dès le départ tué Bava, parce que c’était son père. Il suffit de voir quelques plans d’un Bava pour comprendre que les manuels d’histoire se trompent. Ils enrobent les individus avec la nonchalance d’un représentant de la classe moyenne qui pousse un landau dans le métro en vous écrasant les pieds. Argento refuse tous ces landaus, toutes ces farces qui pendent aux fenêtres de la littérature comme des draps mal lavés. Et même s’il dira lui-même tout son respect pour Bava, c’est à nous de détecter combien c’est différent, pas du même registre, à l’écart des signes. Argento c’est l’anti-famille cinématographique. Même Leone est loin, autre cosmos, autre registre. Leone fabrique de la violence, dans un sens esthétique d’abstraction, proche d’Antonioni… Jamais pour nous introduire dans son monde, mais pour nous en écarter. Pour que l’ennui soit tellement palpable qu’il devienne chair, désir, sensualité. Leone, c’est la cage de chasteté du cinéma. Le jouir y est toujours refoulé, prescrit pour plus tard, accidenté dans les errances d’une immobilité minérale. Alors qu’Argento produit de la violence en virtuose de la manipulation de l’attention, en attracteur de forces psychiques. Il ne tombe jamais dans le piège du beau, à l’inverse de son confrère spécialisé dans la décadence du western.
Argento, sûrement, est un styliste des apparences, qui avance dans le sens de la séduction publicitaire. Moins pour des envies d’argent qu’à des fins immorales, pour rendre beau le drame et ses connivences avec le crime. Pour rendre séduisante la nonchalance du cynique né pour buter. Dans le film d’horreur il y a ce plaisir du vice, après tout essentiel. Tout l’art consiste à ne pas l’éviter, à le rendre superbe, fou, capital, et presque justifié. Si l’on sent le besoin de regarder, c’est qu’on est scotché au trouble de la pulsion, à ses vertiges, et qu’Argento en a trouvé la forme exacte. L’adéquation de la pulsion et de la situation filmée détermine notre satisfaction. On ne rentre pas dans Ténèbres ou Phenomena comme dans un manège, train fantôme ou autre attraction sensationnelle, mais comme dans une situation criminelle exagérée, qui vient se frotter à notre propre capacité de faire le mal, qui s’installe dans notre propre jardin de meurtre et de saccage. Jeter à la poubelle ce qui nous relie à la raison du social, du communicationnel, de l’amical et du désir même : cette envie glace et séduit dans le même mouvement, et Argento nous l’apporte sur un plateau.

Sur le tournage de Mothers of tears, photographie d’Alexandre Gaita, 2006, à l’arrière plan Bernard Joisten.
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