Ce hangar de deux cent mètres carrés, avec les vitres cassées, sans électricité, sans eau, sombre et glacial, c’est chez moi maintenant. Il est spacieux mais pas confortable, décoré de cartons entassés et de meubles vides qui ne servent plus à rien. Je vis au milieu des bâches qui protègent les restes de ma vie, les restes de ma vie d’avant. Dehors, c’est ici que je vis, marginale, c’est moi maintenant. Quelques bougies pour les soirs où j’affronte le froid après la tombée de la nuit. Une tente qui protège du vent et du vertige d’un si haut plafond. Dans un appartement de luxe on nous le présenterait comme une pièce luxueuse avec poutres apparentes, moi je les appelle simplement poutres pour se pendre, juste au cas où mes idées s’envolent trop haut. Dans cet abri de toile quetchua et de bâches légères, il y a un homme, allongé dans le lit de fortune, il reste là, juste à côté de moi, à regarder les intempéries de ma vie, à me tenir la main, me caresser la joue. Il admire avec moi le ciel de ma tente, ronchonne avec moi du tintement trop matinal du clocher de l’église, me sourit, m’embrasse, me réveille, me fait croire que ma vie est normale. Me fait croire que comme lui un jour je me lèverai dans une grande maison chauffée dans un brouhaha de télévision allumé et de cafetière, bien habillée pour me rendre dans un bureau avec une tasse super pote offerte par ses collègues. Moi je regarde par l’ouverture de ma tente et j’y vois mes matins d’enfant, quand on campait dans le jardin de mes parents l’été, ni trop près de la maison pour ne pas qu’on nous entende, ni trop loin parce qu’on est des guerriers mais on ne sait jamais. J’entends encore les discussions interminables pour savoir ce que l’on voulait faire plus tard. Moi je le sais aujourd’hui.
10 février, 19h. Au cœur de l’hiver pluvieux, la librairie Divergences, qui est aussi une maison d’édition, installée dans l’ancienne poste de Quimperlé, Finistère, a invité Guillaume Sabin auteur de Dévier, Économie de l’émancipation et écologie des relations paru aux éditions Libertalia. La salle est pleine, une trentaine de personnes d’âges divers. L’auteur remercie et souligne que sans le soutien des librairies et des maisons d’édition indépendantes son livre n’existerait pas, ne rencontrerait pas de public. Il est venu avec Coline, une des protagonistes de Dévier, qui arrive de la ferme de Kercaudan, sur la commune de Pont-Aven, à une vingtaine de kilomètres, où coexistent depuis plusieurs années activités vivrières et transformatrices, pratiques artisanales et artistiques, cidrerie, brasserie, cantine, réflexion menée sur la question de l’alimentation, accueils et habitations variées (classiques, partagées, légères), ceux qui travaillent sur place, ceux qui vont travailler à l’extérieur, ou qui conjuguent les deux. Un lieu où l’on est toujours disposé à suspendre un moment ce qu’on est en train de faire pour se consacrer à l’essentiel : rencontrer, prendre du temps pour les autres. Un lieu dont à plusieurs reprises Guillaume Sabin tiendra à souligner la joie qui s’en dégage. Quand on demande à Coline à quoi tient cet état, elle répond en riant qu’elle n’en sait rien. Sans doute ceux qui vivent là sont-ils contents d’y être et de partager des tâches auxquelles ils trouvent du sens. La notion de Bullshit jobs, mise en circulation par l’anthropologue David Graeber, a gagné aujourd’hui les « beaux » métiers délibérément choisis par ceux qui ensuite s’en retirent accablés par les injonctions et les contraintes de rentabilité incompatibles avec les raisons de leur engagement : enseignement, domaine social, médical… Mais dévier ce n’est pas quitter, ce n’est pas s’installer dans la marge, c’est changer de voie tout en gardant un pied dans la société telle qu’elle est, où on n’est pas opposé si besoin à aller faire une saison. Dans chacun des lieux autour desquels se tisse la réflexion de l’auteur, se rencontrent ces vies qui, à la campagne comme à la ville, dévient du « travail discipliné » pour se rendre disponibles à d’autres pratiques, d’autres rythmes, où la question du temps ne s’envisage plus en termes de rentabilité (faire le maximum de choses en un minimum de temps), de temps fragmenté consacré à mille tâches, mais en termes de disponibilité. Il y a dans ces choix la volonté de reprendre la main sur ce qu’on produit, de savoir comment les choses marchent, d’être capables de les réparer, de ne pas vivre sous leur dépendance et dans ce besoin d’argent sans cesse relancé par l’obsession d’un équipement toujours neuf et performant. Réparer, bricoler, s’entourer, s’entraider. S’émanciper de la vie structurée par l’univers privé, remettre en question les normes qui séparent travail et loisir, espace privé et public, dedans, dehors. Percevoir les choses par le milieu, au cœur du présent plutôt que dans la perspective d’un futur à jauger en termes de réussite ou échec. L’ambition de l’auteur : déplacer le regard vers ces pratiques peu spectaculaires, «des expériences ordinaires qui s’épanouissent dans le cours de la vie quotidienne et se passent de l’héroïsme». Le livre a été écrit après qu’empêché par la période covid de mener un travail de terrain prévu en Argentine, Guillaume Sabin décide de rendre visite à ceux, celles, qu’il avait rencontrées quelques années auparavant dans le cadre la formation : «Éducation populaire et transformation sociale», qu’il accompagnait à l’université de Rennes. Chacun, chacune est disposée à le recevoir, à lui donner temps, gîte et couvert ; une fois sur place il met comme les autres la main à la pâte et on discute. Personne ne roule sur l’or, les voitures sont rafistolées, il y a souvent de la gadoue autour des lieux d’habitation mais la bonne humeur et la confiance sont là. Le livre réfléchit en même temps qu’il décrit des modes de vie. Guillaume Sabin de son côté, s’il a gardé pied dans la recherche, a quitté l’université pour rallier la Réserve de matériaux de Brest, une association qui récupère, revend à prix libres et transforme des matériaux issus du bâtiment, accueille des chantiers d’insertion, et mène une réflexion sur les pratiques du recyclage. Plusieurs diplômés des beaux-arts ont ainsi pu, en rejoignant La Réserve, donner au terme de « professionnalisation » un sens un peu différent de celui dont l’affublent maintenant leurs écoles.
