Les conseils de Défense seront quotidiens Les semaines décisives seront courantes La guerre cognitive en direct live sera la norme Les indignations fortes ou faibles seront sans effet Des combinaisons de lettres et de chiffres feront la Une chaque jour (ex. : GBU-57) Les récits changeront en un clin d’œil Les médias feront de meilleurs chiffres chaque jour Les Think Tank feront de meilleurs chiffres chaque jour Les mauvaises options seront fréquentes Les dommages collatéraux seront habituels Les intérêts nationaux seront continuellement impactés Les réserves prononcés seront quotidiennes Les dénominations seront avilissantes au possible (barbares, sauvages, sous-hommes, nazis, animaux) L’économie de guerre permettra d’ignorer les réalités du monde Les rétro-pédalages seront ordinaires Les remises en cause des acquis seront chroniques Les fakes news seront naturelles Le culte de la croissance restera inaltérable Les centrales nucléaires seront placées directement dans les entreprises, à côté de la machine à café Les pulsions pour le luxe seront immarcescibles Les signes extérieures de vulgarité seront inébranlables L’augmentation du taux d’équipement en piscine individuelle sera continu Les entourloupes seront fermes comme un roc Les populismes seront la seule offre politique disponible Les justifications casuistes seront quotidiennes efficaces ni-vues ni-connues abracadabra Le chaos sera désormais la norme, le paysage La fin du capitalisme s’étendra sur des siècles encore Puis la vraie histoire du monde pourra commencer
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous sommes chez la reine d’Angleterre. C’est l’été des jeux olympiques à Londres et Buckingham a ouvert ses collections de joyaux et de peintures au grand public. Nous sommes nombreux. Cette salle du palais n’est pas climatisée. Un filin de métal nous tient à distance des tableaux. Il doit y avoir un mètre cinquante entre les peintures et nous, les spectateurs. Tout au fond d’une pièce que le bruit, la distance, les dorures ambiantes, rendent lointaine, deux personnages de Vermeer s’adonnent à la musique. Tout au fond de cette pièce peinte est accroché un miroir qui reflète la jeune femme debout, de dos, faisant face à son clavecin, son épinette. Difficilement lisible depuis la foule moite qui piétine, ce reflet matérialise l’insaisissable, il vous ferait perdre le contact avec le monde tangible qui vous entoure. C’est vertigineux. Impossible de savoir si c’est la distance ou la touche de Vermeer qui crée cette difficulté pour l’œil à accommoder, et si vous vous penchez trop, un gardien vous rappelle à l’ordre. De toutes façons il faut avancer car derrière vous les autres font la queue et vous pressent. Un homme aux cheveux longs, en tenue noir et blanc, appuyé sur une canne, raide, sévère, se tient aux côtés de la jeune femme de dos. Dans ce tableau tout est coupé, les corps, les objets, le tapis monumental au premier plan, une toile au mur, sur la droite où l’on distingue une espèce de torsade sans doute humaine. La leçon de musique. L’homme donne une leçon de musique à la jeune femme debout devant le clavecin. On ne voit pas les mains de la joueuse. Personne ne s’occupe de l’encombrante viole de gambe posée au sol derrière elle. L’homme a les lèvres entr’ouvertes mais si c’est pour suggérer qu’il chante, ce n’est pas convaincant. Le visage de la femme, reflété dans ce miroir qui enfonce le spectacle dans des profondeurs incertaines, est légèrement tourné vers cet homme plutôt sinistre. C’est un gentilhomme, il est bien habillé, manches bouffantes, col blanc, écharpe oblique en travers du corps. À gauche deux grandes fenêtres masquent le dehors et permettent à la lumière d’entrer. Le tableau s’appelle quelquefois La leçon de musique, quelquefois Gentilhomme et dame jouant de l’épinette. Il s’est appelé autrefois Une demoiselle jouant du clavecin dans une pièce avec un monsieur qui l’écoute, Une