Plus facile de signer une pétition que de changer ses modes de vie. Trois clics plutôt que d’arrêter de prendre des bains chaque jour. La mégabassine c’est toi peut-être aussi ?
Je connais trois personnes dites de gauche qui prennent chaque jour un bain, deux pendant l’été ou pendant des moments stressants. On pose 160 litres x 365 jours = 58 400 litres + 160 litres x 60 jours d’été : 9 600 litres + 160 litres x 60 jours de stress = 9600 litres soit 58 400 + 9 600 + 9 600 = 77 600 litres multiplié par les 3 personnes que je connais = 232 800 litres 232 800 litres = 232,8 m3 par an On calcule le volume d’eau d’une douche (relativement rapide) à la place d’un bain, 40 litres soit quatre fois moins qu’un bain. 232,8 : 4 = 58, 2 m3 On calcule la différence d’eau gâchée de l’eau nécessaire pour se laver (on garde la douche d’été quotidienne supplémentaire et les 60 douches déstressantes) 232, 8 m3 – 58,2 m3 = 174,6 m3 pour 3 personnes par an 174,6 : 3 = 58,2 m3 pour une personne Je connais donc trois personnes dites de gauche responsables de délit de mégabassine personnelle qui gâchent 174,6 m3 d’eau par an pour se laver longuement, se détendre et ou se rafraichir. Et vous ? Le volume d’eau moyen d’une mégabassine est d’environ 10 millions de m3 on pose 10 millions divisé par 58,2 = 171 821 personnes 1 mégabassine de 10 millions de m3 = 171 821 personnes qui prennent des bains au lieu de prendre des douches. Combien de personnes prennent des douches plutôt que des bains en France, environ 52% (parait-il) on pose 68 millions de français x 52 : 100 = 35 360 000 de français.e.s 35 360 000 x 58,2m3 = 2 057 952 000 m3 d’eau gâché par an par des personnes dites de gauche et dites de droite qui prennent des bains plutôt que des douches soit (divisé par 10 millions de m3 d’une mégabassine moyenne) = 205,79 mégabassines Il y a ce que l’on veut et il y a ce que l’on fait on pose Faut-il arrêter de lutter contre l’installation de mégabassine = non Faut-il arrêter de prendre des bain = oui Faut-il arrêter de perdre son temps à signer des pétitions sans conséquence plutôt que de changer ses modes de vie = (les matheux et matheuses c’est à vous) On note que les personnes dites de gauche qui prennent des bains à la fois pour se laver se détendre et se rafraichir peuvent aussi signer des pétitions contre les mégabassines sans perdre la boule ou la face. On note qu’il n’y a pas de pétitions en ligne pour l’interdiction de vente de baignoires, ces mégabassines de poches. Maintenant On applique ce principe aux piscines des gens dits de gauche en France, deuxième pays au monde en équipement de piscine personnelle. On pose 3,6 millions de piscines en France ….
Il aura suffit que quatre étudiantes de Zhengzhou décident cet été de rejoindre en vélo partagé la ville voisine de Kaifeng pour manger une soupe de ravioli, et qu’elles postent des photos de leur expédition nocturne sur XiaoHongShu (littéralement « petit livre rouge », réseau social très populaire chez les jeunes chinois), pour que des milliers d’étudiants décident d’en faire autant chaque week-end. Dans la nuit du 8 au 9 novembre ils étaient plus de cent mille à emprunter un vélo pour parcourir ensemble les quatre-vingt kilomètres entre Zhengzhou et Kaifeng. Des drones ont filmé ce flux considérable de cyclistes la nuit sur toute la largeur de l’autoroute et à perte de vue.
