C’est la chute finale, inscrivez-vous et tout de suite, la chute libre sera le genre humain.
C’est à la Villette, un espace divertissement. Cela coûte un peu cher, sur la vidéo ce n’est pas un client mais un démonstrateur, ça ameutes le chaland, cela donne envie. Oui la chute est le nouveau genre humain, la chute est continue, agences de notation, endettement, croissance, stress géopolitique, sécurité, éco-anxiété, sondages, moral, ça chute à tout-va. Tout les avantages de la chute libre après un bobun ou un tacos et avant un bowling ou un mini-golf avec balle connectée. Cela ne désemplie pas. C’est à boom-boom Villette, les cris et les sourires XXL déchirent l’univers, rendent caduques tout projet situé en dehors du divertissement, le samedi après-midi chute en quelques heures qui paraissent des minutes, la carte bleue chauffe, les familles tiennent la corde, chuter mais pas trop non plus, des milliers et des milliers de personnes dans un brouhaha assourdissant cadencé par des boucles musicales de fin du monde.
Avec son fusil à bioxyde de carbone, Maury Frauenzimmer abattit soigneusement la réclame Nitz qui adhérait au mur situé à l’opposé de son bureau encombré. Elle s’était infiltrée durant la nuit et l’avait accueilli au matin de sa harangue perçante. Philip K. Dick, Simulacres, 1964 (trad. 1973, éd. Calmann-Lévy)
L’année qui vient ne sera pas marrante, on le devine, mais elle sera marron, on nous le dit. Pas marrante, c’est probable avec aux commandes de nos régimes démocratiques ou autoritaires les joyeux compères trop bien connus. Marron, c’est moins attendu mais soyez-en certain, c’est Pantone qui nous l’assure. Chaque année Pantone propose une couleur sensée incarner l’esprit du temps. Cette année ce sera marron ! Rassurez-vous le marron sélectionné pour 2025 n’est pas celui de la boue des tranchées en Ukraine ni celui de la poussière des ruines de Gaza. C’est un marron réconfortant, le marron Mocha Mousse 17-1230. « Savourez des instants précieux rien que pour vous. Empreinte de richesse sensorielle, la couleur PANTONE 17-1230 Mocha Mousse nous inspire à créer des expériences qui dynamisent notre bien-être et notre confort personnel. » Depuis plusieurs jours, quand Maury sort de chez lui, elle est là, dans l’ascenseur. Et quand Maury rentre chez lui, elle est encore là, dans l’ascenseur. Elle porte un grand manteau noir brillant matelassé de la marque Yaya, un genre d’anorak qui tombe jusqu’au genoux. Elle, c’est Maye Musk. Les chinois pensent qu’elle vit en Chine car on la voit partout sur les réseaux sociaux et dans les publicités, mais elle n’habite pas l’immeuble de Maury. C’est simplement un écran vidéo publicitaire installé dans l’ascenseur qui lui serine des âneries et s’impose à ses regards plus facilement que les voisins à qui il tourne le dos, le nez sur la porte automatique en acier inoxydable. Elle est là, et bien sûr elle parle. Impossible d’y échapper. En vendant notre tranquillité quand il a autorisé ces écrans dans l’ascenseur le gérant s’est bien gardé de diminuer d’autant les charges. Triste sort des locataires qui, faute de fusil à bioxyde de carbone, n’osent pas même donner un coup de coude dans l’écran pour détruire les réclames envahissantes. Mais bon, pas grave, Maury a installé sur son smartphone le fond d’écran marron Mocha Mousse qui reflète nos aspirations collectives sous la forme d’une teinte unique et distincte et ça le réconforte. Avec ses cinq narratifs de couleur, via Pantone Connect, Maury est assuré d’être dans le ton. Et bien entendu ce n’est pas le marron déposé par UPS, ni aucune des autres couleurs déjà déposées par Veuve-Clicquot, Mattel, Louboutin, Valentino, Hermes, Nikon, Decathlon, Ferrari, Milka, Tour de France, Tiffany & co, et les autres, sans parler du Vantablack, le noir le plus noir du monde, produit par Surrey Nanosystems, dont Anish Kapoor a acheté l’exclusivité. Comme tout ce qui nous entoure la liste des couleurs est soumise a des droits de propriété intellectuelle. Maury se plaint qu’Orange nous a exproprié d’une couleur sans que personne ne s’en offusque. Il y a des choses plus graves, bien sûr. Mais ça commence comme ça. Le marketing est un vampire qui se nourrit de nos mots comme de nos couleurs et nous en prive. Nous pensons dans son langage manipulé. L’idiome de la croissance. L’idiome des imbéciles, marrons que nous sommes.
