Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 18 avril 2018
J’aurais aimé avoir un chien. Quand j’étais plus jeune, je collectionnais les plantes que je trouvais dans la campagne de mon village. Sur les planches de mon herbier, je notais le nom de la plante, sa provenance. Un chien, ça te donne une raison de sortir te promener, matin, midi et soir. Un chien, ça te permet de voir ce qui t’entoure de manière différente. Quand on marche, la plupart du temps, on ne fait pas attention à ce qui se passe à côté de nous. On traverse le quotidien dans l’indifférence de ce qui est beau. Avant, tu me tenais par la main si légèrement que mes pieds ne touchaient pas terre. Je boite désormais. Ce léger décalage a tout changé. Il y a les choses que je pense et qu’elle ne parvient pas à exprimer. Je pense à la fermière toute ébouriffée dans Peau d’Âne, on dirait une sorcière. Quand elle s’exprime, ce ne sont pas des mots qu’on entend, mais des crapauds qui sortent de sa bouche. Je ne comprends pas cette différence entre ce que je pense et ce que je parviens à dire. Sans doute peut-on le rapprocher de la beauté de nos visages. Tu me trouves belle parce que tu m’aimes depuis très longtemps comme je t’aime, mais nous ne sommes beaux ni l’un ni l’autre. Nous formons un drôle de couple, inséparable. Quand tu te lèves, je me lève. Quand tu marches, je te suis quelques mètres derrière toi. Quand tu bois, je te demande à boire. Quand tu lis, je me force à lire, pour faire comme toi, mais je n’aime pas lire. Je ne suis pas une sorcière. Je n’ai pas eu d’enfant, mais je suis sûre qu’un chien c’est comme un enfant. C’est une raison de vivre.
Chaque jour je croise des gens que je ne connais pas. C’est à peine si j’ai le temps de les observer. Un regard furtif, un geste esquissé, une silhouette. Tu as tellement changé, des fois je ne te reconnais plus. J’imagine que moi aussi j’ai vieilli. Tu marches toujours quelques mètres derrière moi, à la traîne, au début je ralentissais mon pas pour que tu puisses me rejoindre. Avec le temps, j’ai perdu cette habitude. Cette attention. Distance heureuse, prétendent certains. Je crois que tu préfères rester en retrait. Pourtant tu n’es pas toujours très discrète. L’inquiétude est une pression quotidienne. Quand tu t’énerves, ta voix descend dans les graves. On dirait que tu abois après les gens. Il y a des jours avec et des jours sans. Sur le banc, à mes côtés, je garde cette même distance malgré notre proximité. Je reste concentré sur mes lectures, les notes que je prends tous les jours en allant à la bibliothèque. J’ai perdu mon emploi il y a dix ans. Je fais tout pour en retrouver un autre, mais à mon âge c’est devenu très compliqué. À la bibliothèque, je me documente, je consulte des livres juridiques pour mieux connaître le Droit. J’ai toujours aimé lire. Je porte mes lunettes avec un petit cordon pour ne pas les perdre. Il faudrait que j’échappe à mon quotidien, mais cette fuite ne mènerait nulle part. Il ne faut pas confondre la chute avec l’élan. Ce dont j’ai envie, c’est d’un élan, de me projeter sans tomber vers l’autre, de tromper le temps la nuit et de me révéler le jour. Traits fins, acérés, petits yeux noirs, joues creusées, pommettes durcies. Ce paysage ne ressemble plus à mon souvenir, son étrangeté me trouble en modifiant la perception que j’en ai au point de m’y sentir déplacé. Avec toi pourtant.
Une bordure arborée d’une flore sans envergure, où des sentiers sont apparus avec le temps, ceinture la cité. Je m’arrête au passage piéton, les corps sont fermés, les déplacements sont mécaniques. Je suis frappé par le niveau sonore élevé de la rue, la circulation permanente, la mobilité permanente. À gauche le supermarché, à droite la cité des rues aux noms de peintres célèbres. Je m’engage sur la rue Watteau.
Vertical, horizontal, croisements, point de fuite.
Je passe des places de parking, au bitume fondu et tout noir. Une auto est déposée sur des chandelles à côté d’autres rouillées recouvertes de fientes. Il y a également çà et là des utilitaires tagués et toutes sortes d’autos, neutres, transformées ou en cours de transformation.
Les jointures des différents revêtements de la chaussée sont détériorés. Des fissures, des bosses et des trous sont apparus et donnent un aspect délabré. Sur le terre-plein central où sont situés les dépôts de verre et de papiers, des carrés de terre sèche un peu caillouteuse où rien ne pousse, servent d’emplacement à des objets au rebut.
Je me gare et je me dirige vers la porte 5. Il n’y a pas d’escalier, ce sont des rampes PMR en épingle à cheveux. J’ai l’impression que plus je m’approche, plus je m’éloigne. À l’entrée, je passe devant des jeunes hommes qui discutent et rigolent. On échange un bonjour.
