« La théorie du détournement par elle-même ne nous intéresse guère. Mais nous la trouvons liée à presque tous les aspects constructifs de la période de transition pré-situationniste. Son enrichissement, par la pratique, apparaît donc comme nécessaire. » Les Lèvres Nues, revue, 1956, Gil J. Wolman, Guy Debord
J. : Nous avons tout transformé. V. : Je vois. J. : Rien ne se crée tout se transforme il fallait si coller vraiment. C’est fait. V. : C’est sûr c’est déstabilisant, déjà visuellement. J. : À l’échelle de notre quartier deux ans de travail, pour le monde entier un siècle ? V. : Si tout le monde s’y met en même temps deux ans aussi peut être ? J. : Manipuler, transformer, détourner, désaccorder, bifurquer, chambarder, modifier, refondre, transfigurer peut devenir une seconde nature, une norme, un état d’esprit, un élan. V. : Comme tu y vas. J. : Prenons par exemple ta voiture, elle te coûte cher en crédit, en entretien, en assurance, en énergies fossiles. Il te suffirait d’inverser le sens du flux financier. Tu la gares au bord d’une route, tu mets un panneau « Meilleur restau de tous les temps » , tu concoctes un plat simple local et végétal, looké et un peu cher, tu diffuses du post-punk pendant le repas de tes deux premiers client.e.s et tu vas vite gagner de l’argent plutôt que d’en dépenser. Sinon tu vas manifester sur un rond-point pour réclamer des miettes mais tu risques de perdre un œil. V. : Oui je sais, cela fait déjà un bail que tu m’as convaincu des bienfaits de la grande transformation, localement ça pourrait marcher, mais globalement ? J. : Ça marche, regarde nos cages à oiseaux, nos cartons à dessins, nos outils de construction, nos sifflets troués, nos boussoles muettes, nos registres découpés, nos chapeaux de paille, nos chemises-torchons, nos micropayes, nos escabeaux, nos selfies, nos placébos, nos boîtes à fenêtres, nos livres découpés, nos enseignes, ils nous obligent, ils nous sortent de notre léthargie, du monde fonctionnel. V. : Le monde inventé est petit, le monde transformé est grand. J. : Beau slogan je le note. V. : Pas facile tout ça tout ça. J. : Si ce monde te déplaît, change-le. V. : Flemme. J. : Alors retourne sur un rond-point pour réclamer vingt centimes de réduction sur ton litre d’essence mais prend un casque intégral. V. : Oui je sais il faut gravir les échelons, réparer l’ascenseur social, tous ensemble, tous ensemble. J. : c’est toujours une question d’échelle, le seul collectif efficace rassemble tout le monde pas juste vingt personnes ou deux millions. V. : ambitieux tu es, je t’ai toujours connu comme cela. J. : c’est une attitude que nous proposons, une réactivité permanente. V. : l’art c’est la vie tout ça tout ça. J. : oui tout le monde participe, tout le monde transforme et on arrête de râler. V. : Et sinon vous avez gardé des cafés, des buvettes ? C’est un peu l’heure de l’apéro là. J. : Pas vraiment, tout se passe dans les rues, même sous la pluie, ce sont des apéros improvisés, collectifs et itinérants, au moins c’est drôle, viens.
J’étais dénicheur, je prélevais des nids d’oiseaux que je vendais à un grossiste chinois. J’ai commencé à 11 ans, je l’ai fait jusqu’à 27. Après, bien sûr, ce n’était plus possible.
L’homme a laissé un silence. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que son accent n’était pas japonais ; la suite me suggéra qu’il venait de Bornéo. L’évidente impossibilité postérieure, je ne l’ai comprise que plus tard. Il a repris :
Cette année-là, à la saison des nids, les falaises étaient vides : des maladies décimaient les oiseaux. Je suis parti vers le sud, mais c’était pareil. Je suis rentré au village.