Sorti de l’immeuble Maury traverse la résidence et ses alignements de Tesla multicolores. La Gigafactory 3 c’est ici, à Shanghai – jusqu’à 1600 voitures par jour – et comme il n’y a que 4 modèles il y a mille couleurs (c’est la théorie des couleurs de Maury. Fini le sérieux et la respectabilité imposante des voitures thermiques noires ou grises. Les voitures électriques sont de gros jouets silencieux aux couleurs acidulées). Essayez d’imaginer 35 voitures fabriquées chaque heure sur chaque ligne de production. Maury ferme les yeux, il est dans l’usine, deux minutes, il ouvre les yeux, ça y est une voiture est faite. Bon n’exagérons pas, traînent encore quelques thermiques allemandes sous les arbres de la résidence. Des Volkswagen, Mercedes, BMW, Audi et Porche (Maury n’a jamais vu autant de Porche qu’à Shanghai). Mais aussi quantité de BYD, la firme automobile chinoise aux cent dix mille ingénieurs R&D et au million d’ouvriers qui a vendu 4,25 millions de voitures en 2024. Build your dream, build your dreams, build your dreams se répète Maury en lisant sans le vouloir le slogan de la marque à l’arrière de chaque BYD. C’est quand même très malin d’avoir trouvé ce slogan bien après avoir choisi le nom de l’entreprise. Installé en 1995 dans un village du nom de Yadi près de Shenzhen pour fabriquer des batteries, Wang Chuanfu estime que son entreprise sera mieux placée dans les listes si son nom commence par un B. Ce sera donc Bǐyàdí, BYD : B (pour batterie) et YD (pour Yàdí). Ce n’est qu’en 2003 que BYD se diversifie dans l’automobile. Le slogan arrivera beaucoup plus tard. Les premières BYD qui stationnaient dans la résidence vers 2008 portaient un logo copié sans vergogne sur celui de BMW et Maury prononçait leur nom à la française : bide. Mais il se trompait, et pas seulement sur la prononciation. Ceci dit, aucune BYD ni aucune Tesla marron dans les parages. Pantone se serait planté ? Quand il habitait Nice Maury roulait en 504 break marron. Pas vraiment la classe, mais une occasion bon marché. L’été en France c’est une Twingo électrique bleu layette avec 190 km d’autonomie. Un peu juste mais un leasing abordable. Ce week-end à Wuhan Maury n’a vu ni Renault ni Peugeot ni Citroën. On lui dit que Dongfeng Motors a racheté les 3 usines de Stellandis de Wuhan. Bon, tout s’explique, et au fond ça lui est franchement égal.
Ce qui ne lui est pas du tout égal c’est que madame Musk s’infiltre chez lui. Pire qu’une réclame Nitz imaginée par Philip K. Dick il y a soixante ans. Sans être visionnaire Maury est persuadé que les profondes mutations culturelles à venir sont lisibles à la surface du quotidien dans le détail du réaménagement ordinaire de notre environnement. Une opération marketing, un écran vidéo publicitaire dans un ascenseur ou une nouvelle automobile participent au façonnage de nos existences. Une Tesla modèle Y n’est plus une Citroën DS 19 et Maury n’est pas Roland. D’ailleurs il ne dirait pas que l’automobile est aujourd’hui l’équivalent assez exact des grandes cathédrales gothiques considérées en tant que créations collectives anonymes, ne serait-ce que parce la Tesla Roadster couleur Midnight Cherry expédiée en orbite elliptique héliocentrique par une fusée Falcon Heavy de Space X en 2018 est signée Musk. Non, l’automobile serait plutôt l’équivalent approximatif d’une sculpture abstraite. L’expérience que la plupart des citadins font de l’automobile est celle d’un gros objet immobile encombrant l’espace public. Ce qui est une définition de la sculpture au moins aussi juste et en tous cas plus contemporaine que celle d’Ad Reinhart datant de l’époque des expositions (« la sculpture est ce dans quoi on se cogne quand on recule pour mieux voir un tableau »). Les milliers de véhicules garés le long des rues sont autant de sculptures offertes à l’appréciation sensible quotidienne des piétons. Étalage de carrosserie sans cesse renouvelée et jugement esthétique toujours renégocié. On pourra au moins reconvertir les centres d’art en parking quand les subventions culturelles ne seront plus qu’un vieux souvenir de 2024.
Quoi qu’il en soit, subventions ou pas en 2025, Gros-Jean comme devant, nous sommes marrons !
Nîmes – Dimanche 13 octobre – 10h30 Foule dans une bodega – Élection du Biòu d’or
Apéritif dans la Bodéga de Pablo Romero, après l’élection du Biòu d’or, Nîmes, 2024
Monsieur Triol m’a dit : C’est comme la palme d’Or pour le réalisateur d’un film, sauf que là, c’est le Biou d’or pour le meilleur taureau. C’est l’événement de l’année pour les Courses Camarguaises. Pas de chichi par contre. Dans ce petit bar protégé par les têtes de taureaux au mur, tout le monde est debout et tente de trouver une fenêtre pour voir le discours. Les enfants, les mamies, papis, éleveuses, éleveurs, aficionados, journalistes locaux viennent pour la même chose : connaître le taureau vainqueur 2024. 19 représentants de la tauromachie sont appelés à voter devant les spectateurs. Le public a eu son vote lui aussi la semaine dernière. Pas de discours à la rose, de tapis rouge ou de champagne, simplement une peña (fanfare) qui joue les airs de fêtes. Aujourd’hui, la récompense se dispute entre deux taureaux : Bohémien et Castella. Les rumeurs racontent que Bohémien a un gros cœur, qu’il est spectaculaire, qu’il fonce facilement dans les barrières, et que son élégance le caractérise. Castella, lui, est moins barricadier, très méchant dans son comportement, on ne peut pas l’aborder de n’importe quelle manière. Il est d’une grande intelligence. A gauche, il est capable d’actions très engagées, avec des cornes toujours menaçantes. Moment du Dépouillement. Silence total dans le public. Au micro, les noms sont donnés au fur et à mesure. Ex aequo d’abord, puis Castella se démarque et arrive en tête. Applaudissements dans l’assistance d’un côté, sifflets soutenus de l’autre. On entend crier « Mascarade ! » « Tricherie ! ». Les mécontents ne cachent pas leurs désaccords. Comme la tradition le veut, les éleveur.euse.s de Bohémien et Castella ne sont pas venus, pour éviter le désordre. C’est aux arènes cet après-midi que nous verrons les bêtes et leurs manadiers. L’apéritif est servi. Les discussions sont chargées de passion ; enchantement ou déception, pas de demi-mesure.