femme jouant de l’épinette en présence d’un homme qui semble être son père. A droite, dans la grosse torsade beige sur le tableau tronqué, un éminent historien de l’art a identifié la composition d’une Charité romaine de l’atelier du peintre van Baburen qui appartenait à la belle-mère du peintre, chez qui Vermeer et sa nombreuse famille habitaient. La confrontation entre le thème antique de la Charité romaine (une fille sauve son père de la mort en lui donnant le sein) et l’atmosphère raide et glacée de ce moment musical est saisissante. À gauche le vide, à droite l’encombrement des objets. Le miroir, le clavecin, la chaise, la table couverte de son tapis, s’échelonnent de manière rigide, presque mécanique. Seul objet vu en entier, une aiguière, sur le côté, intensément blanche, modelée par la lumière, est posée sur un plat fin, doré, en raccourci, légèrement tronqué lui-aussi. De l’autre côté, c’est le vide, il n’y a rien. Que lire dans les marbres du sol, les lignes du tapis, le dessin des vitraux, les motifs ornementaux du clavecin? Et en avant du tableau ? Dans le hors-champ que le troupeau des visiteurs emplit aujourd’hui ? Cette forme de meuble indéfinissable reflétée tout en haut du miroir? Il est peu probable que l’atelier de Vermeer ait ressemblé à cette salle de palais même si elle date peut-être de l’époque où il vivait. Quel désordre, de couleurs, de pinceaux, de flacons, de pots, de palettes à été là, à notre place, pour que le tableau se fasse ? Ou tout était-il bien rangé ? De ce côté-ci du filin qui nous sépare des biens de la reine, nous formons une ligne horizontale dont le bavardage s’écoule distraitement devant des tableaux dont les protagonistes nous ignorent. C’est un peu plus tard que je déchiffrerai sur mon téléphone portable, l’inscription que je ne parviens pas à lire sur le couvercle du clavecin: MUSICA LAETITIA COMES MEDICINA DOLORUM: la musique, compagne de la joie, remède de la douleur.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Ils font des films. Avec les restes d’autres films. Plus exactement avec la pellicule des bandes annonces de films qui datent d’avant le cinéma numérique.
Ils travaillaient dans un cinéma. Chaque semaine il y avait de nouvelles bandes annonces. Et comme ces bandes annonces une fois qu’elles avaient annoncé n’avaient plus de raison d’être ils s’en servaient pour faire leurs films a eux.
Ils font subir à ces rouleaux de pellicule des traitements spéciaux. Ils les font séjourner dans des poubelles, ils les enterrent, les mettent a tremper dans des liquides corrosifs, du coca, de la bière, du ketchup. Ils les laissent moisir dans des caves humides, les exposent a la pluie. Ils ont fabriqué toutes sortes de jus bizarres dans lesquels ils les font macérer. Pour voir.
Puis ils retirent les bobines de ces endroits offensifs et les montent. Ils montent des plans dévorés par une chimie aléatoire, les couleurs se mélangent, les images ont a moitié fondu, il y a des déchirures, des boursouflures, des brulures.
Un cinéma remonté des égouts. Témoignant d’une époque révolue qui n’a jamais existé. De temps a autre une image est intacte: un visage, un baiser, un cowboy, une star qu’on reconnait fugacement. Comme un miracle. Il parait que ce n’est pas la pellicule qui s’altère mais la gélatine qu’on met dessus, qui est faite avec de la poudre d’os.
Nous sommes assis par terre dans une grande salle, un drap tendu au mur sert d’écran, il fait trop chaud.
Et eux, les cinéastes de ce drôle de cinéma, n’arrêtent pas de gesticuler, recollant tant bien que mal les morceaux de pellicules, réamorçant la bande sur leur projecteur 16 mm. En même temps ils nous parlent. On dirait des bateleurs sur un marché. Ils portent des bonnets, des écharpes, des anoraks, des bottes, comme les gens qui vivent tout le temps dehors. Il y a une odeur aussi dans la salle. Une odeur de poubelles, d’œufs pourris, certains ne supportent pas et s’en vont.