Mais ce n’est pas le sujet de cet article. Nous voulions parler d’une autre foule, tout aussi étrange, moins massive mais quotidienne. Un attroupement continuel. Qu’il pleuve ou qu’il vente, pas un jour sans qu’un rassemblement se forme devant le Normandie. Le week-end on peut compter jusqu’à 500 jeunes gens réunis là, à photographier le Normandie ou à se photographier devant le Normandie. Cela dure depuis des mois, peut-être déjà depuis plusieurs années. Le Normandie est à Shanghai. Plus exactement « I.S.S Normandie Apartments », rebaptisé « Wukang Mansion », est un immeuble édifié en 1924 pour des investisseurs français à la jonction de Huaihai Road et de Wukang Road (à l’époque avenue Joffre et route Ferguson) par László Hudeck, architecte hongrois installé à Shanghai. Construit sur une parcelle en triangle, le bâtiment a un petit air du célèbre « Flat Iron » de New York. Côté Huaihai Road des arcades élargissent le trottoir sous le bâtiment et donnent sur des boutiques. Le Normandie a été rénové pour l’exposition universelle de 2010 et les nombreux climatiseurs qui ponctuaient la façade de leurs rectangles blancs en désordre ont été alignés et masqués par des coffres ajourés couleur brique. La transformation la plus notable et la plus récente, la plus significative sans doute concernant les milliers de photos quotidiennes dont il est le prétexte, a été la suppression des câbles qui encombraient le ciel du Normandie. Câbles des anciens tramways, fils électriques divers et lignes téléphoniques, dans un fouillis inextricable, très photogénique en soi, mais très gênant pour photographier l’immeuble depuis les angles de Wukang Lu, Xingguo Lu, Huaihai Lu, Tianping Lu, Yuqing Lu.
Le Normandie a une histoire, des histoires, et il n’est pas sans intérêt du point de vue architectural, mais son attrait pour une foule sans cesse renouvelée reste pour nous un complet mystère. Murmuration nous dit Éric.
Puisque tous ces jeunes gens photographient obstinément le Normandie, prenons le temps de l’observer. Une imposante base grise, avec dix-huit arcades au niveau de la rue et un entresol de service couronné d’un balcon dont la balustrade ceinture tout l’immeuble en évoquant le pont d’un navire, puis six étages de briques rouges, et un dernier étage d’attique, gris à nouveau, souligné par un balcon filant avec une rampe métallique et surmonté d’une corniche à modillons (oui, nous avons consulté un lexique d’architecture). Le revêtement gris de la base et de l’attique, est fait d’un enduit particulier constitué d’agrégats de pierre finement broyés dans un liant à base de ciment. Ce « Shanghai Plaster » à finition granolithique est ici moulé avec des rainures afin de simuler la pierre de taille (oui, nous nous sommes documentés sérieusement). Les fenêtres de l’étage noble, au niveau de la balustrade, sont plus hautes et coiffées d’un fronton. Toutes les huisseries sont en métal noir (premier immeuble dit de « style véranda »). L’ensemble est donc plutôt éclectique, entre architecture classique et moderne, et n’a bien sûr rien à voir avec l’architecture chinoise. Il s’agit d’un bâtiment inclassable assez représentatif du goût européen des expatriés de l’époque des concessions à Shanghai.
À l’origine 63 appartements, tous différents, et 30 chambres de service. 1 500 m2 au sol et 30 mètres de haut. En 1924 le Normandie fait sensation et incarne le summum du luxe et de la modernité avec une salle de bain et une baignoire dans chaque appartement, un chauffage central pour tout l’immeuble, des couloirs en véranda à l’arrière pour les dessertes de service, et trois ascenseurs new-yorkais que l’on peut encore voir dans le hall, avec leur affichage d’étage à aiguille façon horloge au dessus des portes.
Pour autant, on ne peut pas dire que le Normandie soit une attraction touristique comme la tour Eiffel, le Sacré-coeur ou Notre-Dame à Paris. Il ne se visite pas. Les centaines de photographes qui encombrent le carrefour ne sont visiblement pas des touristes. Quand ce ne sont pas des Shanghaïens ce sont des jeunes de passage, en transit depuis la gare du sud qui n’est pas loin, ou depuis l’aéroport de Hongqiao, pour les vols domestiques, d’accès direct en métro. Des affichettes sont posées sur certaines vitrines des cafés et boutiques alentour : « vous pouvez déposer vos bagages chez nous ». Astucieux pour faire entrer quelques clients potentiels. Et en effet nous avons vu ici ou là des piles de valises et de sacs de voyage. Devant la tour Eiffel, le Sacré-coeur ou Notre-Dame, les touristes n’ont pas de bagages, laissés à l’hôtel. Passer une heure à Shanghai entre deux trains ou deux avions, et aller photographier le Normandie. Étrange.