Parce que la grande majorité des logiciels que nous utilisons sont trop trop — techno-libertariens, intrusifs, surveillants, commerciaux, dédiés à entrainer des I.A. — nous avons dressé une petite liste de logiciels alternatifs*. La liste des alternatives c’est bien, cela fait gagner du temps mais l’essentiel n’est pas là, l’essentiel est votre motivation et il en faut pour franchir le cap, s’y mettre vraiment.
Bouger Le site sncf.com est vraiment trop lourd et trop commercial mais 12train est léger, rapide, minimal, créé et maintenu par un développeur alsacien. https://www.12train.com
Cartographie Perso je n’en peux plus des zoé-google qui quadrille ma ville avec leurs caméras. Bye bye Google maps, utilisez Open Street Map. https://www.openstreetmap.org Ou bien Organic Maps, qui en plus des routes, connait aussi les sentiers de randonnée et les pistes cyclables, et qui permet de télécharger des cartes en local pour des randonnées hors connexion : https://organicmaps.app/fr
Musique Quittez toutes ces plateformes qui exploitent les musiciens, ou qui soutiennent ICE ou financent les industries de l’armement (Spotify). Vous n’avez pas un disque-dur bourré de mp3 ? un walkman ? un abonnement à une salle de concert ? Si vraiment vous êtes accro alors utilisez un service français, qui paye mieux les musiciens : https://www.qobuz.com/ pour la qualité audio https://www.deezer.com/ pour le choix du catalogue
Pétitions N’utilisez plus change.org (américain) ou mesopinions.org (français, privé, exploitant vos mails) mais Pytition de Framasoft https://framalibre.org/notices/pytition.html
Réseaux sociaux Instagram : très dur de franchir le pas et de quitter Instagram car c’est the place to be professionnellement pour tous les artistes-créateurs mais Pixelfed est super mais encore un peu désert pour l’instant, mais marcher dans un désert reste intéressant. https://pixelfed.fr Whatsapp : dur de s’en passer côté famille, vie quotidienne, assos, alors que Signal ou Chatmailsecure sont top. Il y a aussi DeltaChat, qui utilise les passerelles mail pour fonctionner et est donc quasiment impossible à bloquer (c’était le seul service encore fonctionnel en Iran pendant le blocus internet). https://signal.org/fr https://chatmailsecure.com https://delta.chat Vimeo adieu, installez votre propre serveur PeerTube ! https://peer.tube Au revoir Facebook nous sommes passés à Mastodon, génial, sans pub, sans exploitations de vos données. https://joinmastodon.org/fr Les solutions proposées par Framasoft. Bon ok parfois Framasoft c’est un peu « mal foutu », manque de vraies interfaces intuitives, manque de design, un peu l’esprit et l’esthétique d’il y a vingt ans 🙂 mais ça marche quand même https://framasoft.org/fr https://degooglisons-internet.org/fr
Transfert de fichiers Désolé We transfer on te quitte pour Gros fichiers https://www.grosfichiers.com/fr Désolé Gros fichiers il parait que désormais tu entraînes des I.A avec nos données alors on passe à un NextCloud (qui remplace aussi DropBox et GoogleDrive tant qu’à faire), hébergé chez soi si on a des doigts de fée geek, soit chez Zaclys ou un autre Chaton qui propose ces services à petit prix solidaire : https://nextcloud.com/fr/ https://www.zaclys.com/ https://www.chatons.org
Web N’utilisez plus Safari (lourd, Apple) ni Chrome (Google), mais Brave, confidentiel, avec bloqueur de pub intégré, ainsi que son moteur de recherche indépendant ou aussi Vivaldi. https://brave.com/fr https://vivaldi.com/fr
* Nous mettrons à jour cette page dans les mois qui viennent car tout change très vite.
À propos d’une chaise monobloc blanche percée de 700 trous
C’est une chaise monobloc ordinaire en plastique blanc. Elle traîne dans le jardin du PAN Café sur l’île Saint-Denis. On n’y prête pas attention, sauf quand on veut s’asseoir. Rien de spécial donc. Elle passe inaperçue. Elle est pourtant assez particulière. Elle est constellée de petits trous. Des centaines de trous du diamètre d’un crayon, sur toute la surface, dossier, accoudoirs et pieds compris. Nous ne l’aurions pas remarquée si quelqu’un n’avait glissé la tige d’un pissenlit dans l’un des trous de l’accoudoir. Une fois attentif cette chaise nous intrigue et retient le regard comme un tamis le caillou, ou la pépite. Tout en restant parfaitement banale, pas bancale, tout à fait fonctionnelle, la chaise perforée trahit un geste et une intention. Le geste, nous l’imaginons répétitif et obstiné, avec une perceuse électrique probablement. L’intention est plus mystérieuse. Défoulement obsessionnel d’un maniaque du foret ? Concept ultime de designer dépressif ? Avatar des forminifera de Tony Cragg ? Customisation ingénieuse pour accélérer le séchage de la chaise après l’ondée ? Simulation de l’effet de la grêle par un jardinier poète ? Si ces questions se posent et si ces hypothèses se valent c’est que rien n’est déclaré et que l’affordance reste vague, très vague. Et en ce qui nous concerne nous tenons cette indécision apparente pour une décision artistique. Et rien, mais vraiment rien, ne vous oblige à nous suivre (et cela fait partie de son charme). Que l’on s’amuse à piquer des fleurs dans les trous ou que l’on tente de mouler une faisselle dans le creux du pied pour vendre ensuite du fromage de chaise au marché de Gratens (1), que l’on s’y assoie simplement pour bavarder avec des amis où que l’on s’abîme dans une nouvelle théorie esthétique, cette chaise offre des possibles multiples sans imposer aucune vérité. Cette œuvre ne revendique pas le statut d’œuvre d’art. Et pourtant c’est bien en tant que proposition artistique qu’elle nous intéresse ici. En tant que proposition artistique exemplaire d’un art non déclaratif.