Ils assemblent, par couleurs, par motifs, par thèmes, cela dépend, c’est au feeling, chacun fait ce qui lui vient dans l’instant, de temps en temps ils se concertent. Nous regardons défiler au son vibrionnant du projecteur les images cahotantes, les photogrammes rongés, translucides, plus ou moins tachés, comme une suite de peintures abstraites, avec parfois quelques mots d’un sous-titrage, une couleur vive, qui saute a la figure.
Le film a ralenti, voici une séquence longue. C’est une servante dans une rue ancienne portant un panier et achetant du poisson a un étal dehors, on dirait la Hollande, puis un peintre dans un intérieur, en tenue de peintre, avec sa palette, son chevalet, comme si le film nous arrivait directement de l’époque ou il peignait, un masque sur la table. Gros plan sur l’œil du modèle qui est aussi la servante, qui est aussi l’actrice Scarlett Johansson.
La Jeune fille à la perle porte en direction du spectateur son éternel regard doux et mouillé. Et puis ça lâche. Et les gars disent : on va s’arrêter là.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Au fond de ton jardin tu as construit un feu bien que faire du feu dans son jardin soit maintenant interdit par la loi à cause des risques d’incendie. Et aussi pour des raisons sanitaires, les feux de jardin dégageant dans l’atmosphère des gaz nocifs. Et aussi parce que de plus en plus de choses sont interdites pour protéger la planète des humains que nous sommes et protéger, ce faisant, les humains. Ton feu est allumé depuis un moment, il n’a plus besoin de ton attention. Nous le regardons de loin, de temps en temps la fumée devient bleue. Nous nous sommes installés dehors et tu nous as offert du thé. C’est une belle après-midi d’été, personne aujourd’hui ne devinerait que le malheur s’est abattu chez toi cette année. Le jardin est beau. Le thé est bon. Tes petits-enfants s’en vont à la plage. Et nous parlons gaiement, car si nous sommes venus te voir ce n’est pas pour évoquer les choses tristes. Tu es allé chercher pour moi le catalogue de l’exposition Vermeer à La Haye il y a vingt ans. Presque tous les tableaux de Vermeer étaient réunis il y a vingt ans à La Haye et des gens venaient de partout, de tous les endroits de la terre où on a entendu parler de Vermeer. Tu étais à la Haye à l’époque pour un congrès international où l’on vous avait promis, comme une friandise, de vous faire visiter après toutes les conférences l’exposition Vermeer. Mais votre programme trop chargé vous en avait empêché. Alors pour vous consoler on vous avait offert le catalogue de cette exposition si prisée et tu remets aujourd’hui ce catalogue entre mes mains en disant, je te le donne. Tu te souviens combien il avait alourdi tes bagages, toi qui voyages toujours léger. Tu te rappelles être revenu chercher après l’avoir oublié ce catalogue dans un bar où vous aviez bu de l’aquavit et mangé des sandwiches avec du hareng mariné. Puis à l’aéroport, tu étais fatigué, tu en avais assez, tu étais pressé de rentrer, et les douaniers avaient fouillé tes bagages et feuilleté longuement le catalogue pour voir si tu ne cachais rien entre les pages. Tu te souviens, vingt ans après de l’incongruité de voir défiler sous les yeux attentifs des douaniers silencieux la Dentellière, l’Astronome, l’Entremetteuse, la Leçon de musique. Et moi je me souviens avoir appris que le musée de Washington n’avait accepté de prêter ses Vermeer – La Peseuse de perles, La Dame écrivant une lettre, La Femme au chapeau rouge et la Jeune Fille à la flûte – pour cette exposition retentissante qu’à la condition expresse qu’on lèverait définitivement le doute sur l’attribution à Vermeer des deux petits panneaux peints sur bois que sont La Femme au chapeau rouge et La Jeune Fille à la flûte dont l’authenticité avait jusqu’alors été contestée. À l’heure qu’il est, ce fait, comme bien d’autres, semble oublié.
