Du ciel plein les dents

13.00

Frédéric Arnoux
Littérature
Format 11 x 17 cm, 160 pages, 13 euros
isbn : 978-2-492628-06-1
à paraître le 3 septembre 2024

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Description

Huit ans, c’est encore un âge où la vie doit couler douce, vous figer de beaux souvenirs, vous gaver de rire, vous laisser dans l’insouciance… il faut emmagasiner de la belle vie pour les mauvais jours, pour plus tard mais c’est pas vraiment de ça que Le Nain se tapisse le cerveau. Il le remplit de vins chauds et de prières. Les vins chauds, il les descend avec La Moman qui lui répète chut, c’est notre secret. Et les prières, il zappe d’un dieu à l’autre mais toujours dans le même but, faire déguerpir Le Daron qui crie fort et parfois dégaine une gifle qui claque sur la joue de La Moman. Mais il n’a encore jamais réussi à trouver une belle rime à ce bruit sec. Alors il prie, genoux aux sol, paumes des mains en l’air implorant qui veut bien l’entendre, il prie, Du ciel plein les dents.

Frédéric Arnoux
Né en 1970. Il est actuellement intermittent dans l’audiovisuel. Avant cela, il a été créatif dans la pub, encore avant, femme de ménage dans une maison de retraite, emballeur de palettes, vendeur de plaquettes publicitaires en porte-à-porte, guetteur d’alarmes dans une usine de pétrochimie, videur de semi-remorque à main nue, plante verte la nuit dans un hôtel… Et pour commencer, il a grandi en bordure de Besançon, entre des vaches et des barres HLM. Il habite aujourd’hui à Paris, à Belleville.
Ses deux livres précédents, Merdeille et Du Bétail sont parus aux éditions Jou.

Extraits :
[…] Jamais le Nain ne se serait mis aux rimes sans les engueulades des parents derrière la cloison. Aucune fièvre poétique ou grâce divine qui lui seraient tombées dessus en dégringolant d’on ne sait où, nan, juste le besoin d’adoucir. À pov’ connasse, un ananas susurré du bout des lèvres et la violence se bariole d’exotisme à fleurs avec volées de sucre jetées comme des confettis. À sombre con, un Pluton lâché d’un souffle et le voilà en orbite à des années lumières. Ou s’il a envie de faire le malin devant le Grand couché sur le lit du bas, il piaille chouffe les roustons ou poil aux nichons en forçant sur les aigus avec sa voix de gamin. Il a bien essayé des rimes plus longues, plus sophistiquées mais ça ne fait pas rire son grand frère. Un houlahop après espèce de salope et les deux garçons peuvent se mettre à rire. Mais rien à voir avec de la joie. Que des fous rires nerveux. Quand ça va plus loin et qu’il entend le plat de la main du Daron claquer sur la joue de la Moman, il n’a encore jamais réussi à trouver une rime à ce bruit sec. […]

[…] Le Nain tangue, plaque une main contre la gazinière pour se caler et de l’autre, agrippe le coton gris du jogging de la Moman. ça tourne. Ils ont déjà avalé deux grands bols. Il entend sa voix fatiguée ressasser les soucis d’argent, les problèmes avec le Daron, les boulots précaires… mais ça le traverse sans s’y arrêter. Lui, fixe les flammes bleues sous la casserole, ne les voit pas, trop concentré sur ses pieds à les coller bien à plat sur le carrelage, deux ventouses taille trente-deux apparemment trop petites pour empêcher son corps, une tige d’à peine un mètre trente, de basculer en avant, en arrière, des fois ça part sur le côté, comme ça sans raison. Il s’agrippe fermement à la Moman, enroule un bras autour de sa cuisse qui flotte dans le jogging. Ça tourne. Entre deux bouffées de cigarettes, le flot monocorde de lamentations en flux tendu, c’est à cause du Grand que j’ai dû arrêter la danse sinon j’aurais eu une autre vie… si je me suicide pas c’est à cause de toi sinon qui s’occupera de toi…. il est incapable de relier les mots entre eux pour leur donner du sens, ça tourne trop, mais les gargouillis provenant de la casserole de vin chaud, il les reconnaît, ce sont les bulles qui se grimpent les unes sur les autres en faisant les folles, tellement excitées de venir péter et crachouiller à la surface. Il sourit. Il attendait ça depuis une éternité ou juste le temps de… il ne sait plus, ça tourne. En tout cas, la suite, il adore. La Moman va approcher le briquet jaune au-dessus de la casserole, ils vont se regarder, elle va faire claquer sa langue au moment de l’étincelle du Bic et pfouuu, une grande flamme va ébranler l’instant, réduire en cendres pour un fragment de seconde le poids des soucis qui ne sont pas les siens mais qu’il porte quand même. Un fragment de seconde, c’est déjà ça. La Moman lui a déjà dit cent fois mais ce soir encore, elle lui a répété à chaque bol qu’ils ont descendu, je brûle l’alcool, on peut en boire toute la nuit et pis c’est la fête des mères non ?! Elle a fait en crachant sa fumée en l’air, les yeux brillants et plus trop en face des trous. C’est notre secret hein, même le Grand ne doit pas savoir, allez crapaud, file au Nuage, demain y‘a école, faut que tu dormes, on n’a qu’une vie, il faut en prendre soin. Et cette voix saturée de souffrances avec ses syllabes basse intensité ne s’évanouit pas dans le silence de la cuisine, les mots s’infiltrent, se faufilent au plus profond du Nain, y déposent leurs messages qui une fois nichés, entrent en résonnance les uns avec les autres, revigorant la noirceur qui peut continuer à exécuter tranquillement son travail de sape. En bonne éponge, le Nain absorbe tout et l’emmène au lit dans l’espoir que le sommeil charrie tout ça dans les tréfonds d’une décharge imaginaire. Mais jour après jour, ça s’accumule, laissant de moins en moins d’espace, étouffant toujours plus les poussières de lumière. Bisou mon crapaud d’amour. […]