Le paradoxe n’est qu’apparent, l’enjeu est politique.
Rien dans le contexte du jardin du PAN Café ne signale qu’il pourrait s’agir d’autre chose que d’une chaise de jardin. Rien dans le propos de Louis Clais, qui a réalisé cette chaise et quelques autres (sans titre, ni date ou numérotage), rien qui relève d’une affirmation artistique. Bien sûr le PAN café organise le week-end des rencontres culturelles. Mais que le jardin soit fréquenté régulièrement par des artistes ne contamine pas spontanément les chaises d’une ontologie particulière. Bien sûr Louis Clais a étudié l’art et conçoit son activité comme une pratique artistique. Mais il ne se tient pas à côté de sa chaise de jardin pour en revendiquer l’auctorialité (autorité) ou en commenter la fabrication et en expliciter les intentions. Il maintient au contraire une distance entre lui comme auteur et l’objet mis à disposition. S’il y a une intention explicitée quand on lui pose la question c’est que la chaise reste disponible à toutes les intentions, à tous les usages. S’asseoir bien sûr, mais aussi disposer des fleurs dans les trous, tendre un fil pour une performance, ou en refaire une « fausse » chez soi pour son jardin. Une voisine a demandé à Louis Clais quel était ce modèle et où elle pourrait acheter les mêmes. A la question de l’art se substitue la question de l’usage (2).
Nous avons demandé à Louis Clais s’il avait lui-même disposé les fleurs sur la chaise. «Non, les fleurs ne sont pas de moi, j’étais très content, car j’ai le désir que les trous des chaises suscitent des idées d’usages possibles. Quand il pleut, des gouttes d’eau se coincent dans les trous et forment des loupes. Je vois ça comme une pratique, comme si j’avais inventé ma nouvelle recette de tartes, que je peux maintenant faire aux occasions. À chaque itération, j’interprète avec un assaisonnement différent. Il y a énormément de variantes de cette chaise monobloc blanche et beaucoup d’états de dégradation du plastique, parfois cuit au soleil, brillant ou griffé, taché. Je m’en lasse moins que du papier vélin. Je fais à chaque fois un nouveau dessin d’une nouvelle manière, parfois je compte les trous et parfois pas du tout. Je varie aussi le diamètre du foret ; généralement, chaque trou d’une même chaise a le même diamètre, parfois je change cette règle. J’ai mis en pratique cette idée de dessins à la perceuse sur chaises pour la première fois en août 2022 à Bruxelles et j’en ai fait une douzaine depuis.»
Déclarer ou reconnaître
Une œuvre exposée prétend avant tout que l’on reconnaisse à son auteur le statut d’artiste. Elle n’est souvent que le levier, le prétexte ou l’alibi de cette affirmation autoritaire. C’est une question de déclaration ; c’est une affaire de stratégie ; c’est une histoire de position. Au contraire une œuvre non déclarative attend simplement d’être éventuellement reconnue en tant que proposition artistique. Elle n’impose rien et supporte de passer inaperçue ou de rester anonyme. Si nous la reconnaissons c’est que nous le voulons bien. Si nous lui trouvons un intérêt c’est pour elle-même et non comme vecteur d’un jeu social articulant pouvoir et valeur. Dès lors, quand reconnaître est plus décisif que déclarer, les cartes se trouvent redistribuées et tout le monde peut jouer à nouveau. Tandis qu’il y a inévitablement un monopole de la déclaration (l’artiste, le critique, le marchand, l’institution), il n’y a jamais de monopole de la reconnaissance. Libre à nous comme à vous et à d’autres de reconnaître ou pas comme une proposition artistique la chaise monobloc blanche percée de 700 trous à disposition dans le jardin du PAN café. Ça ne changera rien. Et c’est ça qui change tout. À disposition n’est pas en exposition.
notes (1) selon une anecdote racontée par Louis Clais après la convention aR de Gratens en septembre 2025 (2) voir Stephen Wright : http://www.mabsociety.com/usership—a-lecture-by-stephen-wright.html https://archive.arte-util.org/tools/lexicon/
photos : Julie Vayssière (1 et 3), DeYi Studio (2), Juline Darde Gervais (4 et 5)
Nuit performance. Une de plus. Une nouvelle cassette mini-DV à ranger dans sa collection au petit matin. J’imprime mes derniers A4, une phrase, fond blanc, format à l’italienne, trente copies.
« Lumières allumées toute la nuit, franchement il faut vous réveiller »
Sweat noir à capuche. Trente boutiques de ma ville comme objectif. Coller l’affichette, prendre une photo, une vidéo pour la trentième boutique, un travelling qui fini sur l’affichette. C’est clair. Carré dans l’axe.
Après une centaine de performances je vois mieux les failles de ce processus. Ça sent le sapin me suis-je dit au petit matin en rentrant et en me préparant une chico. Cette méthode, cet archivage sans destination, ce refus de montrer quoi que se soit. Je n’en tire plus grand chose. Trop scolaire, trop répétitif, trop conceptuel, trop carré dans l’axe. Ma chico est parfaitement dosée, au gramme près, eau filtré, 50 degrés, elle agit sur moi en un instant, se répand dans mon corps et j’aimerais que mes phrases aient la même puissance, la même énergie. Stigmatiser les gens de manière drôle, chercher le déclic, même infinitésimal, j’y croyais à fond pourtant.
Ça dure toute la matinée, trois chicos. Je m’assoies en tailleur devant la mini bibliothèque contenant les mini-DV. J’attends. C’est long. Je les compte, 103 non 104, je recompte, 104.