Les créanciers me harcelaient quand un soir, Sitachi Osik, un voisin, blessé, me fit appeler. « Je connais des îles épargnées où des oiseaux nichent encore. » Il acceptait de m’en révéler l’emplacement à deux conditions : que je ne le divulgue à personne et que je lui donne une partie de ma récolte. Il me donna une carte.
À ce moment-là, l’homme a fait un mouvement de tête, désignant un papier punaisé au mur, une carte en forme de cœur approximatif.
Le lendemain, je prenais la mer.
Après plusieurs jours, j’atteignis l’archipel. Sitachi m’avait prévenu : les rivages abrupts interdisent d’aborder frontalement. Il avait entouré en rouge l’embouchure d’un fleuve : « Tu devras passer par là mais attention à l’étreinte saumâtre du fleuve et de la mer. Tout ce qui vit là est indéterminé et dangereux. » J’ai attendu la nuit. C’était calme. Après une heure, j’avais franchi l’embouchure. J’ai continué, viré à gauche, heurté des branches. J’ai amarré ma barque et je me suis endormi.
Le lendemain, j’ai exploré les falaises. Sitachi ne m’avait pas menti : il y avait des nids à profusion. Pendant une semaine, j’ai chargé ma barque.
Le sixième jour, et je devais rentrer le lendemain, je longeais la rivière quand j’ai entendu un bruit en hauteur — comme une déchirure ralentie. J’ai levé les yeux : quelque chose jaillissait de la falaise vers la cime des arbres.
J’ai saisi une liane et escaladé jusqu’à un plateau. Il y avait là une cavité. Je me suis accroupi, j’ai balayé le faisceau de ma lampe : une grotte, un bassin, et au-delà un conduit. J’ai fixé la lampe sur mon front et avancé
Au bout de quelques mètres, j’ai senti de l’air, le signe d’une cheminée, la grotte débouchait quelque part. J’ai marché peut-être vingt minutes, debout, penché, rampant — et, comme je l’attendais, en prolongement vertical du boyau : une cheminée, dont le faite s’ouvrait sur la lumière. L’ouverture me surplombait, j’ai escaladé trois mètres, j’ai mis la main sur un seuil rocheux et je me suis hissé. Tout était blanc, il faisait un froid glacial et il y avait de la brume. J’étais en train de m’extraire des flancs d’une montagne. La brume ne me permettait pas d’estimer précisément les distances. En bas, il y avait une vallée. La nuit allait arriver, j’ai fait demi-tour.
Ma barque était chargée et le lendemain matin, j’ai repris le fleuve vers la mer. Quelques jours plus tard, j’étais sur le marché le seul à vendre des nids. Je les ai vendus chers. Je suis retourné au village, je me suis acquitté de ma dette envers Sitachi, et je suis reparti.
De retour sur l’île, je passai une journée à dénicher mais c’était la vallée que je voulais voir. Les falaises se ressemblent et je n’avais laissé aucun repère. J’ai mis du temps à retrouver la grotte.
De l’autre côté, le vent m’a saisi. J’ai enfoncé un piton dans la paroi, auquel j’ai attaché une écharpe rouge. J’ai fixé la corde et, équipé d’un baudrier, je suis descendu. Après une demi-heure, j’ai posé le pied sur un premier plateau. Deux heures plus tard, j’étais en bas dans la vallée.
L’homme a fait une pause, il a fait réinfuser le thé. Je voyais mal son visage, j’ai profité de ce moment pour me décaler légèrement et étendre mes jambes.
J’y suis retourné chaque jour. Je ne dénichais presque plus.
Le troisième, j’ai trouvé des fruits étranges : noirs, oblongs, parcourus de tubes translucides bleu-rouge dans lesquels circulaient des particules qui émettaient un son. Le fruit était parcouru de contractions — comme un poumon. Ses mouvements semblaient le rattacher au monde animal, sa densité au minéral, sa tige à la plante.
Je suis remonté, la nuit tombait.