Une voix lui parvient dans le noir. Une voix venue du dehors d’un temps ancien qu’aucune oreille ne capte. Une voix qui n’effleure aucune membrane ne frappe aucun tympan. Couché sur le dos il l’entend. Il ne peut pas l’oublier. Elle passe entre ses os. Elle creuse ses tempes. Descend dans sa gorge. Elle ne résonne pas mais laisse sa trace indélébile. Ce n’est pas un cri. Ce n’est pas une pensée. Une modulation dans le souffle.
Parfois tu crois reconnaître cette voix dans la voix de cet inconnu. Tu reconnais le visage de cet homme que tu n’as pourtant jamais vu en l’entendant simplement parler. Son timbre. Son accent. Cette inflexion en fin de phrase. Cela revient par vagues. Une odeur dans l’air. La friction d’un pas. L’écho d’un cri dans un couloir. La peur viscérale. Des fragments disséminés dans chacune de ses phrases. Une main peut-être dont le mouvement s’interrompt net. Une raideur dans le poignet. Une lumière trop vive dans le fond d’un couloir. Tu ne peux pas ne pas y penser. Un objet coincé au fond de la gorge. Un nom sans visage. Un visage d’une autre époque. Était-ce lui ? Est-ce bien lui ?
Tu reviens sur tes pas. Tu tentes d’écouter à nouveau. Allongé dans le noir de ta chambre tu repasses plusieurs fois l’enregistrement. Est-ce la même voix ? Épuisé par l’effort de mémoire. Obligé d’écouter en boucle les tortures que décrivent les prisonniers enregistrés. Ce que tu as vécu toi aussi. Ce n’est pas la même langue mais c’est la même souffrance. Ce n’est plus la même voix. Mais quelque chose insiste. Tu reviens sur tes pas encore une fois. Tu ne sais plus vraiment ce que tu traques. La vérité de ta recherche. Ton enquête secrète. Ta présence ? Ta propre mémoire ? La voix envahit l’obscurité de la pièce. Elle se fige. Dans un souffle retenu à la dernière seconde. Ce frottement dans le noir. Cette manière de se taire tout en parlant.
Il dit tu. Il le désigne sans hésitation. Il sait que c’est lui. Tu es là. Sur le dos. Immobile. Tu n’as pas bougé. Tu n’as pas dormi. Tu n’as pas quitté l’obscurité de la pièce. Tu n’as pas quitté ton corps. Tu n’as pas quitté la prison de Saidnaya. Tu ne réponds plus. Tu ne le peux pas. Tu n’as pas de bouche ici. Seulement un corps, allongé dans l’écoute, la torture des mots répétés hors du corps, et la voix qui avance, et frotte ses bords contre les parois du crâne.
Quand tu fermes les yeux, rien ne change. Quand tu les ouvres, rien ne change non plus. Tu es là dans le noir de la pièce comme en plein jour. Tu ne bouges pas. Tu n’ouvres plus les yeux. Tu ne peux plus rien voir. Tu es à l’écoute désormais. Le noir est plus dense que la paupière, plus ancien que l’œil. La voix continue à parler. Tu l’écoutes pour mieux l’entendre. Elle vient de ta gauche. Non de l’arrière. Non de dedans. Et pourtant elle t’entoure. Elle te saisit. Elle t’emprisonne. Elle touche ton oreille sans te toucher. Plus rien ne peut te blesser. Elle reste suspendue, comme si le noir la retenait dans son propre souffle. Une caresse cruelle. Fantomatique.