Il est 15h, je n’ai pas pensé à manger, nouvelle chico pour mieux réfléchir, deuxième cigarette de la journée. Je mets les cassettes mini-DV dans un carton, seules 98 rentrent dedans, ça me contrarie fortement. Je recommence avec deux cartons de plus petites tailles.
Du moins j’espère passer à autre chose mais les deux cartons m’encombre, me retienne dans ma petite histoire de l’art personnelle. C’est toujours lourd le passé et une nouvelle chico ne l’atténuera pas.
C’est dimanche, ça peut faire l’objet de la transition attendue. Ne rien faire qu’aller déjeuner chez ses parents à 658 mètres. Ça se passe toujours aussi bien au restau ? Oui, oui, 128,50 euros de pourboires cette semaine. Les chiffres c’est carré dans l’axe.
Lieux autres À la recherche de lieux qui révèlent d’autres façons d’être au monde et de pratiquer l’art. Je suis allée à la rencontre de L’Étrangère, quelque part en France un jour de l’été 2025.
Karine Lebrun Pourrais-tu nous présenter L’Étrangère ?
Jan Avant de commencer, je tiens à préciser qu’on a chacun et chacune notre propre récit sur l’histoire de ce lieu comme sur la manière dont on s’y projette, le récit que j’en fais est sans nul doute différent de celui que pourraient en faire les ami.es de L’Étrangère.
Ivan, Jessica, Olivier, Angela et moi-même avons acheté ce corps de ferme pendant l’été 2021 suite à notre visite à l’hiver 2020/2021. Avec Olivier, on se connaissait de La Générale. La Générale c’était d’abord un squat de 8 000 m2 situé rue du Général-Lasalle dans le quartier de Belleville à Paris, consacré à la création, et avec une vie associative et politique très riche (2005-2007). Olivier, Ivan et Jessica étaient à La Générale Belleville dès ses débuts. De mon côté, j’ai rejoint La Générale en Manufacture en 2012 et j’y ai occupé un atelier jusqu’à sa fermeture fin 2016 [https://blogs.mediapart.fr/amities/blog/060116/sacrifices-pour-un-simulacre-la-generale-en-manufacture-va-fermer-0] (en 2007 une partie des artistes de La Générale Belleville a été relogée par le ministère de la Culture dans des locaux de la manufacture de céramique à Sèvres). On avait donc déjà une certaine habitude de fonctionner collectivement. Pour ce qui est de L’Étrangère, je pense qu’on n’est pas vraiment originaux sur la volonté d’avoir de l’espace, c’est en partie liée aux confinements Covid (de mars 2020 à mai 2021). À La Générale à Sèvres, on avait 2 000 m2, quand bien même on n’avait pas forcément de très grands ateliers, on avait quand même de la surface et on pouvait se projeter dans des projets un peu plus grands. Lorsque La Générale a fermé fin 2016, comme tout le monde, on s’est retrouvés confinés dans de petits espaces, chacun.es dans des petits appartements et, comme beaucoup, après les confinements Covid, on s’est interrogés de savoir ce qu’on pourrait éventuellement faire. On fait donc partie de cette vague de citadins qui, ne supportant pas ces confinements à répétitions, ont cherché des espaces de replis où fuir temporairement la ville et trouver un peu de respirations au grand air. Au départ, c’était plus le projet d’Ivan, d’Olivier, de Jessica et Angela. Moi, j’envisageais encore la possibilité de faire un lieu à Paris et puis j’ai été convaincu quand en janvier 2021 on est venu visiter ce lieu qui s’appelle l’Étrangère – c’est le nom du lieu-dit qui n’est pas pour rien dans notre choix, ce nom nous a tout de suite plu. C’était aussi dans les prix qu’on s’était fixés, c’est-à-dire qu’on cherchait quelque chose qui soit à moins de 50 000 €, qui ne soit pas mitoyen, avec du terrain pour jardiner et des bâtiments pour accueillir les ami.es et pour bricoler. Il faut préciser ici que, si nous sommes cinq à avoir débourser l’argent pour acheter cette ferme, nous avons eu dès le début l’aide précieuse des ami.es qui nous ont aidé à la retaper et la réaménager, je pense notamment à Sofia, à Willem, à Audrey, à Théo, à Pauline, à Frédéric, à Philippe, à Amalia, à Sabrina, à Thomas… Le projet s’est donc d’emblée construit collectivement, aussi avec la complicité d’une constellation d’ami.es qui se retrouvaient à La Chapelle Fifteen – deux places de parking situées dans le 18ᵉ à Paris achetées, retapées et reconverties en espace polyvalent par Ivan et Saïd – et gravitaient notamment autour des revues Architecture & Poésie [http://anti.aufklarung.free.fr/architecture&poesie.html] – une revue dirigée par Olivier de 2017 à 2022 – et celle qui s’appelait Légovil [https://www.testanonpertinente.net/Legovil/1/1.html] – une revue qui visait à discuter de façon légère et humoristique de choses sérieuses. On se retrouvait 2 ou 3 jours dans des lieux différents pour réaliser collectivement ces numéros. On s’est d’ailleurs retrouvés chez Fabrice et ses ami.es à La Cherche de Cherbourg pour faire un numéro de Légovil du 28 au 30 juin 2019, on y a notamment discuté l’expression « ça envoie du lourd » [https://www.testanonpertinente.net/Legovil/4/4.html]. L’idée de L’Étrangère c’était aussi de faire de la musique, on a un studio son ici, aménagé par Ivan à partir de « prêts à long terme » et de contributions variées : guitares, batterie, orgue, amplis, synthétiseurs, micros, table de mixage et d’enregistrement… autant d’instruments nous permettant de faire de la musique et d’enregistrer – les groupes se composent et recomposent en fonction des allées et venues des un.es et des autres. La taille de cette ferme permet donc de pouvoir délirer les espaces. Olivier a ainsi construit une bibliothèque-mezzanine et un observatoire pour observer les étoiles, c’est des choses qu’on ne peut pas forcément envisager dans la ville où l’on est tout de suite contraint. De pouvoir construire ensemble des espaces qui nous permettent de nous rencontrer, de faire de la musique, d’organiser des projections, des rencontres et discussions autour du jardinage, du bricolage, de la broderie aussi bien que des rencontres politiques…
KL Est-ce que l’idée était d’allier un besoin d’espace et de logement au désir d’un lieu de recherche, de création et d’expérimentation autour de l’art ?