Impossible de voir le nom sur l’interphone, l’écran d’affichage est rayé et celui de la caméra est brûlé. J’appelle. – Oui ? – (Je dégaine un sourire) Nous avons rendez-vous et je suis en bas mais je ne vois pas votre nom sur l’interphone. – C’est bon, je descends vous ouvrir. – Merci, à tout de suite. Au bout de quelques minutes, une femme jeune m’ouvre la porte, l’expression neutre, chemise blanche sur un pantalon slim noir, baskets. – Bonjour, merci – Dès que l’interphone est réparé, il est détruit presque aussitôt. La maintenance a été arrêtée. C’est au quatrième (sans ascenseur) . – L’étage des sportifs ? – (sourire poli) Oui.
Elle passe devant moi, je la suis dans les escaliers recouverts d’un carrelage petits carreaux chamarrés, il en manque d’ailleurs quelques-uns, laissant des vides. La balustrade est en métal et sa peinture est fatiguée comme celle de la cage d’escalier qui est dans les tons coquille d’œuf. Nous passons les paliers dont les placards techniques sont condamnés par une armée de vis pour certains et fermés à clé sans poignée pour d’autres. Ils sont d’ailleurs repeints pour se fondre dans le décor. Le fait que nos yeux se posent dessus naturellement quand on arrive à leur niveau les rend terriblement visibles. Ou plutôt, ce que l’on voit c’est cette intention de les masquer, de les rendre inaccessibles aux riverains. Et à chaque palier le message revient.
Nous entrons dans l’appartement, on enlève nos chaussures. Je relève la tête, à ma droite, il y a un porte manteau, à ma gauche, un meuble pour les chaussures et au-dessus, un miroir. À la gauche de ce miroir, il y a le tableau électrique avec au-dessus une inscription en arabe, il y a d’ailleurs dans ce couloir sombre plusieurs inscriptions en arabe sur des miroirs finement encadrés dans les tons bronze. Je m’avance sur une suite de tapis épais et très doux, vers la pièce de vie rectangulaire ornée d’un papier peint aux rayures irisées argent. Les portes et leurs contours sont blancs. Un sédari affleurant les murs, entoure le centre de la pièce. Il est constitué de différents velours mats ou brillants dans les tons bleu violet aux liserés or. Les banquettes sont ornées de motifs végétaux en fils d’or et les coussins moelleux, accueillants ont été travaillés avec le même soin. Au centre, sur un tapis tout doux, une table berbère, des jouets dans tous les sens et sur l’une des banquettes, un transat pour bébé.
Des rideaux épais gris satin bordent des voiles blancs recouvrant les fenêtres qui diffusent une lumière à la fois neutre et puissante. À l’opposé de cette fenêtre, on trouve le téléviseur, BFM TV, sur un meuble clair recouvert de napperons blancs. Sur le téléviseur lui-même est posé un napperon blanc. Sur le meuble, il y a des clés, un paquet de cigarette, une revue de programme TV, des photos encadrées de ce que je suppose être des petits enfants, des enfants, des ancêtres.
– Quel est le souci que vous rencontrez ? – Ahmed, y’a le monsieur qui est là, c’est quoi le problème au juste ? Un homme jeune apparaît slim noir, t-shirt blanc traversant un rideau de perles de l’ouverture juste à côté du téléviseur. Il a l’air préoccupé, il éteint la télé. – Bonjour – Bonjour, c’est la télé qui fait de la mosaïque et puis l’image s’arrête, écran noir et puis ça repart. C’est franchement agaçant, ça fait des semaines que ça dure. C’est surtout pour nos parents, parce que nous ne regardons pas la télé. – Ok, pas de souci d’internet ? – Le wifi déconne un peu quand je suis dans ma chambre. – C’est très bétonné chez vous, il y a des murs porteurs épais entre la box et votre chambre sur lesquels les ondes wifi s’échouent. – On ne peut rien y faire ? – Peut-être en installant un répéteur wifi, il faut tester. Bon, je vérifie l’installation, je regarde tout ça. Merci, vous voulez un café, quelque chose ? je vous mets une bouteille d’eau sur la table. – Super, merci.
Je commence mes investigations, j’entends la douche ruisseler et tout à coup, une voix d’homme parlant en arabe me fait sursauter. Sans doute y a-t-il quelqu’un d’autre dans l’appartement. La voix s’arrête. Repars. C’est Ahmed qui converse, je suppose au téléphone, sa voix française est différente de sa voix arabe, les intonations ne sont pas les mêmes, le volume sonore est plus ample et les timbres de voix me semblent différents.
Jamila …
Ahmed continue de parler au téléphone. Je continue mes investigations, je vaque entre l’entrée avec mon boîtier d’arrivée et la télé. Tout est ok pour moi, les tests sont bons.
La conversation s’arrête. Je m’arrête. Je suis à genoux, les mains posées sur mes cuisses, mes outils disposés autour de moi. Ma respiration ralentit, et ralentit encore. J’expire lentement au rythme du silence qui se dépose offrant le temps à mes yeux de s’adapter à la pénombre. À chaque expiration, le silence investit davantage d’espace, à chaque relâchement musculaire, il s’épaissit.