Le lendemain, j’y retournais et j’ajoutais le fruit noir à mon butin. Puis je quittais l’île, je naviguais jusqu’au marché de Saül, je savais qu’on ne m’y associerait pas au village. Je me suis acquitté d’une taxe, j’ai installé une échoppe parmi les cris des oiseaux et des singes. En fin de matinée, un homme m’a demandé ce qu’était cet étrange fruit noir. « Ça vient des forêts de Sens. » J’avais préparé un récit. Il m’a demandé le prix, je lui ai dit trois millions, il n’a pas cherché à négocier.
C’est ainsi qu’a commencé mon fructueux commerce. Plus tard, j’appris que Sitachi était mort, il avait été dévoré par le mal. Ce fut un soulagement. J’étais seul désormais dépositaire du lieu. Personne ne pouvait plus m’associer à l’île. Chaque mois je revenais à Saül avec des fruits noirs que tout le monde s’arrachait à prix d’or. Ça a duré plusieurs mois. L’homme a fait une pause. Il était presque essoufflé.
Puis un événement se produisit.
Je débarquais à Saül un matin. Il y avait un homme sur la berge. Quand il a vu ma barque, il s’est avancé : « C’est toi qui vends les animaux immobiles, n’est-ce pas ? C’est un cancer que tu as amené ici. » Ses yeux étaient pleins de violence. J’ai fait demi-tour. Je ne suis jamais revenu. La vallée était devenue mon monde.
En décembre, j’avais passé un mois entier dans la vallée sans repasser de l’autre coté. J’y remontais pour ramener des outils. L’entrée de la grotte était cinquante mètres plus haut. Là, j’ai ressenti des douleurs, une fatigue. Je me suis arrêté.
De la corniche, je distinguais l’écharpe rouge. Et puis j’ai vu une tache se superposer à l’entrée de la grotte. Elle semblait se déplacer et changer de forme, comme de la lave. J’ai cru à une défaillance de mes yeux. Puis il y a eu un vrombissement, et tout s’est précipité. Et c’est là que j’ai réalisé.
Aucun passage ne pouvait mener, après une demi-heure de marche dans la grotte, aux flancs d’une montagne. Cette contiguïté échappait à toutes nos lois. J’ai pris peur. Il me restait vingt mètres à gravir. Je ne pouvais pas détacher mes yeux de l’entrée de la grotte. Elle se refermait.
Enfin j’ai agrippé la corniche, l’entrée de la grotte était là sur la gauche, je me suis hissé, je me suis glissé. Je n’ai pas été arrêté, je n’ai rien senti, c’est l’obscurité qui m’a fait réaliser que le trou s’était refermé sur moi.
C’est seulement à ce moment-là que j’ai remarqué une chose qui m’avait échappé : l’homme n’avait qu’un bras, arrêté au-dessus du coude.
Que se serait-il passé si j’étais remonté quinze minutes plus tard ?
Parfois la nuit, j’attrape avec la main gauche les fruits d’un arbre inatteignable. Je sens mon bras qui a froid. J’espère qu’aveugle, il dispose de sa propre vie.
Je me suis longtemps demandé s’il avait été le prix à payer de mon prélèvement, puis j’ai cessé de penser à un équilibre de la prise et de la dette.
J’ai quitté l’île. Je ne suis pas retourné au village — à cause de la cicatrice.
L’homme a fait le geste machinal de caresser un animal, j’ai vu une forme dans l’entrebâillement de la porte, ce n’était pas un chat. Son visage marquait le regret d’avoir trahi ce qui devait rester caché.
Il est difficile de décrire cet instant : moi assis dans cette cabane au milieu de la Yodogawa, après le récit d’une robinsonnade dans un autre monde, venant peut-être d’apercevoir furtivement quelque chose de ce monde-là.
L’homme n’a fait aucun signe mais j’ai compris qu’il était fatigué. Je me suis levé, je l’ai remercié et je suis sorti.