J Oui, c’est ça, même s’il me semble qu’on a toustes un regard assez critique vis-à-vis de la façon dont on est supposé faire de l’art. Olivier a fait les Beaux-Arts, Angela aussi en Colombie et à Paris 8, elle a fait arts, moi j’ai fait arts à Paris 8. Enfin, je ne peux pas parler pour tout le monde, mais en tout cas, je pense qu’il y avait l’idée de travailler plutôt la créativité autour des savoir-faire, de bricoler, de jardiner, de trouver des formes en bricolant et aussi, effectivement, d’avoir un lieu pour organiser des rencontres, se retrouver entre ami.es, pour y faire la fête aussi.
KL Peut-on dire que la reconversion des bâtiments de la ferme faisait partie du projet artistique ?
J Il n’y avait pas un projet artistique, mais oui, on a la chance d’avoir avec nous des poétesses et des poètes qui ont beaucoup d’imagination, proposant différentes façons d’envisager le bricolage et le jardinage, à mon sens complémentaire, iels mobilisent des savoir-faire et créent des usages différents, et par conséquent des formes aussi différentes. Nous, on n’était pas beaucoup là au début, les conditions de vie l’hiver étaient rudes pour nos filles en bas âge et nouvelle-née, mais on venait quand on pouvait et on a suivi la façon dont les choses ont évolué. Dès l’été 2021, on a eu besoin d’une cuisine, elle a d’abord été dans la petite maison. Après, la cuisine s’est déplacée dans l’étable, avant de prendre place dans la grange. Assez rapidement il a aussi fallu aller aux toilettes, Ivan et Olivier ont donc fabriqué des toilettes sèches, il a fallu se doucher, ils ont fabriqué la douche dans l’ancienne salle de traite, puis on a commencé à creuser une mare, etc. C’était en fonction des besoins que les constructions se sont faites, ce qui a défini par conséquent les modalités d’usages actuelles. C’était assez beau d’ailleurs de se poser toujours le rapport entre institué et instituant. Quand on est dans l’instituant, il y a tout à faire. Donc il y a tout à penser, à imaginer, à fabriquer. C’était un moment inégalé, auquel avec Angela nous n’avons pu participer que par intermittence. Après ça, on a eu d’autres façons de se retrouver, de faire des chantiers collectifs. Le chantier de l’été dernier a été de reconvertir cette stabule (qui abritait des veaux) en petit théâtre et de retaper la petite maison. C’était vraiment un chantier collectif qui demandait beaucoup de bras et on avait du monde venu d’un peu partout nous filer la main, que ce soit pour faire le toit, les isolations, ou pour faire à manger, pour garder les mômes à certains moments…
KL Pourrais-tu inventorier tous les lieux restaurés ?
J C’est Solange, qui habite à côté, qui nous a vendu le corps de ferme. On a d’abord visité la maison qui était très délabrée. La petite maison c’est une petite annexe de la maison qui était désaffectée depuis les années 80, je pense. On était un peu sceptique avec Angela parce que le bâtiment était en très mauvais état, et puis on a visité la grange qui est pour partie en pierre, avec du foin qui était stocké au premier étage, et un espace derrière en parpaings qui était la salle de traite. Au-dessus, ce que j’appelais la « chambre froide » est maintenant devenu une chambre bien isolée par Ivan. Toujours au premier étage de la grange, on a un grand plateau et une bibliothèque réalisée par Olivier, tout comme la mezzanine isolée par Ivan pour l’hiver et qui a fabriqué un système de ventilation qui permet de récupérer l’air chaud qui vient du poêle Gaudin au rez-de-chaussée, où l’on trouve la cuisine et le salon. Le mur qui jouxte la cuisine donne sur le studio son. En face de la grange, on a aussi un atelier de bricolage et un espace de stockage du bois de menuiserie. Un jour qu’on était en visite, on cherchait les copains et les copines, mais on ne les trouvait pas. On a fait le tour de la grange, un sifflement nous a fait lever la tête, iels avaient construit la terrasse au-dessus de la grange. On a trouvé ça formidable. Il y a aussi une étable qui jouxte la salle de traite et la grange dans sa longueur qui a été réinvestie en espace « ressourcerie », tous les éléments dont on n’a pas actuellement l’utilité, mais dont on pourrait avoir besoin, tous les matériaux de construction et de jardinage. En décembre 2021, on a acheté des arbres pour le verger, ça a été un chantier. On a planté une haie de séparation avec le grand champ d’à côté, un châtaignier, différentes sortes de pommiers, un poirier, un tilleul qui a bien grandi, un bananier qui vient de Montreuil… Sabrina, une pote et ex-collègue d’Angela qui travaille comme jardinière a convaincu ses collègues de nous prêter des bêches pour planter les arbres du verger et elle est venue nous prêter main-forte, comme souvent, c’est un travail collectif. Au milieu du verger, on a aussi un très beau potager initié et entretenu par Jessica et Ivan. Et cet été on s’est même essayé à planter des tomates d’arbre de Colombie. Il y a aussi le « tec à pourceau », une expression qu’utilise Nicéphore Niépce pour décrire le paysage qui entoure le Point de vue du Gras, lors des différentes expérimentations proto-photographiques et héliographiques qu’il réalisait entre 1816 et 1827. Le tec à pourceau, littéralement ça veut dire le « toit à porc », où résidait un porc, puis qui tenait lieu de stockage pour la goutte nous a raconté Solange. Maintenant c’est une maisonnette retapée par Ivan et Jessica qui l’ont investie. Juste à côté, on a deux mares, une grande et une plus petite avec des poissons, des nénuphars, des grenouilles, des libellules… On a le petit théâtre, refait au printemps 2024, qui nous sert de salle polyvalente. Devant, Olivier a fait la terrasse sur laquelle on est en train de discuter. Et puis il a investi le poulailler qu’il a transfiguré en lieu d’habitation, avec un poêle, un fauteuil en bois, une petite bibliothèque, une petite cuisine, une table qui se rabat sur le mur, un lit en mezzanine, et une terrasse qui donne derrière, etc. Aussi, après notre achat de l’Étrangère et pour faciliter le transfert des poules vers leur nouveau lieu d’habitation Ivan et son père Angelo ont construit un poulailler sur le terrain de Solange.