Les bibelots, les vêtement semblent sortir de l’anonymat et de la banalité dans laquelle je les avait rangés en rentrant dans cet espace de vie.
Mon attention va à ces chaussures rangées par paires les unes contre les autres. Des chaussures qui se sont faites à l’assise des corps qui les portent, l’empreinte laisse entrevoir des débuts, des jambes plus ou moins arquées, des masses plus ou moins importantes, et selon leurs pointures et leurs largeurs, des personnes plutôt grandes ou plutôt petites. Je scrolle, je swipe. Des talonnettes, des cannes. Ici une chaise.
Je suis attiré par ce petit cadre là, une main l’a posé ici avec une intention qui m’échappe, peut-être un sourire, une larme. Je survole les tapis et je plonge en rasant les poils comme on raserait un champ de blé puis l/je bifurque d’un coup. À l’encoignure, le mur est sali sur la plinthe, lieu de passage. On pourrait voir les pieds qui s’y cognent. Il semble ne jamais y avoir de lumière artificielle dans ce couloir, je n’ai d’ailleurs pas vu de plafonnier.
La douche s’arrête et un instant plus tard, une porte s’ouvre.
– Jamila – Elle répond et s’ensuit une conversation, des rires impromptus me sortent de ma bulle. Un instant j’ai cru être seul, ailleurs et avec comme bande-son, une vie parallèle.
Guillaume Gombert Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 11 avril 2018
Ce n’est pas que je sois bavarde, mais j’ai des choses à dire. Au téléphone, je ne vois pas le temps passer. Les choses arrivent comme ça, ensuite on les raconte, attends, attends, tu vas trop vite. J’aime humer l’odeur fondante du four et croquer la croûte de la baguette en sortant de la boulangerie dans laquelle je viens de l’acheter. Je me demande toujours si la vie inspire l’œuvre d’art ou bien si c’est l’art qui invente la vie. À la maison, faire le ménage est souvent le signe d’un grand désarroi, de colère ou d’inquiétude, de ressassement d’idées noires, signe de mouvements intérieurs de pensées violentes et contradictoires qu’il faut chasser, aspirer, pour mieux les éliminer. Je n’emploie jamais le mot amant, je trouve ce mot prosaïque et vulgaire. Ma fille a de nombreuses aventures avec des hommes, elle n’arrive pas à se fixer avec l’un d’eux. J’ai l’impression qu’elle ne cherche pas l’amour, elle est seulement amoureuse de son sentiment, bien trop inquiète de sa fragilité pour le mettre en danger. Dans toutes les maisons où j’ai vécu, la cuisine a toujours été mon endroit favori. Je fais souvent le même rêve : il y a un château, un parc, une guerre, des ruines. Il y a le feu, les bombes, les cendres, la nuit. Et dans un jardin, la mort. Je ne peux pas être attirée par un homme qui ne porte pas de chaussettes avec ses chaussures. J’aime jouer avec mon alliance, la faire tourner autour de mon doigt, mais toujours dans le même sens. Je n’aime pas les faits divers. Dans une salle d’attente, que ce soit chez le médecin ou le kinésithérapeute, lorsque l’attente est un peu trop longue, je commence à m’inquiéter pour ma santé. Mes oreilles bourdonnent, mon pouls s’accélère, je me sens mal. Je doute des évidences, des transparences. Je me souviens de l’odeur de fleur d’oranger dans la maison silencieuse de mes parents. Moi, j’écoute bien plus que je parle. Comment tuer la peur, je me le demande.
J’ai parfois du mal à me concentrer sur une conversation lorsque j’entends quelqu’un d’autre parler à mes côtés, cela me perturbe et me distrait, je finis par ne plus entendre ni l’une ni l’autre des conversations, je me sens perdu, déboussolé. Il y a beaucoup de bruits aujourd’hui sur le boulevard, ça n’arrange rien. J’entends les voitures qui s’arrêtent au feu rouge. Les enfants de l’école remontent le boulevard en se chamaillant. Les sirènes des ambulances, et celles de la police. Je n’arrive jamais à les distinguer. Je sens la rame de métro qui file sur le tracé souterrain de la ligne 2, son mouvement sonore fait trembler le blanc. Je porte un appareil auditif. Mes petits-enfants me demandent souvent lorsque je les vois si j’ai bien mis mes oreilles. Je me demande ce que cela pourrait donner si je devais décrire le parcours que je viens de faire pour retrouver mon vieux copain sur ce banc, en me concentrant uniquement sur les sons. Je me demande si on pourrait écrire une histoire avec des descriptions sonores. Coup de klaxon d’un camion, bruit de la sirène d’une péniche, coup de klaxon de la locomotive qui passe dans la gare de triage, une mobylette passe, une moto démarre, bruit des deux sirènes de mercredi midi, montantes, descendantes, passage d’une voiture rapidement, coup de klaxon d’un camion, passage du bruit du grincement des rails d’une locomotive dans les voies ferrées, bruit du moteur d’une péniche, une péniche qui tracte une péniche, passage d’un camion, passage du bruit d’une mobylette, coup de klaxon d’un camion, une voiture klaxonne, une voiture démarre, passage d’une moto, sirène d’une ambulance qui passe rapidement. Longtemps, j’ai eu un livre de poèmes sur moi. Quand j’ai quitté mon pays pour venir vivre ici avec ma femme, je l’ai perdu. Je parle bien le français mais j’ai gardé une pointe d’accent. La confiance prend du temps. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de me perdre.