Quelques photographes professionnels ont bien compris l’affaire et on les voit démarcher les couples pour un portrait dos au Normandie. Ils portent un iPad en bandoulière avec quelques photos de démonstration, et autour du cou un polaroïd ou un reflex imposant. Peut-être ont-ils saisi l’aura cinématographique de l’immeuble. Dans les années 40 de nombreuses vedettes de cinéma y avait élu domicile. Shanghai était alors la capitale du cinéma chinois. Mais aura dramatique également. Pendant la révolution culturelle l’immeuble fut surnommé le plongeoir par les gardes rouges. Une douzaine de stars déchues se sont jetées des fenêtres du Normandie. Shangguan Yunzhu entre autre, le 23 novembre 1968 à 3h du matin, pour avoir joué dans un film qui cautionnait les valeurs bourgeoises. Comme si les actrices étaient responsables des mauvaises actions des personnages qu’elles incarnent. En 2007 encore, Tang Wei fut bannie pour avoir joué le rôle d’une étudiante amoureuse d’un général japonais et trahissant ses amis résistants pour le sauver, dans « Lust, Caution » d’Ang Lee. Aura apocalytique enfin. Dans « Shanghai Fortress », film de science-fiction chinois sorti en 2019, Shanghai est la dernière ville du monde à résister à la destruction totale de la civilisation humaine par des extraterrestres venus s’approprier une mystérieuse énergie. Une scène montre le Normandie en proie aux flammes dans le chaos généralisé qui suit l’assaut des robots ennemis. Le côté paquebot du bâtiment et son acronyme I.S.S (pour International Savings Society, et non International Space Station – pour certains historiens le nom serait un hommage à un cuirassé français détruit en 1924 après un traité de désarmement) le prédestinait peut-être à jouer un rôle dans la guerre intergalactique. Le film, pesamment nationaliste, très critiqué pour être une bluette sentimentale plutôt qu’un récit d’anticipation, a été un échec commercial, à tel point que le producteur, le scénariste et le réalisateur furent contraints de présenter des excuses publiques, mais on peut se demander s’il n’a pas été en réalité le déclencheur de la photogénie pathologique du Normandie. Telle est tout au moins notre hypothèse, d’ores et déjà invérifiable car sur les réseaux sociaux les photos déclenchent d’autres photos et le motif initial de l’emballement est le plus souvent ignoré des photoclonigraphes. (pardonnez ce mot-valise, qui n’est pas péjoratif dans notre esprit, mais instagramiste n’aurait pas de sens ici dans la mesure où Instagram est bloqué en Chine).
Cette passion mimétique invraisemblable a progressivement changé le quartier que nous connaissons bien pour y avoir habité. Au carrefour Huaihai-Wukang-Xingguo-Tianping-Yuqing la police veille en continu. La cantine tranquille de Xingguo Road où nous déjeunions souvent, et d’où nous pouvions observer le Normandie, auquel personne alors ne prêtait attention, a été démolie et subdivisée en trois cafés qui ne désemplissent jamais. Sous les arcades du Normandie, la banque a fait place à un bureau de « Xinhua Culture & Creativity », et la vieille pharmacie où nous achetions de l’aspirine avant de lire les médias français a été remplacée par une proprette « Urbancross Gallery » consacrée à l’histoire du quartier.
