Il est des objets culturels massifs que l’on ne peut ignorer. Ils nous affectent même quand ils ne nous concernent pas. Vous pouvez à juste titre préférer un artiste qui concerne au mieux cent trente personnes pendant quinze jours, et considérer néanmoins avec respect un artiste qui en a fasciné près de cent trente millions durant quinze minutes.
Nous parlons ici de la performance de Bad Bunny pour la mi-temps de la finale du championnat de football américain organisé par la National Football League à Santa Clara en Californie, suivie en direct par 128,2 millions de téléspectateurs, et revue 83 208 149 de fois sur YouTube depuis 5 jours au moment où nous écrivons ces lignes.
Quand un objet culturel mobilise une aussi large audience il acquiert un poids tel qu’il infléchit la surface de l’expérience commune et creuse une sorte de courbure dans l’espace quotidien, laquelle contraint inévitablement les trajectoires d’objets plus légers. Que cette audience de masse soit spontanée (résonance), fabriquée (marketing), ou manipulée (propagande), ne change rien aux effets collatéraux de la charge qu’elle condense dans l’objet plébiscité. Le plus ésotérique ou le plus discret des objets artistiques contemporains partage sans le vouloir le même environnement socio-culturel. Il s’y trouve fatalement pris dans son orbite, comme aimanté, tour à tour attiré ou repoussé, capté ou refoulé, diffracté ou condensé, éclipsé ou illuminé, altéré ou augmenté. Ainsi la chaise monobloc blanche percée de 700 trous dont nous avons parlé dans un précédent post.
Le football américain ne nous intéresse pas, et nous ignorions tout de Bad Bunny jusqu’à lundi, mais les commentaires furieux de Donald Trump nous ont donné une très bonne mauvaise raison de regarder la vidéo du fameux « halftime show » de la finale du Super Bowl. Et nous n’avons pas été déçus.

Après neuf minutes d’une virtuosité cinématique époustouflante la caméra se pose tranquillement, devant quelques bananiers, sur une estrade au milieu du stade, face à deux chaises de jardin en plastique blanc. Sur celle de droite est assis Ricky Martin, autre star portoricaine, qui entonne quelques phrases d’une chanson de Bad Bunny. Mais celle de gauche reste étrangement vide. Pourquoi placer deux chaises si une seule suffit, et pourquoi ces chaises bas de gamme quand on s’offre, à l’échelle d’un stade et pour la durée d’une mi-temps, le luxe d’un décor complet avec champ de cannes à sucre, maison typique de Porto Rico et quartier portoricain de New York ? Réponse sans doute évidente pour les fans de Bad Bunny, mais il nous a fallu une petite enquête sur Qwant avant de décrypter la scénographie de cette séquence.
Les deux chaises blanches recomposent en fait assez précisément la photographie qui illustre la pochette du dernier album de Bad Bunny, DeBÍ TiRAR MàS FOToS (J’aurais dû prendre plus de photos), qui lui a valu début février le Grammy Awards du meilleur album de l’année (une première pour un album non anglophone). Photographie pleine page et sans aucun nom, ni titres, ni textes, tous reportés au dos avec la liste des chansons. On remarquera pour ergoter que Ricky Martin est assis sur la chaise sans accoudoirs qui aurait dû être placée à gauche selon l’image de référence. Mise en place précipitée du décor après le départ des footballeurs et négligence d’un accessoiriste peu regardant ? C’est possible, mais puisque rien ne semble avoir été laissé au hasard dans ce spectacle millimétré où chaque figurant est téléguidé à l’oreillette, on penche davantage en faveur d’un choix de composition de l’image. En effet à la fin du couplet la caméra s’oriente vers la gauche en laissant voir les gerbes d’étincelles qui jaillissent à l’arrière plan de la chaise vide, ce qui permet d’enchaîner rapidement sur le pylône qu’escalade Bad Bunny pour sa chanson sur les grandes pannes du réseau électrique après l’ouragan Maria, en 2017, qui avait mis en évidence le mépris de la première administration Trump envers Porto Rico.