Mon grand-père était berger. Il parlait à ses brebis, à qui il avait donné des surnoms. Mes parents et moi, on habitait dans la vallée. Je venais parfois chez lui en vacances. Il me semble qu’enfant je ne vivais que pour ces moments-là, pour m’enfuir et disparaître dans les vallons. Ils résonnaient de mon prénom, Karim, Karim. Je me mélange les pinceaux de temps en temps, je confonds le début et la fin. J’ai une Kangoo, mais je ne conduis plus depuis longtemps. J’ai la gorge sèche. Je ne bois pas assez. J’ai mal aux dents, à la mâchoire depuis trois jours. C’est pour cela que je suis sorti de chez moi, malgré la douleur qui m’a lancé encore toute la nuit, m’empêchant de dormir. Ma femme a réussi à m’obtenir un rendez-vous à la dernière minute, dans un cabinet dentaire, près de chez moi. J’ai la joue toute gonflée, on dirait un monstre. J’ai pris des médicaments pour me soulager. Sur le chemin, j’ai retrouvé mon vieil ami. On se connaît depuis plus de vingt ans. Nous nous voyions régulièrement à la mosquée pour la prière. Il a toujours été un soutien pour moi, comme un grand frère. Nous ne venons pas du même pays, mais nous avons les mêmes croyances. Cette culture nous rapproche. Mes parents étaient des gens bien, des gens très droits, pour qui la parole donnée est une chose qui compte. Les oiseaux apparaissent dans les arbres du boulevard, comme des signes, des griffures. Mon ami a beaucoup d’humour, tout l’inverse de moi qui suis très mélancolique. Il me raconte toujours des histoires drôles, pas des blagues, non, des histoires qui lui sont arrivées. Il dit souvent : ma vie est un roman. Je l’écoute, c’est comme si je vivais ce qu’il me raconte avec lui. La douleur s’estompe. J’ai toujours mon chapelet sur moi, pour la récitation des prières. À moins que tout ce qui m’arrive m’arrive dans l’ordre, comme en circuit fermé. Ma mère disait que cette patience, ça vient de la terre. J’ai toujours eu peur d’être à la rue.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 6 avril 2018
À la maison, il fait sombre, toujours sombre, il faut bien connaître les pièces, leur agencement, et la disposition du mobilier, pour ne pas se cogner dans la table de la cuisine, buter contre le montant du lit, heurter la porte d’entrée. Le matin, la cuisine est à peine éclairée, ma femme est toujours la première levée, il y a à peine un peu de lumière dans laquelle dansent les ombres de la vaisselle. Je sors pour retrouver la lumière du jour. J’aime ce moment de solitude. Je sais que ma femme aussi. Je ne l’abandonne pas. Nous nous offrons un petit moment de distance. Mes yeux s’accrochent aux branches des arbres qui forment un bord irrégulier, en lambeaux. Les ombres des arbres projetées au sol dessinent un réseau de lignes entrelacées dont le motif me rappelle celui de mes veines. J’aime admirer leurs tracés affleurant et disparaissant, plus ou moins sombres en certains endroits, sous la peau tachetée par la vieillesse. C’est un peu comme suivre du bout des doigts les lignes au creux de sa main en s’amusant à y chercher un message secret, une ligne de conduite à suivre, trouver un sens à sa vie. Quand on a mon âge, c’est encore plus cocasse. On m’a toujours dit que ma ligne de chance croisait celle de l’amour. Ce midi le boulevard est assez calme. J’en profite pour laisser mon esprit divaguer. Dans le monde, quelque chose s’écroule et le monde se traîne. On dit toujours que tout s’accélère, qu’on vit une époque fulgurante, les voitures, les trains, les avions, les nouvelles, tout va trop vite et nous dépasse, mais c’est faux, c’est une impression trompeuse. Nous vivons en une seule génération, toutes les générations. Le monde se traîne, dans la pénombre, dans des places vides, dans des usines découragées. Il est temps que je rentre, je commence à me perdre dans mes propres idées. Ma femme insiste pour que j’arrête de ressasser, alors que je suis assis bien tranquillement au fond de mon fauteuil, immobile, sans rien dire. Elle sait ce qui se passe dans ma tête, et comment ça s’agace en moi et s’enhardit, alors que je ne dis rien. Il est temps de rentrer à la maison désormais. En disant cela, j’entends un autre mot : à la raison.
«Regroupements dans les parties communes, nuisances sonores, dégradations, intrusions dans les piscines privées, squats de logements… Ces situations perturbent la qualité de vie des résidents et l’activité des professionnels», nous dit l’UTSI, l’Unité de Tranquillité et de Sureté de l’Immobilier. Une société de sécurité privée, au service des promoteurs (des groupes comme Midi Habitat, Paris Habitat), des bailleurs, des entreprises et de la gestion de leur patrimoine immobilier.