Et à propos d’histoire, l’histoire romanesque de l’architecte du Normandie vaut aussi d’être contée. Ne soyons pas avare de digressions. László Hudeck est né en Slovaquie. Son père était architecte et dès 12 ans il l’accompagnait régulièrement sur les chantiers. Ses études d’architecture en Hongrie furent interrompue par la guerre et il s’enrôla en 1915 dans l’armée d’Autriche-Hongrie. Capturé en juin 1916 sur le front russe où il avait été envoyé pour relever des cartes et construire des abris, il est blessé à la tête, hospitalisé, puis envoyé dans un camp de prisonniers en Sibérie. Là il attrape la typhoïde, puis un accident lui vaut plusieurs fractures à une jambe. Cette malchance lui donne finalement l’opportunité d’être évacué par la Croix-Rouge et il saisit l’occasion d’un blocage du train pour s’échapper à proximité de la frontière chinoise. Malgré sa jambe cassée il réussit à atteindre Harbin, puis, seul, sans argent et sans parler chinois, il parvient à rejoindre Shanghai (2500 km). Là il trouve un emploi de dessinateur dans une agence d’architecture américaine, avec l’intention de gagner assez d’argent pour retourner chez lui. Ayant très vite convaincu de son talent, devenu associé de Rowland A. Curry, il prolonge son séjour, se marie à une allemande née à Shanghai et fini par créer sa propre agence. Capable de construire tout aussi bien un manoir anglo-normand à colombage, un palais Pompéien, une église néo-gothique, un gratte-ciel américain, un cinéma hollywoodien ou une villa Art-Déco, sans jamais contrarier le goût de ses commanditaires, László Hudeck conquiert rapidement une riche clientèle, principalement occidentale mais aussi chinoise. Plus de soixante dix de ses bâtiments (sur une centaine) sont encore visibles à Shanghai, bien conservés et maintenant protégés. En 1947, peu avant de prise de pouvoir du parti communiste, il doit quitter précipitamment Shanghai avec sa famille, non sans avoir anticipé son nouvel exil par des transferts d’argent en Suisse pendant l’occupation japonaise de Shanghai (alerté peut-être par la triste fin de son confrère Elliott Hazzard, mort en captivité au Columbia Country Club qu’il avait lui-même construit, transformé en camp de détention pour les résidents américains par les occupants japonais après Pearl Harbour). László Hudeck s’installa finalement en Californie où il passa les dix dernières années de sa vie, enseignant à Berkeley et étudiant la théologie. Il succomba à une crise cardiaque en 1958 lors d’un tremblement de terre, cauchemar de tout architecte.
Bien que le nom de Hudec figure sur les plaques Architecture Heritage apposées sur toutes ses réalisations à Shanghai, il est très probable que les foules du Normandie ignorent tout de lui. Ce n’est pas l’histoire de l’architecture qui les réunit là. Mais quoi ? Que font ici, sur les trottoirs aux angles des rues face au Normandie, tous ces jeunes gens le bras levé, saluant longuement un bâtiment de brique, non pas agitant un drapeau, mais brandissant au dessus des têtes de la foule environnante un écran avec l’image du bâtiment ? À quel étrange rituel assistons-nous ?
On se souvient que Walter Benjamin avait diagnostiqué, dans l’œuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique, le dépérissement du caractère magique de l’œuvre d’art à mesure qu’elle devenait plus facilement reproductible par la photographie et le cinéma, en même temps que l’accroissement considérable de son caractère d’exposabilité. « Dans la photographie, la valeur d’exposition commence à refouler sur toute la ligne la valeur rituelle » écrit-il dans ce texte visionnaire, contemporain des premières années du Normandie. Mais presque cent ans plus tard, devant le Normandie, à l’ère des smartphones, de la photo numérique et des réseaux sociaux, les innombrables photographies prises à chaque minute n’ont pas vocation à être exposées. Elles sont destinées à être partagées dans l’instant avec quelques amis connectés, puis oubliées au fond d’un disque dur et effacées lors d’une prochaine réinitialisation à l’achat d’un nouveau modèle de smartphone. Il nous faut prendre au sérieux ce curieux pèlerinage à l’angle de Huaihai Road et Wukang Road. Les salutations photographiques adressées sans cesse à des balcons vides (peut-être celui de Shangguan Yunzhu), ne relèvent-elles pas au fond d’un rituel magique, qui célèbre une sorte de culte du moment vécu éprouvé dans la communion du cliché ? Il semble bien que pour les foules du Normandie la valeur rituelle a repris le pas sur la valeur d’exposition. Et il est évident dans ce cas que le cérémonial doit être répété quotidiennement, inlassablement, et pas seulement le dimanche.