Il dit des choses que tu sais depuis longtemps déjà. Il dit des choses que tu as oubliées. Il les invente. Tu finiras tel que tu es. Tu es allongé là et tu n’as pas quitté le sol de ta prison. Tu te souviens. Tu oublies. Tu n’as plus de souvenirs, mais tu les reconnais quand ils reviennent t’entêter ? Quand ils frôlent ta peau depuis le dedans. L’œil intérieur retourné sur lui-même. Tu te souviens du parfum du jasmin dans les rues de Damas. Le bruit des pas qui résonnaient dans le couloir étroit. Une phrase dans une autre langue. Tu n’apprécies pas la saveur de la pâtisserie provenant de ton pays d’origine, offerte par cet homme que tu traques en secret. Tu t’approches de lui très lentement. Tu passes à ses côtés. Derrière lui dans la file du café tu l’évites au dernier moment en le frôlant à peine. Tu sens l’odeur de sa peau. Tu respires son parfum si particulier. Tu le dévisages sans un regard. Rien ne se fixe entre vous. Tout se dérobe. Tu ne sais plus qui suit qui. Qui tu es. Qui tuait ? Si c’est toi qui le traques ou lui qui s’approche de toi, s’accroche. Tu as peur qu’il t’ait reconnu. Mais il a tout oublié. Il a fui le pays pour tout oublier. Tu es tout son contraire. Tu n’oublies rien. Tu veux qu’il paie pour ce qu’il a fait. Il a cru t’effacer. Tu t’évades.
C’est une voix sans visage. Une voix sans corps. Une voix qu’on peut reconnaître pourtant, qu’on peut identifier. Elle pèse sur ta poitrine. Elle s’allège parfois mais c’est un leurre. C’est pour mieux te tromper. Elle flotte au-dessus de ton front puis revient s’écraser derrière tes yeux. Tu ne peux t’y soustraire. Même le silence qu’elle laisse derrière elle parle encore de toi, de ta souffrance.
Tu n’es pas seul. Tu ne l’as jamais été. Même dans le noir. Même avant le noir. Tu as toujours été plusieurs. Celui qui gît par terre. Celui qui parle. Celui qui n’a pas de voix. Celui qui écoute. Celui qui espère. Celui qui trompe son monde. La division est ancienne. Plus ancienne que l’enfance. Plus ancienne que le nom que tu portes et tous ceux que tu empruntes pour te cacher. Pour continuer à vivre sans vivre.
Tu ne cherches pas à comprendre. Tu ne sais pas penser ici. Tu ne peux qu’écouter. La voix est déjà là. Sans appel. Elle ne demande rien. Elle n’attend rien de toi. Elle dit encore. Et parfois elle dit qu’elle va se taire. Mais elle continue à parler. Ce n’est pas pour toi qu’elle parle. Ce n’est pas contre toi non plus. C’est ce qui reste quand tout le reste est détruit. Quand la nuit n’est plus que le fond de la nuit. Quand le silence s’est retourné sur lui-même. Quand la mémoire fait mal sans parvenir à tuer. Quand les murs avancent à rebours. Quand on te libère mais que la vengeance devient ta prison.
Et pourtant elle vibre cette voix. Elle vibre comme si elle voulait que quelque chose se lève en toi. Quelque chose du corps inerte que tu as laissé là-bas. Quelque chose qui deviendrait un geste. Une pensée. Un mouvement. Un espoir ? Mais rien ne vient. Tu écoutes. Tu reconnais la voix de ton bourreau. Tu respires en elle. Tu ne bouges pas. La voix reste en toi, t’obsède. Tu es son prisonnier.