Bien qu’ils ne soient pas armés en théorie, et que leurs actions se limitent aux espaces privés, on pourrait confondre les agents de l’UTSI avec des policiers, équipés de tout l’attirail (gilet par balles, menottes, radios, casquettes noires genre FBI, chiens,…) mais ils portent un uniforme gris, sur lequel il est marqué : Tranquillité résidentielle. Cette nouvelle entité collabore étroitement avec les corporations innombrables qui émanent de l’État et ses milliers d’«agents qualifiés» partout sur le territoire, CRS, SPI, BAC, GIGN, RAID, BRI, FIPN, BI, etc., prêts à intervenir 24h/24 pour le bien de toutes et de tous. Pour remédier à ces problèmes, l’UTSI propose tout un programme d’interventions bienfaisantes, « rondes dissuasives, surveillance proactive, gestion des situations sensibles », portant une atteinte de plus à nos libertés individuelles et collectives.
D’autant plus problématique que l’UTSI communique sur la mise en place privilégiée du dialogue, de la gestion de conflit, de la pacification, novlangue qui inverse la critique des rapports de force pour en réalité légitimer la violence et la force de dissuasion. En effet, l’UTSI prétend œuvrer au nom de la Sérénité, de la Quiétude, du Calme. Tout un lexique complètement à l’opposé de la violence que représente un dispositif de plus de surveillance et de flicage systématiques. On retrouve ici les critiques portées habituellement à l’existence même de la police : la violence autorisée, qui œuvre prétendument au bien-être de tous, le principe censé être dissuasif du punitif et du châtiment, la violence comme instrument politique, l’exclusion de tout ce que l’État considère comme de l’ordre du délit ou du crime, et des personnes indésirables.
Pesaient déjà lourdement la «Paix», la «Liberté», la «Sécurité», «l’Égalité», dans nos petites vies ordinaires, maintenant il faut faire avec la «Tranquillité», munie de ses gros bras et de ses menottes…
Samuel Vandermeer Après des études de Lettres à Toulouse puis à Paris, Samuel Vandermeer travaille aujourd’hui pour un organisme de formation dédié à l’apprentissage du français langue étrangère et à l’alphabétisation. Ses recherches portent sur le monde du travail et de l’entreprise. Son premier livre publié, Cahier d’appels, paru aux éditions Az’art atelier (2025), propose une traversée labyrinthique de discours et de gestes effectués au travail. Un prochain texte à paraître : Summer Time (éd. Az’art atelier).
Singapour est de celles-là. On croit y entrer comme dans n’importe quelle global city, avant de comprendre qu’on se trouve à l’intérieur d’un système d’écriture à ciel ouvert. Tout y est artificiel, donc voulu, dessiné, intentionnel. Le territoire, les circulations, l’architecture, les limites, les usages, jusqu’aux imaginaires projetés sur la ville, tout semble relever d’un travail continu de composition, de correction et d’anticipation. Singapour ne se contente pas d’exister. Elle se réécrit et se redesign sans cesse.
Je suis venu à Singapour pour y faire ce que le cinéma appelle du « repérage ». J’achève en ce moment un roman d’anticipation dont l’action se déploie principalement sur les mers d’Asie du Sud-Est. Son héroïne est une jeune femme issue d’un peuple apatride que l’on appelle les « Bajau Laut » et qui vit depuis des millénaires sur l’océan. On les appelle aussi les « nomades de la mer » et, parfois, de manière plus péjorative ou méprisante, les « sea gypsies ».
Deux chapitres du livre se déroulent à Singapour, lorsque mon personnage a à peine dix-huit ans, puis plus tard à vingt et un ans. Faire du repérage, dans ce contexte, ne consiste pas seulement à vérifier qu’un lieu correspond à une scène. Il s’agit aussi de tester jusqu’où le réel consent à accueillir la fiction qu’on projette sur lui, et à partir de quel moment il commence à lui résister.
Il aurait sans doute été plus sage de visiter d’abord, puis d’écrire ensuite, mais cette inversion du protocole a aussi ses vertus. L’architecture du récit est déjà solidement établie, alors que certaines intuitions qui en font le charme, parfois naïves, n’auraient sans doute pas vu le jour si le réel s’était imposé trop tôt. Je suis donc arrivé à Singapour non avec une liste de vérifications, mais avec un sac plein d’hypothèses, et surtout avec assez de liberté pour déplacer, corriger ou remplacer certains éléments sans toucher au noyau du récit.
Avec cette attitude, le repérage devient une négociation silencieuse entre la logique de mon roman et mes observations. Le principe est très simple : Je marche dans la rue ou dans certains espaces accessibles au publique, jusqu’au moment où un détail résiste. Je contemple jusqu’à ce qu’une scène perde sa crédibilité dans un endroit particulier. J’écoute jusqu’à ce qu’une fausse note apparaisse. Je choisis alors ce qu’il faut conserver, ce qu’il faut corriger, ce qu’il faut abandonner, ce qu’il faut transformer, non pour me soumettre servilement à la réalité, mais pour rester juste envers le lecteur et préserver la charge sémiologique autant qu’émotionnelle de l’histoire.