15h – Dans les arènes de Nîmes – Le trophée des As
Trophée des As, arènes de Nîmes, 2024
Pour imaginer succinctement, la Course Camarguaise consiste à retirer des attributs/décorations sur la tête d’un taureau qui est en piste pendant 15 minutes. Les participants sont appelés raseteurs car on dit qu’ils « rasent » le taureau. Les trois attributs fixés sur le taureau doivent être détachés dans un ordre bien précis, d’abord la cocarde, un bout de tissus rouge solidement fixé sur le front de l’animal, ensuite les glands : deux pompons blancs sur les cornes, puis les ficelles qui entourent les cornes de l’animal. Chaque attribut arraché rapporte de l’argent à celui qui arrive à les extraire. La fin de la saison de la Course Camarguaise se termine par le trophée des As, moment qui réunit dans les arènes, les sept plus grands taureaux et 10 meilleurs raseteurs de la saison. Les taureaux sont : « Engora » (Aubanel-Baroncelli) « Montego » (Lautier). « Lichou » (Rambier-Cavallini). « Castella » (Saumade), Bioù d’or 2024. « Bohémien » (Rouquette). « Vicaire » (Saumade). « Redon » (Fabre-Mailhan).
Mais avant que la course ne débute, une heure de spectacle est proposée au public. D’abord arrive la Croix de Camargue, emblème pour représenter la nation camarguaise. S’en suivent le défilé des guardians (gardien.ne.s des troupeaux), à cheval, puis des femmes dans leurs costumes traditionnels arlésiens. Dans une chorégraphie simple et précise, les figures paradent dans cette culture languedocienne provinciale. N’oublions pas le passage des chevaux de Camargue qui font leur effet, ainsi que la présence de la Reine d’Arles, fraîchement élue, représentante de cette culture par excellence. Une série de cartes postales se succèdent donc, dans une odeur d’exotisme poussiéreux. Et pourtant,… quelque chose dénote, grince même. Cette sensation est représentative majoritairement par la musique. A la suite des mélodies occitanes jouées par la peña dans les arènes, les enceintes diffusent Johny Halliday ou la B.O de Titanic réadaptée sur un air de techno. A l’image de l’huile et l’eau, quelque chose n’arrive pas à s’assembler.
Croix de Camargue, Trophée des As, Arènes de Nîmes, 2024 Trophée des As, Arènes de Nîmes, 2024 Trophée des As, Arènes de Nîmes, 2024 Trophée des As, Arènes de Nîmes, 2024
Ces spectacles qui précèdent la Courses Camarguaises existent depuis une dizaine d’année. Les aficionados me racontent que cette culture a besoin d’être mise en avant pour être reconnue. Si elle plaît au grand public, elle pourra alors être préservée. En quelque sorte, la Course Camarguaise ne suffit plus. Si le monde est trop animaliste aujourd’hui pour accueillir les jeux taurins alors peut-être que ce sont aux jeux taurins de s’adapter à son public pour survivre. Bien sûr, toutes les cultures évoluent avec leur temps mais dans le but, semble-t-il, d’équilibrer la tradition avec le monde. Au début des années 1900, le grand manadier Fernand Granon ajoute dans les Courses Camarguaises l’air du toréador de l’opéra Carmen de Bizet par amour pour cette musique. Depuis, c’est un hommage qui lui est rendu et cette nouvelle règle intégrée garde en mémoire une figure importante de la tauromachie.
Le jeune guardian assis à côté de moi m’affirme que ce spectacle d’introduction donne de la valeur à la Course Camarguaise. Le taureau est au centre et il apporte avec lui la culture. Sans la présence de l’animal ajoute-t-il, il s’agirait de folklore. Sur un air populiste, l’esthétique, la langue et les coutumes allègrement célébrées dans un spectacle de divertissement permettent-elle de camoufler la question animale ? Notons que si le tourisme, ignare de la Course Camarguaise tolère, voir, participe à l’événement, c’est que le folklore réussi à noyer le poisson pour maintenir ce jeu taurin.