Elle se dresse – notre barricade – BRR35 Au sommet nous retrouvons notre place, bannis de Klepta et emprisonné en son sein – Elle se dresse – BRR35 – suffisamment élevée pour que l’odeur de la rue, amère, pleine de rancune et de disparition, ne nous renverse pas – Pleine lune, Chiene et moi crions ça sort de nos cous Nous échangeons nos yeux Je vois avec mon nez ma fourrure tout devient sons formes et odeurs Je souhaite être digne de Chiene, sans Chiene je serai morte depuis longtemps il n’y a que Chiene pour évaluer les risques tromper l’ennemi supporter l’attente si nous triomphons ce sera grâce aux Chienes – Je me demande comment va Cyclope elle me manque elle nous manque si je pouvais caresser son duvet si je pouvais l’entendre j’espère qu’elle va bien, aucune nouvelle depuis plusieurs ères – Où sommes-nous ? Existe la possibilité d’un échec Total – Dans cet horizon absolument vide Absolument – Vide – D’où viendront-ils et quand et combien, et surtout qui sont-ils Et de jour en jour Pourquoi
La nuit ne nous fait pas fuir – le ciel nous recouvre Sous sa couverture nous nous endormons Pelage léger frissonne la drogue se diffuse nous n’aurons jamais peur nous n’aurons jamais faim La drogue synthétique synthèse de toutes les drogues de toutes les guerres depuis le cidre des ancêtres en passant par les lsd du vietnam les amphèt d’irak nous sommes gonflés à bloc go.pills.go – Pleine lune à moitié somnolente les dunes fondent autour de nous Les cendres tout ça Nous ne bougeons pas, moi non plus Je regarde à l’intérieur de la gélatine des yeux des images s’invitent et disparaissent il ne faut pas laisser passer trop de temps immobile Je dois traverser la perspective et m’éloigner –
Les yeux fiévreux et sur le qui-vive Chiene me distance m’entraine dans sa course maximum mes pieds glissent si vite je la rattrape nous prenons l’élan nécessaire à s’envoyer au sommet de la BRR33 C’est la nuit et pourtant les salopards de phares crèvent l’obscur nous mettent en danger dans leurs grincements tournoiements Je repousse mes manches de poils ce simple froissement me fait sursauter Les bruits se mettent à courir les cris les ombres les flèches Courir courir le long des crêtes des BRR nous nous mettons aussi à courir À l’aube Nos truffes trafiquent La terre Cherchent l’eau ses perles
Soit terriblement chaud soit terriblement froid qu’importe La peau cirée de nos enveloppes supporte toutes variations C’est simple de ne pas mourir les siècles précédents accumulent morts de froid morts de chaleur À présent conditionnées adaptation totale il n’y a plus rien à disparaitre ici Plus de végétation plus d’oxygène plus de procréation n’existe que l’attente naturelle comme la catastrophe Nous ne savons plus faire la différence entre le proche et le lointain Entre hier Aujourd’hui Demain Notions nulles et non avenues seule compte la traque Askari wa kifaru sur mes épaules De son bec rouge lance les alertes Crie ma sentinelle, Merci Chiene et moi luisantes de cire Lavées d’eau chaude modelés Par des mains anonymes Nos os de glaise jusqu’à la perfection IA + IH + ANIMAL Échanges des dernières ressources des derniers savoirs c’était à la fin du XXIe nous avions volontairement fournis toutes nos données Je suis, par le cœur, un bras, un œil et les hanches, humaines Par le reste, artificielle Par chance animale pour les sens Végétale pour la soif la reproduction Ce qui ne s’était pas perdu, de mutation en annihilation : la résistance