La difficulté principale se jouait surtout dans ma manière d’imaginer mon personnage évoluant dans cet environnement. C’est une jeune femme issue d’un monde socioculturel radicalement éloigné du mien, moi, homme blanc, français, de cinquante-cinq ans. Faire du repérage pour elle consiste donc à marcher en se demandant, à chaque instant, ce qu’elle verrait, ce qu’elle ne verrait pas, ce qu’elle jugerait rassurant, hostile, coûteux, banal, inaccessible ou familier. Autrement dit, apprendre à lire et à comprendre la ville depuis une sensibilité radicalement autre que la mienne.
Dans cette situation, on n’est plus un visiteur, encore moins un touriste. On devient une sorte d’agent secret. On prête attention à des choses que l’on aurait autrement laissées glisser.
Soupe de Bakwan Kepiting, 3 Euros (photo Gregory Moulinet, 2026)
On engage des conversations, en posant des questions qui, venant de moi, frôlent parfois l’absurde.
Où s’arrête exactement l’espace public ? Quelle distance sépare un embarcadère d’un campus ? Quelle impression produisent un hall d’entrée, un ponton, une esplanade ?
Une étape importante de ce séjour a été la visite du Singapore Institute of Technology (SIT), où j’ai imaginé les débuts des études supérieures de mon héroïne. J’y ai été accueilli avec beaucoup de générosité par le Dr Jawn Lim, Associate Professor en design et futuriste à SIT.
Dr Jawn Lim, Aster June-Harada, Cesar Harada, Gregory Moulinet, Lin Wei(photo Gregory Moulinet et Dr Jawn Lim, 2026)
La visite guidée du campus m’a permis de mieux comprendre la notion de « living lab » qui n’est ici, pas seulement un slogan. L’environnement et la culture du campus sont organisés de manière à pouvoir observer, ajuster, tester et redessiner certains systèmes en conditions réelles. Mais très vite, une autre évidence s’est imposée : cette notion de « living lab » ne semble pas s’appliquer seulement à l’échelle du campus, elle paraît aussi décrire assez justement l’esprit même de Singapour.
Sur les conseils du Dr Lim, j’ai visité l’URA City Gallery. Dans cet espace, la ville se donne à voir comme un projet en cours de réécriture permanente. La planification, les simulations, les rêves, les usages, les risques, les ressources potentielles ainsi que les flux ne sont pas relégués dans les coulisses du pouvoir technocratique. Ici, tout est mis en scène pour attirer l’attention et solliciter l’avis de la population singapourienne. Le meilleur exemple est probablement l’initiative « Virtual Singapore », un jumeau numérique (digital twin) de la cité-Etat couramment mobilisé pour la planification et la simulation, afin de modéliser des scénarios.
URA City Gallery, maquette du centre-ville(photo Gregory Moulinet, 2026)
Pour un auteur de fiction spéculative, c’est une aubaine extraordinaire. Dans une ville qui envisage déjà ses propres futurs, intégrer la réalité présente ne suffit plus. Il faut inventer un récit capable de survivre au contact de l’un de ces futurs possibles.
Marina Bay Sands (photo Gregory Moulinet, 2026)
Ainsi, dans mon roman, j’ai imaginé une série de scènes à l’intérieur de l’icône architecturale que représente Marina Bay Sands. Le lieu est spectaculaire, mais pas tout à fait comme je l’avais imaginé. L’un des problèmes est que cet espace impose sa propre dramaturgie. Le pouvoir, le luxe, la mise en scène du capital, l’obsession d’une certaine idée de la high-tech, tout cela est déjà inscrit dans ses volumes et ses lumières. Utiliser un tel lieu, surtout lorsqu’il est bien connu, revient à emprunter un imaginaire déjà saturé de sens. C’est très pratique pour faire passer un message ou positionner des personnages. Mais une séquence de mon roman, initialement pensée dans cet endroit, m’a soudain semblé inadéquate pour ce que je voulais en faire.
En discutant avec Monsieur Lin Wei, architecte, designer et consultant en image de marque, une nouvelle idée s’est imposée : le projet « Long Island ». Ce projet, que j’ai retrouvé plus tard à l’URA City Gallery, est une réalité en devenir. Un morceau de futur déjà inscrit dans les documents, les cartes et les discours officiels, sans être encore figé dans une iconographie particulière.
Pour ma design fiction, c’est une très belle opportunité.
Long Island permet d’écrire sur un lieu qui n’est pas encore totalement réelle, mais qui existe déjà suffisamment pour être crédible. Ce n’est pas une pure invention, mais une plateforme de projection qui laisse à l’écriture une marge conséquente d’imagination plausible.
J’y ai vu aussi, immédiatement, une formidable matière pédagogique. Pour mes étudiants en design systémique, un futur contextualisé par mon roman, tel que le Long Island de Singapour, constitue un exercice diégétique idéal. On peut leur demander non pas de rêver abstraitement un avenir, mais d’interpréter un monde en train de se dessiner. À partir d’un tel site, les contraintes concrètes deviennent des rampes de lancement, des « prompts » pour générer des idées.