KL Mis à part ces moments collectifs où vous vous retrouvez autour de la construction du lieu, projetez-vous d’organiser des événements ouverts au public ?
J J’ai oublié de préciser qu’on n’a pas encore l’eau courante. C’est de l’eau de récupération de pluie pour la vaisselle et pour la douche, ce qui limite déjà les effectifs du public que l’on peut accueillir. Et la fonction de ce lieu n’a jamais été d’accueillir de grands événements, même si on a pu être jusqu’à une vingtaine de personnes. Notamment pour le chantier de la petite maison l’été dernier, cela nous a pris trois semaines. Il faisait très chaud et on a manqué d’eau, on allait alors se baigner dans la Mayenne, on plongeait dedans, on se savonnait, on replongeait dans l’eau. Il y a aussi une contrainte de couchage, si on a un grand plateau qui peut faire office de dortoir temporaire, on n’a pas encore suffisamment de chambres. Ensuite, ce qui était assez chouette pendant ce chantier, c’est qu’il y avait pas mal de musicien.nes. On faisait de la musique le soir, on faisait à manger ensemble. En fonction des venues des un.es et des autres, on a eu une lecture de Frédéric dans le petit théâtre, Juliette a fait le récit augmenté d’un diaporama de son voyage le long de l’Amazone de la Colombie jusqu’au Brésil, on a projeté des films. Fin août 2024, Ivan a invité Tilo à réaliser un atelier d’une semaine de confection de synthétiseurs « Mutu » (à deux oscillateurs en interrelation). On a eu le droit à un petit concert à la fin, les différents circuits pouvaient se relier les uns aux autres, les sons se modifiaient en live. Tilo enseigne à la HFBK de Hambourg où avec les étudiant.es iels ont conçu et fabriqué des circuits et synthétiseurs notamment ceux appelés « Mutu » et « Mami », cet atelier, qui s’appelle désormais Aliena Certaminibus (les rencontres étrangères en latin) va se renouveler cette année la dernière semaine d’août où, de la même façon, iels vont souder des circuits avec des potards pour pouvoir faire du son électronique et jouer ensemble.
KL Comment sont conviés les participant.es ? C’est du bouche-à-oreille ?
J Oui, ce sont des ami.es et des ami.es d’ami.es.
KL Comptez-vous ouvrir plus largement ces événements au-delà du cercle amical ?
J Je pense que ça fonctionnera plutôt projet par projet. On va essayer d’inviter des personnes qui se sentent concernées par les projets.
KL Comment allez-vous procéder pour en parler à l’extérieur ?
J Je pense que les projets se réaliseront à partir de rencontres affinitaires. J’aurais aimé que vous vous rencontriez avec Judith. Le lieu même est empli de savoir-faire tactiques, de bricolage, de jardinage, on aurait eu à discuter sur la question du hacking avec Judith, j’espère que ce n’est que partie remise. J’aimerais bien que les rencontres électroniques, comme celles qui pourraient relever du jardinage ou de la broderie, s’accompagnent d’une critique ou d’une réflexion sur ces pratiques de ce que c’est de détourner, comme tu le définis, les objets de leurs usages, de se les réapproprier, parce que L’Étrangère s’est construite comme ça, elle propose des apprentissages en faisant. Ce genre de rencontres doit s’accompagner d’une réflexion collective sur ces questions-là, sur les possibilités, les perspectives et en même temps sur les limites, pour discuter de ce qui ne fonctionne pas.
KL Comment vous vous situez par rapport à la vague d’installation à la campagne qui a eu lieu après les confinements ?
J À mon sens, on n’est pas du tout originaux par rapport à ça. On est nombreux et nombreuses à s’être trouvé dans une situation d’étouffement dans la ville. Mais on n’habite pas L’Étrangère à l’année, on ne prétend pas y vivre en autonomie. On a toujours un pied dans la ville, on vit à Paris, à Calais, ou à Marseille, en ce sens on n’a pas fini d’en découdre avec la ville. Et oui, je pense que c’est important pour nous d’être aussi en lien avec nos voisin.es, mais ça demande d’y passer du temps. Avec Angela et les filles, on est essentiellement là pendant les vacances, les week-ends prolongés. Ivan, Jessica et Olivier ont déjà passé plus de temps ici, les hivers, ce qui leur a permis de rentrer en contact avec nos voisin.es plus éloigné.es, avec un maraîcher bio, avec Philippe et Marie-Hélène qui fait le pain au feu de bois, etc. On vient justement de passer ensemble chez Marie-Hélène et Philippe qui nous donnent un accès libre à l’eau potable de leur puits pour recharger nos bidons. Iels sont arrivé.es comme nous en 2021 mais à cette différence qu’iels vivent ici à l’année. On pourrait aussi les qualifier de néoruraux, mais avant iels étaient déjà installé.es en milieu rural, c’est un déplacement de campagne en campagne, c’est même un retour pour Philippe qui était du coin. En tout cas, on voit bien ce que nos modes d’être, les modes d’être des ami.es de passage, peuvent produire sur Solange et Denise qui sont nos voisines directes. On discute avec elles, nos filles vont souvent les visiter, on les invite à manger, aux projections, et même à manipuler les potards des synthétiseurs « Mutu ». Solange a besoin de temps en temps qu’on aille faire les courses avec elle parce qu’elle n’a pas de voiture, Denise a dit à Olivier que cela la rassurait qu’on soit là. Pourtant, on fait tourner les radiales, on fait tourner les scies circulaires et les visseuses, mais paradoxalement ce sont des sons qui la rassurent. Petit à petit, on essaye de rencontrer nos voisin.es. Il y a un festival à Lassay-les-Châteaux où Ivan et Glenn ont fait une proposition d’intervention musicale. Malheureusement les coupes budgétaires qui affectent en ce moment la culture dans les régions ont empêché leur projet d’aboutir, mais cela leur a permis de rencontrer les initiateurs.trices de ce festival. Aussi Ivan a des ami.es, Chacha et Ghys, qui ont acheté une ferme renommée Boucan Canard près de Goron qu’ils habitent à l’année et qui est donc située à moins de 30 km de l’Étrangère. Iels organisent un festival le 16 août prochain auquel on se rendra avec plaisir.