Vous rappelez-vous des Smart Mobs ? « Les foules intelligentes », un livre d’Howard Rheingold en 2002, paru en français en 2005 (M2 Éditions). C’était avant Facebook et Twitter (2006) et avant le premier smartphone (2007). La préhistoire diraient les jeunes du carrefour devant le Normandie. En retrouvant le livre sur une étagère chez nous, une carte postale qui servait de marque page s’est échappée. C’était une vue de Pudong en 2005. La Pearl Tower trônait fièrement, seule au bord du Huangpu (la Jin Mao Tower était hors cadre). La préhistoire donc. Depuis, elle est cernée de gratte-ciels. Depuis, les réseaux sociaux ont fait les ravages que l’on sait et un protofasciste va s’installer à la maison blanche. Mais en 2005, Howard Rheingold, fort de son expérience de The WELL (première communauté virtuelle, créée en 1985, ancêtre des réseaux sociaux) et à partir de son observation du comportement des passants au carrefour de Shibuya à Tokyo, consultant les textos sur leurs téléphones géolocalisés, entrevoyait une nouvelle ère de l’intelligence partagée grâce à l’interconnexion pervasive de tous les humains. Son optimisme a été quelque peu démenti, mais pourquoi devrait-on rejeter définitivement les espoirs qui n’ont pas été réalisés ? Enthousiaste mais jamais naïf, Howard Rheingold envisageait d’ailleurs très clairement à la fin de son livre le risque d’un panoptique permanent, et concluait sur la question : « Technologie de coopération, ou appareillage ultime de désinformation divertissante ? ».
Entre l’utopie d’une coopération ouverte, sans captation ni frontière ni péage, et les enclosures imposées par les réseaux sociaux conçus comme des plateformes propriétaires, subsiste une forme de coordination divertissante, qui a pris un temps le nom de Flash Mobs, et qui échappe à tout contrôle. Les 100.000 cyclistes sur l’autoroute entre Zhengzhou et Kaifeng en sont un exemple. Le rituel quotidien devant le Normandie en est un autre. Ces formes, qui ont une dimension politique forte sans porter aucune revendication, qui mobilisent massivement un engagement intense autour d’un geste insignifiant, désintéressé, ne pouvons-nous pas en considérer la nature artistique ?
post-scriptum Une étude publiée le 13 novembre dans la revue Nature par une équipe de recherche de Google montre qu’il est possible de mesurer très précisément l’état de la Ionosphère à un moment donné dans une zone particulière, en recoupant les données quotidiennes envoyés par les capteurs GPS de 40 millions de smartphones Android pour leur géolocalisation via les satellites, et en calculant les micro-décalages de signaux dûs aux variations de la concentration en électrons entre 50 et 1500km d’altitude. Impressionnant, non ? Reste à imaginer ce que nous pourrions faire des millions d’images du Normandie prises en quelques années, plus ou moins sous le même angle à toutes heures du jour et de la soirée. Quelque chose comme une iconosphère est devenue la « zone critique » de notre sensibilité.
C’est vraiment moche de jouer de mots sur un prénom ou un nom propre, ami ou pas. Pourtant nous n’avons pas su résister, quoique détestable soit le marketing des titres chez « Libération ». Bref, nous regrettons déjà ce titre idiot pour parler d’un artiste dont nous apprécions le travail, mais il nous pardonnera si nous lui envoyons demain quelques acheteurs. Nous avons reçu un mail de Brad Adkins la semaine dernière. Brad annonçait une vente directe chez lui ce week-end avant son déménagement.
Si vous lisez TINA à Portland il faut absolument vous rendre à la « Moving Sale » chez Brad Atkins, 1609 NE 114th Ave, Portland OR, samedi et dimanche, 12 et 13 octobre, de 11h à 18h, ou dès aujourd’hui de 18h à 21h.
Brad Adkins (BA) vit et travaille à Portland (PDX – code pour Portland International Airport). Habituellement il vend ses oeuvres directement sur son site web BA-PDX (www.ba-pdx.com), conçu comme une boutique en ligne saisonnière. La moitié de l’année Brad gagne sa vie comme peintre en bâtiment pour financer l’autre moitié de l’année son activité artistique. Pendant la période des chantiers il met sa boutique en pause, faute de temps pour gérer les commandes et faire les envois. Lors d’une précédente saison nous avons acheté sur son site un billet de 1 dollar, teinté en vert, vendu 20$.