GenAI: ChatGPT, 2026
À l’autre extrémité du spectre urbain, je me suis rendu à Punggol Jetty. L’endroit n’a rien du Singapour destiné aux touristes ou aux expats. Il y a le détroit de Johor, avec à l’horizon, la Malaisie toute proche, et l’on comprend soudain que ce bras d’eau ne doit pas être traité comme une simple ligne bleu sur une carte. C’est une interface géopolitique, économique, logistique, extrêmement sollicité. Les grandes infrastructures qui relient Singapour et la Malaisie, le Causeway, le Second Link, les nouveaux accords de coopération bilatéraux, ne sont pas ici des abstractions diplomatiques. Elles forment le fond matériel d’une relation politique que même un écrivain de roman doit prendre en compte sérieusement.
Johor Strait (photo Gregory Moulinet, 2026)
Une scène située là ne peut pas seulement “faire vrai”. Elle doit intégrer les forces invisibles qui traversent le lieu.
De ce point de vue, le repérage s’est montré rassurant. Le paysage, les distances, la tension du site, la proximité avec le campus de SIT, tout cela tenait. Quelques corrections suffiront. Mais ces corrections comptent. En littérature, la crédibilité d’un monde repose parfois sur une seule articulation spatiotemporelle correctement pensée.
Bannière de promotion pour la série TV Aunty Lee’s Delights
En parallèle de mes arpentages, j’ai lu Aunty Lee’s Delights d’Ovidia Yu, souvent décrite comme l’Agatha Christie de Singapour. Cette lecture m’a presque autant appris que mes déplacements eux-mêmes. Ses romans donnent à sentir la ville au-delà de la carte postale et de l’inévitable skyline. Singapour y prend corps dans les habitudes, les repas, les nuances sociales, les petites priorités du quotidien. C’est une leçon précieuse pour quiconque écrit sur une ville qu’il ne fait qu’effleurer.
Le repérage, au fond, n’a donc pas pour fonction d’obtenir une exactitude scientifique ou académique. Son rôle est d’une certaine manière plus subtil. Il s’agit d’acquérir le droit de fictionnaliser sans trahir le lieu, sa population et le lecteur. De rendre au réel assez d’attention pour qu’il accepte d’être transformé.
S’il fallait condenser ma méthode de repérage en une formule presque aussi nette que le « write drunk, edit sober » d’Hemingway, ce serait celle-ci : • Entre dans la ville comme un invité. • Deviens Aunty Lee en mission : courtoise, curieuse, mais impossible à berner. • Écris et réécris jusqu’à ce que la ville et ses futurs sonnent juste.
La ville devient alors, pour le romancier, un manuscrit vivant.
Gregory P. Moulinet a vécu et travaillé comme Brand Designer à Tokyo, New York, Pékin et Shanghai. Depuis les années 90 il a (re)dessiné des dizaines d’identités de marques. Il enseigne aujourd’hui le design biocentré en Chine et vit à Suzhou.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Dans les cafétérias des musées, des rêveries. Dans les cafétérias les muses, dans une autre langue, regardent la carte des boissons. On repense depuis ces endroits aux tableaux que l’on vient de voir, au périple qu’on effectue, aux amis. Qui aurait aimé quoi ? Qui m’a déjà parlé de cette peinture-là ? En face de moi la vieille dame japonaise aux dents abimées lit et prend soigneusement des notes dans un carnet comme si elle était chez elle. Reflets verts jaunes de sa cuillère à thé infusant dans une tasse de verre transparent. Un serveur attend ma commande. Sur la carte un vin d’Afrique du sud porte ton nom. Ce n’est pas l’heure du vin, mais, comme dans un tableau de Vermeer, je vais le boire. En pensant à toi. Je pense à toi. Si seulement tu étais près de moi. Écrire sur un petit appareil un message qu’aussitôt ailleurs l’autre reçoit. Tu es seul dans ta cuisine, c’est la fin de l’après-midi. J’imagine – un citron, deux pommes, quelques noix, le reflet de ces fruits sur l’assiette en métal, le reflet d’un verre sur la table, le reflet de la fenêtre dans les verres. Tu regardes depuis cette fenêtre le port de la ville où tu vis. Tu écris Amsterdam. Oui, Amsterdam, j’aimerais bien y être avec toi, écris-tu. Nous trinquons par sms interposés. Le verre, le tableau, la Hollande, la dame japonaise, le voyage. Vermeer est là. Tu dis, je suis rentré hier, je repars demain. La peinture. Je pense à toi. J’avale une autre gorgée du vin dont je t’ai parlé dans le sms et qui porte ton nom. La femme aux ongles roses tient entre ses mains le bulbe du verre dans lequel la pièce est contenue en reflet. Elle sourit. Le breuvage qu’elle va absorber fait déjà flotter l’espace alentour.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 17 février 2018