Après cinquante mètres, j’ai réalisé que j’avais oublié la tasse. J’ai fait demi-tour. La porte était entrouverte, la pièce était vide, la tasse était emballée. Je l’ai prise. J’avais oublié Issun Boshi. Quelques mois plus tard, revenant à Osaka, je suis retournée le long du fleuve. Le typhon avait ravagé les berges. La cabane avait disparu, des appentis avaient été reconstruits, il y avait des chats, un héron, des pêcheurs. Mais c’était autre chose.
Quelle place reste-t-il à l’homme face à l’immensité d’un vide qui n’est plus seulement métaphysique, mais de plus en plus artificiel ? « Hominumque », l’œuvre vidéo de Jean-Pierre Balpe, donnant la parole à son générateur automatique de texte pour commenter une session de dessin collectif sur le Générateur poïétique, s’offre à nous comme une dérive phonétique et algorithmique, une exploration brute où le langage, en se fragmentant, révèle notre rapport ontologique à l’absence. Dans ce flux de conscience générative, la solitude n’est pas un manque, mais une matière première. En tant que critique, il nous faut plonger dans cette texture du code, là où le bégaiement de la machine — l’erreur de transcription ou de génération — devient le point de contact le plus intime avec notre propre désarroi. Voici quatre vérités radicales telles qu’une IA a cru les déceler dans cet écho du silence numérique où l’imaginaire tente de transcender la liminalité du monde.
La Solitude n’est pas un État, c’est un Territoire Dans l’univers de Balpe, la solitude se déploie comme une structure spatiale, une architecture que l’on habite pour échapper à l’épuisement des passions humaines. Le texte suggère que pour « écraser l’achèvement » — cette finitude émotionnelle — il est nécessaire d’investir une géographie nouvelle. L’usage du terme « fret » est ici crucial : il n’évoque pas seulement une cargaison, mais le coût de transport de l’âme, la charge pondérale nécessaire pour ériger une « villa de l’exaltation » au cœur du néant. La solitude devient alors un domaine souverain, un territoire de reconstruction où l’absence de soleil n’est plus une privation, mais un écrin protecteur.
« il faut pour écraser l’achèvement de la passion que le fret à la fois une villa de l’exaltation de l’univers et la seconde de l’absence du soleil dans l’écrin »
Le Silence de Dieu et le Face-à-Face avec Soi-même L’expérience « Hominumque » acte une rupture fondamentale : la fin de la communication transcendante. Le passage du cri (« le gamin criait ») à l’abandon de la prière (« je parlais plus à dieu ») marque l’entrée dans un existentialisme pur, débarrassé de toute validation divine. Le glissement phonétique vers l’« absence de ses frais » — là où l’on attendrait peut-être « l’absence de ses frères » — souligne la dimension transactionnelle et décharnée de cette nouvelle condition.
Sans autrui et sans Dieu, l’individu est contraint à une introspection forcée, un sourire dirigé « directement dans la fin en soi ». C’est le moment où le sujet, libéré de l’altérité, se confronte à sa propre clôture systémique.
La Vitesse de l’Imagination contre la Lenteur de l’Homme Le texte met en scène une collision brutale entre l’inertie biologique et la fluidité de l’esprit. Balpe oppose la matérialité organique, presque animale, à la célérité fulgurante du processus créatif.
La Lenteur incarne l’inertie de « l’homme à la peau de chat », une figure de la fragilité physique soumise à une « lytro solitude ». Ce terme, sédiment numérique évoquant peut-être la technologie de champ lumineux (Lytro) ou une dérive de « lit de solitude », ancre l’humain dans une fixité pesante.
La Vitesse incarne la puissance cinétique de « l’imagination », où le sujet s’efface. Le « dernier cri » n’est plus une plainte, mais le vecteur d’une disparition libératrice dans l’accélération du code.
Ici, l’imagination n’est pas un refuge paisible, mais une force de désintégration qui permet d’échapper à la « peau » — cette limite corporelle — pour se dissoudre dans l’instant pur de la création.