KL Vous tentez de participer à une sorte d’écosystème du lieu, mais il y a aussi l’idée d’un étouffement que tu évoquais au tout début, du confinement physique, du manque d’espace et de possibles pour les pratiques artistiques ou les pratiques de bricolage, de pouvoir développer des projets collectifs.
J Oui, c’est vraiment la possibilité de se retrouver, se retrouver pour penser des projets de revue, avoir des projets de rencontres plus théoriques, de pouvoir penser l’aménagement des espaces. Quand je disais délirer les espaces, c’était la possibilité par exemple d’avoir un studio son dans une grange. Ça a été très compliqué de passer de 2 000 m2 à Sèvres aux appartements de 20, 30 ou 40 m2. Ce n’était pas seulement un confinement qui enferme, ça enfermait aussi tous nos désirs.
KL Quelle est l’économie de tout ça ?
J C’est une question qui se pose beaucoup en ce moment. La rénovation de la petite maison nous a coûté environ 11 000 €, et celle du petit théâtre 2 750 € pour les chantiers de l’été dernier. Des sous qu’on a mis de nos poches, mais ça posait question, quand on n’a pas forcément les sous, c’est quelque chose qu’on peut vivre mal. On a fait appel à Point P pour les matériaux, on avait vraiment besoin d’isoler, on avait besoin de tuiles à poser sur le toit, on n’était plus dans l’économie de la récupération. Il y a donc plusieurs options, dont la principale pour financer les travaux de l’autre partie de la maison est de trouver nos propres fonds en organisant des événements, en faisant de la vente de bouffe, pour que tout le monde soit sur un plan d’équité, c’est en discussion. Ivan a proposé que le lieu soit une propriété d’usage, rejoindre d’autres collectifs qui ont choisi ce mode d’organisation, où personne ne peut vendre le lieu. En général, c’est à l’achat que la question se pose, pour réaliser un emprunt collectif. Je suis propriétaire, mais il y a des gens qui ont passé plus de temps que moi sur les chantiers, on est donc copropriétaires. De ce que j’en ai compris, ce modèle appartient à la propriété d’usage. En dernier ressort, c’est les usager.es qui décident et qui gèrent, mais le deal de l’association c’est que le lieu ne sera pas vendu. Il n’y a plus de propriétaires particuliers, mais une seule propriété collective. Ce serait déjà bien de se constituer en association si des ami.es ont envie d’organiser des rencontres, des événements ou des partenariats comme il en a été question entre L’Étrangère et le Festival de Lassay-les-Châteaux à dix kilomètres d’ici. C’est une discussion compliquée parce que ça implique aussi de mettre en rapport d’autres désirs. Qui a envie de quoi ici ? Qui a envie de s’investir, de passer du temps, d’organiser des événements, de faire connaître le lieu, d’aller chercher des sous ou de participer à la gestion de cette association ?
KL Est-ce que tu te définis comme artiste ?
J Non, j’ai toujours eu du mal à me définir comme artiste. C’est davantage la créativité qui m’intéresse plus que faire œuvre, après la définition d’un artiste c’est compliqué, j’aime bien l’expression « chapeau l’artiste », car elle s’adresse à la créativité et à l’ingéniosité des gens qui portent le béret tout en tournant en dérision les prétentions à la révérence de ceux qui portent le haut-de-forme ou qui aspirent à une reconnaissance sociale de leur statut d’artiste.
KL À travers ce lieu, et ce qu’il est possible de faire avec ce lieu, j’ai quand même l’impression qu’il y a une manière d’envisager la vie enrichie par la création si ce n’est l’art.
J On s’interroge sur l’art, c’est sûr, mais je pense que l’on n’a pas le désir de faire œuvre, d’une reconnaissance ou d’une légitimité artistique, on est mieux dans ses à côté ou dans des chemins parallèles. Il y a des artistes qui viennent ici, mais aussi des militant.es, des philosophes qui pensent notre contemporain, le jardinage, la couture, etc. Il y a à faire avec le détournement d’usage, à faire avec l’inventivité, des discussions sur le béton, sur le bois, sur l’architecture. Leszek est venu présenter ses photos ici et j’avoue que j’ai eu peur d’un malentendu. Ce n’est pas un lieu où l’on accroche des photos au mur. Ce n’est pas ce qu’il a fait, il a montré une centaine de cadres qu’il a posé au sol dans le petit théâtre et qu’on a pu prendre avec nous, vivre avec, lire. Les images étaient accompagnées de textes. Ce travail a plutôt vocation à devenir un livre d’ailleurs. C’était une façon pour lui aussi d’avoir un retour informel qui se passait dans les à-côtés, dans les moments de cuisine, d’escalade, dans des moments qui n’étaient pas seulement ceux de la présentation de sa proposition.