Je mets longtemps à choisir mes vêtements même quand je sais que personne ne me verra vraiment dans la journée. Je bois le café très chaud, presque brûlant. Je préfère écouter la radio plutôt que des playlists. Je garde les fenêtres fermées quand il fait trop chaud. Je m’assois souvent par terre sans raison. Je ne sais jamais quoi faire de mes mains quand je parle. Je garde les boîtes vides parce qu’elles pourraient servir. Je relis les messages avant de les envoyer, puis je les efface avant de les réécrire. Je n’aime pas qu’on me regarde quand je réfléchis. Pareil, quand je dors. Je marche plus vite quand je suis nerveuse. Je garde les tickets de transport dans mes poches. Je me souviens des lieux plus que des visages. Je préfère les lumières indirectes. Je ne supporte pas les voix trop fortes. Je n’aime pas expliquer mes choix. Je garde les livres même quand je ne les aime pas. Je mange rarement à heures fixes. Je m’assieds toujours près des fenêtres. Je regarde les gens sans les écouter. Je n’aime pas qu’on touche mes cheveux. Déjà enfant, je n’aimais que ma grand-mère me pince les joues, même si pour elle c’était un geste affectueux. Je garde tous mes vêtements même s’ils sont trop vieux, usés. Je préfère les marges aux centres. Je m’endors difficilement quand tout est trop calme. Je laisse la vaisselle s’accumuler. Je n’aime pas les compliments directs. Je garde certaines phrases comme des talismans. Je ne sais pas répondre aux questions simples. Je m’ennuie vite quand tout est prévu, organisé, planifié de longue date. Je garde les silences que je ne sais pas remplir. Je repousse certaines décisions jusqu’à ce qu’elles se prennent sans moi. Je me demande souvent si ce que je ressens est visible. Je continue à avancer sans savoir exactement dans quelle direction je vais.
Je me réveille systématiquement quelques minutes avant que le réveil sonne, comme si mon corps cherchait toujours à devancer la machine. Je bois mon café trop vite et je me brûle presque toujours la langue. Je n’aime pas répondre immédiatement aux messages, même quand je suis disponible. Je garde les tickets de caisse dans mes poches pendant plusieurs jours avant de les jeter. Je marche plus lentement que les autres sans m’en rendre compte. Je préfère les escaliers aux ascenseurs, sauf quand je suis vraiment fatigué. Je coupe le son de mon téléphone dès que je franchis la porte de chez moi. Je m’arrête parfois au milieu d’une phrase parce que je ne sais plus ce que je voulais dire. Je n’aime pas les pièces trop éclairées. Je laisse souvent les livres ouverts à l’envers pour marquer la page. Je regarde les vitrines sans jamais entrer dans les magasins. Je repousse les rendez-vous médicaux tant que la douleur reste supportable. Je mange debout dans la cuisine même quand la table est libre. Je parle rarement de mon enfance parce que je ne sais pas quels souvenirs sont vrais. Je reconnais les voix plus facilement que les visages. Je vérifie plusieurs fois que la porte est fermée avant de sortir. Je garde les objets cassés en me disant qu’ils pourraient servir un jour. Je n’aime pas qu’on touche à mon bureau. Je me souviens avec précision des odeurs mais pas des dates. Je change souvent de place dans les cafés. Je n’aime pas qu’on me regarde écrire. Je note des phrases sur des bouts de papier que je perds ensuite. Je me souviens de rêves que je n’ai jamais faits. Je préfère écouter des histoires plutôt qu’en raconter. Je laisse traîner mes vêtements sur une chaise plutôt que dans l’armoire. Je regarde les gens dans le métro sans imaginer leur vie. Je déteste les alarmes. Je garde des silences trop longs au téléphone. Je parle plus facilement à des inconnus qu’à mes proches. Je n’aime pas qu’on me demande ce que je ressens. Je me couche tard même quand je suis fatigué. Je relis les mêmes phrases plusieurs fois. Je me demande souvent à quel moment exact j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre.
À quel moment un homme qui dort sur le sol dans la rue devient pour nous l’équivalent d’une image parmi tant d’autres, une silhouette dans un coin de notre tête, une forme qui se répète jusqu’à devenir banale, presque abstraite ? Cette peinture d’un dormeur, collée sur le bas de la vitrine de la banque, est différente. Elle attire notre regard. Sous cet écran publicitaire qui diffuse en boucle des promesses de rendement, d’optimisation de compte épargne. Il y a quelque chose d’intrigant dans la vitrine de cette banque. Les mots qui invitent à faire confiance à la banque, à se reposer sur leurs services pour s’occuper de notre argent, sont soutenus par l’image d’une femme endormie. Des pointes métalliques fixées au sol, empêchent de s’asseoir, l’espace est trop réduit pour même imaginer s’allonger à cet endroit. Soudain toutes les informations se superposent, se font écho, la peinture, la publicité, l’architecture hostile, la rue. Peut-être le rôle de l’art tient-il dans ce léger déplacement qu’il nous invite à faire, par ce presque rien qui nous force à voir ce que nous avions cessé de voir, de rendre visible l’invisible.