Rio a sacrifié en quelques semaines l’équivalent de dix années d’usure de son bec mais le travail est accompli, propre, indétectable. Il attend l’occasion, l’ouverture des fenêtres pour de tout son poids faire céder la grille et quitter le couple d’humains. Il voit depuis des semaines de préparation la direction qu’il prendra, il n’est pas inquiet, il entend toute la journée des perruches à collier passer devant les fenêtres, elles ne parlent que de nourriture, le biotope local a l’air accueillant. Rio se demande combien de temps il pourra voler sans s’arrêter, deux mètres après le balcon en tombant comme une noix de coco ou atteindre le bois qu’il situe à environ deux kilomètres. Rio a intensifié ses exercices de musculation de ses ailes et augmenté ses rations de nourriture ces dernières semaines. Rio parlait intensément le matin pour être convoyé dans la cuisine et travailler tranquillement à briser le dôme de fer. Rio est concentré sur sa tache. Rio observe le couple, la fenêtre est fermée. Il s’est bien sûr abstenu de parler le matin pour rester dans la chambre près de la fenêtre. Il est prêt. Il attend. Les nuages arrivent, le vent augmente, c’est foutu se dit Rio peut-être en fin de journée. Il se retient de leur casser les oreilles avec une palette ininterrompue de mots humains qu’il a en tête mais ne veut en aucun cas rouler vers la cuisine. Le couple part en cuisine déjeuner, Rio est incommodé par l’odeur, les nuages toujours présents, ils poussent une série de petits cris en regardant son smartphone à lui en revenant dans le salon. +24% répète le couple en cœur en se tapant dans la main. Rio s’impatiente et doit sagement répéter les mots que le couple vient prononcer près de lui. Il répète. Il est le parfait perroquet attendu par le couple. Ça dure près de dix minutes, Rio n’en peut plus mais il tient bon face aux rires gras. Ça recommence mais moins longtemps quelques heures plus tard, les nuages commencent à disparaître, les odeurs immondes de leur déjeuner planent encore dans toutes les pièces, Rio pense que le couple pourrait ouvrir les fenêtres, il s’y prépare. Voilà, elle se dirige vers la fenêtre, elle s’apprête à l’ouvrir mais il pousse un cri dans la pièce voisine et elle le rejoint sans ouvrir. -28% dit-il. Ils ne les entend plus, ils sont dans la cuisine, ils s’abreuvent, ils ont ouvert la fenêtre, c’est plus risqué de traverser l’appartement et de passer sans se faire attraper ou taper dessus mais Rio n’en peut plus et va prendre ce risque. Il serait plus sage d’attendre le lendemain s’interroge-t-il une dernière fois mais la journée a été si longue, si aliénante pour Rio qui dégage son bac à graines pour accéder au bas de la grille dont il a scié les barreaux. Il attend que le volume sonore de leurs paroles augmentent en cuisine pour se lancer sur la grille le plus discrètement possible. Ça marche mais il est à moitié coincé dans le passage et mets quelques minutes pour se dégager, laissant en souvenir quelques plumes en dégradé de gris et gouttes de sang. Il vole et parcours les neuf mètres le séparant de la fenêtre en évitant le couple les bras levés pour lui barrer le passage. Il vole. -32% à la clôture des marchés.
Pas d’internet aujourd’hui. C’est la trêve sur la ligne de front. On peut rien faire là est la phrase prononcée plusieurs fois par le couple et répétée par Rio quatre fois, il est 8h00 la journée s’annonce longue. Rio parle trop ? La cage sur roulettes est déplacée de pièce en pièce suivant le niveau de concentration requis par le couple. Il parle beaucoup ? Direction la cuisine. Il ne parle pas trop ? Alors il reste avec elle puisqu’elle travaille au casque ( il serait mieux sur le balcon vous avez un cerveau ou bien ? ). Déclaration de Poutine, de Trump, de Zelensky, la trêve est si proche. Découpons le pays et basta ça va nous faire des vacances et des économies prononcent beaucoup de décideurs à travers le monde. On déplace la cage à roulettes de Zelensky pour parler tranquillement entre décideurs, c’est confus, pas très pro, incertain, l’Europe flippe. Vu qu’il n’y a pas d’internet on pourrait faire un truc dehors semble-t-il dire, elle enlève son casque lorsqu’il apparaît d’un coup dans la pièce. Ok dit-elle pas chiante, pas comme Zelensky qui la ramène un peu trop d’après Trump et ses copains de pacotille. Alors on se fait une petite trêve, une petite sortie, c’est vrai qu’en semaine