La plupart des articles en vente sont des surplus d’exposition. Lorsque l’occasion se présente d’une présentation publique de son travail, Brad conçoit et produit une oeuvre pour la circonstance en fonction du contexte. La fabrication d’un objet coûte toujours moins cher s’il n’est pas unique. Passé l’évènement l’oeuvre subsiste donc comme multiple, même si l’intention n’était pas d’éditer un multiple. Et c’est grâce à la boutique en ligne que Brad s’en débarrasse et se rembourse plus ou moins des frais de production. Une manière de vider la galerie ! Il produit aussi parfois directement pour sa boutique des posters, des tshirts et des autocollants. C’est déjà selon nous admirable de désinvolture à l’égard du marché de l’art et de ses logiques spéculatives. Rien ne sert de stocker en attendant une plus-value hypothétique si vous n’avez pas l’intention, l’envie ou la compétence de vous en occuper obstinément. Plutôt que d’enfermer le travail à l’abri des regards dans un entrepôt coûteux que vous finirez par transférer à la déchetterie, mieux vaut le distribuer à prix coûtant et lui permettre ainsi de continuer à exister socialement en infiltrant quelques intérieurs domestiques et univers mentaux, où il pourra éventuellement devenir une ressource pour d’autres.
Depuis peu Brad vend aussi dans sa boutique toutes sortes d’objets de seconde main, plus ou moins étranges, et pour le moins kitch (si tant est que cette catégorie ne dénote pas le mépris de classe de qui s’estime titulaire du bon goût). C’est ce qui nous a intrigué et qui motive ce post pour TINA. Il faut bien sûr se méfier d’une interprétation qui serait biaisée par une méconnaissance du contexte et une incompréhension des enjeux locaux. Nous ne vivons pas à Portland et rien n’atteste que nos questions ici aient une résonance là-bas. Certains gestes pourraient avoir à nos yeux une signification sans rapport avec ce qui les a motivés, et l’intention qui les porte pourrait en fait contredire l’intérêt que nous y trouvons. Mais pourquoi pas finalement ? L’usage que nous en ferons dans notre environnement serait-il invalidé par l’emploi dont ils ont été animés dans leur propre écosystème ? L’intention du geste est-elle plus vraie qu’une interprétation qui ne prétend pas établir la vérité de l’intention mais esquisser la potentialité d’une lecture et d’une fonction nouvelle ? Ces précautions dites, que faire du voisinage sur les pages de la boutique en ligne de Brad des multiples qui semblent d’art et des pièces uniques qui semblent de brocante ?
Quoi de commun entre un Tshirt jaune avec l’inscription « CATS ARE NOT A MONOLITH », un dessin au crayon représentant une religieuse, signé et daté Zimmerman 1986, une fausse paire de jumelles (en fait un double flacon d’alcool, dit « barnocular ») fabriquée au Japon sous la marque « Comoys Of London », et une taie d’oreiller avec l’inscription AH sur une face et HA sur l’autre, sinon que leurs photographies cohabitent sur la même page web ? Ces quatre objets ont au moins en commun d’être vendus 60$. Et c’est précisément selon nous cette même valeur, ainsi que leur voisinage immédiat sur le site de Brad Adkins, qui en fait tout l’intérêt, dans une corrélation dévastatrice et réjouissante. Sur un même plan : un travail de Brad Adkins (la taie d’oreiller), un autre travail de Brad Adkins en collaboration avec Malia Jensen (le Tshirt jaune), un dessin d’amateur (« Sister ») et un objet trouvé (le barnocular). La rigueur d’un artiste conceptuel, l’humour crypté d’internet, l’étrangeté d’un gadget d’occasion, et la naïveté appliqué de l’art du dimanche. Tout ceci cohabite apparemment sans complexe, sans ironie, et sans arrogance ni condescendance. Ce n’est peut-être possible qu’à Portland, cela n’a peut-être aucun sens pour vous, ou peut-être n’avons-nous rien compris, mais c’est tellement, tellement, réconfortant ! Chez DeYi Studio nous rêvons de pareille désinvolture tranquille, pour nous-mêmes qui tentons laborieusement de nous extirper des logiques d’expositions, et pour tant de jeunes artistes si malheureusement professionnels au sortir du diplôme et si sérieusement crispés sur les questions de statut inculquées dans les écoles d’art.
Après avoir écrit ces lignes nous sommes retournés vérifier deux ou trois détails sur la boutique en ligne saisonnière de Brad Adkins. Vous serez certainement déçus de ne trouver plus les objets de seconde main dont nous parlons. Brad nous explique dans un mail « (…) the boot sale items went offline in preparation for the move. going to mostly populate my in-person resale shop with the boot sale items and am revising the online shop to reflect this change. tentatively planning to again host a very small selection of boot sale items at the shop. » Il faudra donc patienter pour revoir la catégorie « boot sale » ou bien se rendre en personne chez Brad à Portand ce week-end. Pour vous consoler tout de même ci-dessous un petit aperçu en vrac.