KL Il y a aussi l’idée de rencontre, l’auteur qui rencontre son public, lui-même remis en question, puisque le public ici est composé de personnes avec qui l’on partage un repas, ce qui n’est plus à proprement parler un public.
J C’est un travail en cours, inachevé, ça s’appelle je croie 100 prises de position, et au fur et à mesure, il en rajoute. C’est intéressant parce que c’est en construction. Je pense que ça va bien avec le lieu, que ces propositions soient discutées et critiquées. Et d’ailleurs, j’aurais bien aimé savoir ce que tu penses du lieu ?
KL Il y a beaucoup d’inventivité en effet, c’est ce qui me plaît, vous inventez en fonction de vos besoins et envies sans vous soucier de ce qu’il faudrait faire, sans chercher de reconnaissance…
J Ou bien une reconnaissance de personnes avec qui on se sent en amitié. Elle peut venir d’autres bricolos, jardinier.es, et d’autres. Ça a plus de sens que d’avoir un public, que de rechercher un public. On ne renonce pas à la discussion et à la critique, il est important que l’on soit exigeant aussi…
KL Il est important d’inventer ses propres modèles artistiques, y compris économiques, s’émanciper des modèles dominants, de toute façon en crises, pour construire des lieux où l’on peut encore vivre ses désirs et « délirer les espaces » comme tu dis, j’aime bien cette expression. Le choix de s’ancrer dans un territoire, de faire partie du tissu local, est de plus en plus partagé par de jeunes artistes qui sortent des écoles d’art, peu attiré.e.s par les marchés de l’art, public ou privé, les demandes de subvention, l’errance de résidence en résidence.
J Par la compétition…
KL Oui, la sélection, tout ce qui constitue la violence institutionnelle.
Prendre l’avion ou sauver la planète ? Dit-elle — de ces questions Qui accouchent d’elles-mêmes, automatiquement, Comme c’est aujourd’hui le cas avec leurs nouvelles « intelligences » mais aussi directement dans les nôtres : nos intelligences humaines dé-génératives, altérées (du fait de la médiation, en soi et pour soi, a achevé de cannibaliser émetteur et récepteur) par les ondes charriant nos paroles. Une personne humaine à la radio, ayant pris acte d’un fait (l’été, les vacances) ouvre la bouche, et la formule en sort naturellement, toute armée, telle une Minerve du crâne de Jupiter. La journaliste (chroniqueuse ?) se demande donc s’il faut choisir : Prendre l’avion ou sauver la planète ? En ces termes, Qui ne font pas question. S’il y a question, les termes de l’équation, eux, apparaissent incontestables dans leur rapport.
Entendant cette question — Prendre l’avion ou sauver la planète ? Sur le moment aucune idée particulière ne me vient à l’esprit, pas la moindre réflexion articulée, sans même parler de prétendre y apporter une réponse : pas la moindre idée, donc. Juste une image… J’entends « la planète » et je vois alors cette espèce de boule posée sur le sol (quel sol ? sur une table peut-être ?…) qui apparaît absolument distincte et séparée de moi comme de la personne qui a posé la question : Prendre l’avion ou sauver la planète ? Je visualise quelque chose comme une boule de bowling, quelque chose d’assez gros et qu’on s’attendrait à voir rouler de-ci de-là, de façon hasardeuse, par l’effet de quelque force d’origine inconnue : aussi mystérieuse que l’échelle à laquelle je visualise tout cela, qui est celle des rêves et de certaines projections mentales — de même je vois « la planète » sans pour autant pouvoir affirmer qu’elle est, vous savez, bleue.
L’orbe impérial était d’or — Comme le silence, qu’impose la présence des rois. Les grands de ce monde tenaient l’univers dans le creux de leur main avant même que « la planète » ne soit devenue (ou redevenue) ronde. La sphère armillaire précède le globe terrestre. Qui n’est pas « la planète » car un globe terrestre n’a pas vocation à être sauvé. Seule « la planète » a vocation à être sauvée. Ou les femmes perdues si l’on s’appelle Van Gogh ou Dostoïevski. Sauver prouve qu’on est vertueux.
Rockefeller Center (New York)
Étrange. C’est une femme, Ayn Rand, Russe émigrée aux États-Unis, qui a fourni leur Bible aux mâles Alpha de l’Imperium hypertechnologique, un roman qu’elle choisit d’intituler : Atlas shrugged. Comment fait-on pour hausser les épaules quand on ploie déjà sous le poids du monde, je me demande — mais justement, ce devait être l’idée. L’orbe, conçu, je l’ai dit, pour tenir au creux de la main, est bien plus petit qu’une boule de bowling. D’où vient qu’on dit que le monde est une orange ? Le fardeau d’Atlas est plus impressionnant. En termes de volume et circonférence — cela va ensemble. Permettant à l’aspirant titan de supporter « la planète » avec un rien d’ostentation. Une sphère délicate à embrasser, mais on y parvient tout juste. Un ballon gonflable ? Possible. D’une façon générale les titans ne manquant pas d’air — ils seront bientôt les seuls. Quoique. Les premiers du nom ont mal fini.
Ballon sauteur vintage 80
Je ne suis pas Atlas, ni l’un de ses modernes héritiers, et cette bête boule est simplement posée devant moi et je peux choisir de la sauver. Je saurai alors que je suis quelqu’un de bien. Ou je peux la repousser dédaigneusement du bout du pied et m’en aller plutôt prendre l’avion. Cela fera peut-être de moi a terrible person. Au moins je serai dans l’avion. Là-haut « la planète » sera devenue encore plus petite — la grosse boule un peu moins grosse — et je suppose qu’il faudra simplement que je ne réfléchisse pas trop à l’étymologie du verbe « atterrir ».
Sécurité, mode d’emploi
How to Bowl a Strike (illustration reprise d’un article du blog masculiniste AoM)