on sort jamais trop. Allons acheter ce kit à sushi qui te faisait tellement envie, tu vas t’y mettre non? propose-telle, ligne 8 direct vingt minutes. Yes on sort. C’est inédit, c’est la trêve. Rio répète on sort on sort, toujours pas de balcon, le soleil et l’air légèrement frais pourtant. Les drones décollent, le parcours est mémorisé, elle dit j’ai toujours du mal à me repérer dans le Marais mais le GPS prend le relais, dans le Marais et sur la ligne du front. Le kit sushi acheté le couple va manger un morceau, les drones atterrissent, simili-trêve de quelques dizaines de minutes elle prend un tartare de saumon lui un poulet frites, il attend la sauce en lançant avec ses yeux une série de missiles patriot à la serveuse. Ils reçoivent en même temps une notification de leur fournisseur d’accès, la connexion est rétablie à la maison, ils pourront rentrer sereinement, la sauce arrive. Le fournisseur d’accès s’excuse par notification pour la gène occasionnée, Donald Trump s’excuse auprès de Volodymyr Zelensky de l’avoir traité de pignouf, la serveuse s’excuse d’avoir tardé à amener la sauce, les Américains s’excusent d’avoir désactiver temporairement le système d’informations sur la ligne de front, il s’excuse d’avoir raté les sushis le soir même alors Uber Eats prend le relai, elle ne pense pas a s’excuser auprès de Rio qui a très soif depuis ce matin, Rio s’excuse auprès de ses congénères passés, présents et futurs d’avoir tardé à attaquer de son bec son dôme de fer.
« Mais mort ou vif / Je reste négatif / Puisque tout fout le camp. » Benjamin Biolay, « Négatif », dans Négatif, 2003
[…] Sarah-Lee se leva tard. Ça faisait tellement de bien de pouvoir dormir tard. Bientôt 10 heures. Elle n’était pas mécontente d’être en vacances. Ses journées à l’hôpital étaient longues et fatigantes. Elle avait la plupart du temps la tête sous l’eau, devant notamment faire face à un continuel tsunami de mails. On lui demandait ceci, on lui réclamait cela. Entre deux réunions. OK, elle était là pour ça ; c’était son job. N’empêche que dans un monde idéal avec un hôpital public mieux doté, il aurait fallu un quatrième ingénieur biomédical. Ça n’aurait pas été de trop pour une boîte de cette taille. Près de mille quatre cents lits. Plus de sept mille personnels médicaux et non médicaux, soit le plus gros employeur de la ville ! Enfin, heureusement, jusqu’à présent, Sarah-Lee n’avait toujours reçu, in fine, que des louanges. Dans la pénombre des volets clos et ajourés, elle passa son pull gris en cachemire avec un trou de mite à l’épaule par-dessus son pyjama qui bâillait de haut en bas. Un pull The Kooples acheté en solde, un pyjama Monoprix. Elle ne voulait plus que Pierre mette ses pulls et ses cardigans à sécher au grenier, avec le reste du linge. Elle savait que les mites vestimentaires raffolent des fibres d’origine animale. « Mais je t’assure que je n’ai jamais vu aucune mite au grenier », disait Pierre. En tout cas il n’y en avait pas dans l’appartement, elle l’aurait remarqué. Aussi n’accordait-elle qu’un crédit limité à l’affirmation de son compagnon et père de ses deux enfants. Ce trou ne s’était quand même pas fait tout seul. Elle attrapa une paire de chaussettes dans la valise restée grande ouverte au beau milieu de sa chambre. D’incertaines arabesques couraient sur le papier peint à fond blanc recouvrant les murs. C’est Sarah-Lee qui l’avait choisi ; ses parents lui ayant proposé de changer celui orné de bergères et de bergers qui, pourtant, l’avaient vu grandir. Ce sont les derniers travaux que Jean avait faits dans la maison, un peu avant de mourir, changer le papier peint de la chambre de Sarah- Lee, remplacer les bergères et les bergers défraîchis et désuets par des arabesques. Pierre n’avait pas proposé à Sarah-Lee de lui peindre toute une fresque sur les murs de sa chambre chez ses parents. Y avait-il seulement pensé ? Et elle, de son côté, y avait-elle pensé ? […]