PS. Si comme nous vous demeurez perplexes en lisant « boot sale », sachez qu’il ne s’agit pas de chaussures mais de coffres de voiture. L’équivalent du vide grenier des villages ici, mais sur des parkings, au pied des voitures, Amérique oblige. https://en.wikipedia.org/wiki/Car_boot_sale
Un article sur un article, voici qui ne va peut-être pas vous avancer à grand chose, et vous perdre davantage encore vos fenêtres en cascade. Voilà qui redouble aussi le sport favori des réseaux sociaux qui veut que l’on commente ce que les autres ont déjà commenté. Mais si je ne suis comme tout le monde qu’un mouton, je peux être au moins un mouton transparent, avec la référence taggée en fluo sur la laine.
L’article en question est signé de Morgane Tual et il est paru hier dans *Le Monde* du 30 septembre. Il y est question de **Social AI**, une nouvelle application pour smartphone que l’autrice a testé. L’article est intéressant pour la présentation de l’application intéressante dont il parle, et cela suffirait à justifier de vous le signaler, mais aussi par une remarque inattendue qui touche directement à la question des pratiques artistiques émancipées du monde de l’art d’exposition.
Décrivons d’abord brièvement l’application, que de mon côté je n’ai pas pris le temps d’essayer. Le principe est celui d’un réseau social où vous êtes seul, ce qui est en soi une très bonne idée. Mais seul avec un peuple de chatbots causant par IA interposée. Des chatbots intelligents dira-t-on. Donc vous téléchargez l’application sur votre inséparable smartphone, puis vous cochez toutes sorte d’options pour sélectionner le genre de chatbot de votre réseau social perso. Des bavards courtois, flatteurs, blagueurs, ronchons, philosophes ou poètes, comme vous voulez, mais, rassurez-vous, jamais cochons ni insultants, GAFA oblige. Une fois votre forum bien habité vous pouvez commencer à dévider sans attendre vos états d’âmes et réflexions idiotiques quotidiennes. Alors et aussitôt votre petit peuple de chatbots déversera à son tour son flot de réactions, commentaires, approbations, réserves, critiques ou smiley. Ça sera toujours ça de moins à encombrer les autres réseaux sociaux. C’est donc encore de ce point de vue une très bonne idée. D’après le concepteur se serait une manière de tourner ultra-vite sept fois la langue avant de risquer un mauvais retour de bâton dans une assemblée de vives susceptibilités n’ayant pas la sagesse de tourner sept fois la leur sur le clavier. Pourquoi pas, il faut de tout pour faire un monde, et il faudra de plus en plus de tout dans le monde artificiel qui s’annonce. On attend impatiemment la killer app pour chatbot entre eux sans aucun utilisateurs.
J’en viens à la remarque qui m’a retenu, et que je m’étais faite dès la description, sans attendre la morale, mais qui m’a frappé car je pensais être à peu près seul à me faire ce genre de réflexion. Je cite : « (…) le gadget aura au moins le mérite, à la manière d’une expérience artistique, de nous interroger sur notre propre rapport aux réseaux sociaux (…) ». Voilà, c’est dit, avec Social AI nous avons affaire à quelque chose qui relève d’une expérience artistique ! Le malentendu est probablement qu’ici l’art est défini en creux comme quelque chose d’inutile (un gadget) qui interroge quelque chose (n’importe quoi fait l’affaire, mais ce sera plus crédible avec un grand problème de société), ce qui caractérise en effet assez bien l’art d’exposition, en ajoutant toutefois « et qui ne mange pas de pain » (traduit pour l’IA : « sans que ça n’engage à rien ni ne porte à conséquence »). Or ce qui est à noter je crois, c’est que cela relève bel et bien d’une expérience artistique, mais avec la très grande qualité de ne pas le revendiquer, ni de jouer petit bras dans l’espace étriqué, protégé et contrôlé de l’institution-marché de l’art d’exposition. Voici quelque chose comme une œuvre qui ne se dit pas d’art, qui investit un espace beaucoup plus vaste, et qui ouvre sur un usage divergent du monde sans nous faire la leçon d’un questionnement éthique ou politique. L’art que nous attendons pas et qui ne nous attend pas mais dont nous avons besoin.