Ces chaises en plastique qui nous intriguent se retrouvent dans plusieurs clips vidéo de Bad Bunny. A nos yeux elles pourraient représenter le désastre de la mondialisation qui déverse la même camelote insipide et imputrescible sur toute la planète. Mais dans la pop culture les choses sont plus complexes, non linéaires en quelque sorte. La nostalgie qui inspire tout l’album n’est pas celle d’une authenticité vernaculaire d’avant la colonisation de l’île de Porto Rico par les Espagnols. C’est celle d’un artiste portoricain qui réalise à 30 ans que l’environnement de son enfance a disparu sous l’effet de la gentrification et qui regrette amèrement de ne pas en avoir conservé de trace, de ne pas avoir fait plus de photos. Pour Bad Bunny les chaises de jardin en plastique sont celles des soirées de Noël et du nouvel an en famille, celles d’un premier baiser amoureux, et si elles sont vides c’est que ce temps est révolu et qu’il ne peut être rappelé qu’en chanson (cf. PITToRO DE COCO).
Assis sur l’une de ces chaises, Ricky Martin chante un extrait de LO QUE LE PASÓ A HAWAii, qui dénonce les effets de la gentrification en prenant l’exemple d’Hawaï. La banalité internationale de ces chaises s’inverse en signe distinctif original d’une culture qui s’oppose à celle des classes dominantes. Un retournement offensif propre aux minorités opprimées qui font de l’opprobre un motif de fierté. Au centre du terrain du Super Bowl, comme sur la pochette de l’album, les chaises de jardin en plastique évoquent la modestie assumée de conditions de vie difficiles et convoquent une esthétique à l’opposé du bon goût bourgeois-bohème de la couleur locale.

Beaucoup se sont interrogés sur la signification du numéro 64 floqué blanc sur blanc au dos de la veste Zara de Bad Bunny. Les diverses théories échafaudées par les internautes à ce sujet restent plus intéressantes que l’explication finalement révélée par l’artiste. Nous vous laissons voir tout ça en ligne. Ce sera ici simplement le prétexte pour s’autoriser à notre tour une libre herméneutique sur un autre élément qui n’a pas vraiment fait débat. Un mariage a été célébré pendant le spectacle. Deux fiancés avaient envoyé à Bad Bunny une invitation à leur mariage sans espérer de réponse, mais en retour il les a invités à se marier pendant son spectacle. Ce qui fut fait. Juste avant de laisser place à Lady Gaga pour ouvrir le bal de la noce ainsi mise en scène, on entend l’officiant prononcer les paroles rituelles de ce qui constitue le modèle d’un énoncé performatif : « Je vous déclare mari et femme ». Nous savons que les conditions de félicité encadrant la réussite d’un tel énoncé s’attachent pour une bonne part au contexte de cet énoncé et que le white cube est à l’art ce que la mairie ou l’église sont au mariage (1). Quand on se préoccupe comme nous d’art non déclaratif, par opposition à l’art performatif, il faut commencer par se défaire des préjugés induits par l’hégémonie de l’art d’exposition et apprécier les énoncés non performatifs qui s’émancipent de l’écosystème institutionnel-marchand. Mais tandis que certains artistes s’échappent du système, d’autres artistes, par un geste comparable, étendent son emprise. On constate ici qu’un mariage peut être reconnu valide hors du cadre attendu. Cela reste sans doute l’exception qui confirme la règle (quoi que nous ne sachions rien des usages en ce domaine aux États-Unis). Cependant nous ne devons pas négliger la propension des énoncés artistiques performatifs à s’imposer au delà du white cube et à coloniser tout l’espace social, assurant la mainmise intégrale et exclusive du marché et de l’institution sur chaque proposition artistique, naturalisant les jeux de pouvoirs afférents et asphyxiant toute pratique émancipée.

Pour le reste il y aurait beaucoup à dire mais il y a déjà beaucoup trop à lire ou à écouter dans les médias et sur les réseaux sociaux. On passera sans s’attarder sur le machisme embarrassant de certaines danses et de certaines paroles, et nous ne risquerons aucune hypothèse sur l’étrange façon d’assurer son pantalon en l’agrippant à l’entrejambe. Nous ne commenterons pas non plus l’inévitable parenté avec les cérémonies d’ouverture des Jeux Olympiques. Cette manie bien appuyée de distribuer sur une trop grande scène et sur un tempo précipité le maximum de symboles du pays et de références à l’histoire nationale. Mais bon, nous n’étions ni à Paris 2024 ni à Milan 2026, et pour Bad Bunny, de son vrai nom Benito Antonio Martínez Ocasio, ce chapelet de clichés avait une portée critique et tenait d’une revendication politique forte et d’un engagement courageux à l’heure MAGA. Selon les témoignages rapportés par la presse les spectateurs portoricains s’y sont reconnus et en ont tiré une fierté plus que jamais nécessaire (2). C’est déjà beaucoup. De notre côté nous y avons vu une énergie et une joie communicative très bienvenues en ces temps moroses, et deux chaises en plastique blanc non moins remarquables.
Notes :
(1) Art & conditions de félicité, DeYi Studio, septembre 2024
(2) Culture, identité et résistance portoricaine, par Franklin López
Illustrations :
– copies d’écrans YouTube : Bad Bunny’s Apple Music Super Bowl Halftime Show
– pochette de l’album Debí Tirar Más Fotos
Lire aussi :
– Une chaise exemplaire, par DeYi Studio
– La tectonique des bons sentiments, par DeYi Studio
PS. Quatre visuels publicitaires faisant suite à la sortie de l’album de Bad Bunny :


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