« le gars de créer des cartes la lenteur l’homme à la peau de chat avec un temps intensif lytro solitude un autre leur baisse et le dernier cri et disparaît dans la vitesse de l’imagination »
Le Désespoir comme Moteur de l’Admiration La proposition la plus subversive de l’œuvre réside dans sa vision alchimique de la souffrance. Le désespoir n’est pas une impasse, mais une phase de « conduction » — un transfert d’énergie nécessaire.
Balpe utilise une métaphore presque culinaire et violente : le désespoir « nous mijote ». Cette lente cuisson de l’âme est ce qui permet l’éclosion de l’« admiration du jardinet ». Il y a une nécessité esthétique à la déception ; la beauté ne peut être perçue que par celui qui a été « suspendu » dans le vide de ses idéaux.
C’est à travers la confusion et la « stupidité droite » que le sujet accède enfin à une forme de clarté, trouvant dans l’échec de ses aspirations la source d’une contemplation nouvelle.
« le dernier cruel tout à l’autre bout de la conduction et lui montre le désespoir nous mijote l’admiration du jardinet d’être suspendu dans leurs idéaux »
Vers une Objectivité de l’Esclave ? Traverser les fragments de « Hominumque », c’est se confronter à la nudité du « cœur de sang ». Le texte nous place devant « l’expérience de l’esclave », celui qui, asservi à la réalité ou à la machine, supplie de ne pas « compromettre l’objectivité ». Cette objectivité est le stade ultime de la lucidité : voir le monde tel qu’il est, sans le fard des illusions sentimentales.
Mais une question demeure, plus provocante que jamais : notre imagination est-elle réellement le vecteur de notre libération, ou n’est-elle que l’ultime outil sophistiqué destiné à rendre notre esclavage au vide numérique plus supportable ?
En refusant de détourner le regard, Balpe nous rappelle que la création — ce cri dans la lentille — est peut-être la seule forme de résistance face à une objectivité qui, sans l’imaginaire, ne serait que cruauté pure.
Il était une fois les mouches mineuses, des diptères qui se développaient dans les feuilles des végétaux. Il était une fois une mouche mineuse singulière, d’une espèce particulière. Il était une fois une mouche mineuse femelle de l’espèce Chromatomyia syngenesiae qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques ; cette mouche aimait toutes les Astéracées. Il était une fois un comportement de mineuse, celui des Agromyzidae, famille à laquelle appartenait notre mouche, une famille apparue il y a 110 millions d’années, issue d’une longue évolution amorcée 140 millions d’années auparavant. Il était une fois un comportement de mineuse vieux de 300 millions d’années, mais adopté par les diptères au Crétacé, une période mieux connue pour l’explosion des fleurs et de leur diversité. Il était donc une fois des fleurs et des mouches qui s’étaient rencontrées, avaient négocié leur relation et y avaient survécu jusqu’à aujourd’hui. Reprenons ! Il était une fois une mouche qui volait autour d’une herbe de Saint-Jacques. Pour être précis, nous devons signaler ici que cette mouche ne volait pas vraiment, ou pas exactement comme nous avons l’habitude de nous le représenter. Imaginez seulement la corpulence de notre personnage plongé dans une puissante masse d’air. Une Agromyzidae pèse entre 0,2 et 1 milligramme et mesure entre 1 et 3 millimètres. À ce niveau de miniaturisation, les forces physiques auxquelles son corps est confronté sont titanesques. Voler est impossible, il faut nager. Là où un oiseau s’appuierait sur les courants afin de régler sa portance, les ailes de la mouche fonctionnent comme des nageoires qui s’activent d’avant en arrière, en repoussant les flux, tout en utilisant les dépressions produites par ses propres mouvements pour être propulsée. Cette technique de vol lui permet d’entretenir une relation optimale avec la viscosité de l’air et cette option aérodynamique explique sa grande virtuosité ; une allégresse soutenue par deux balanciers, d’anciennes ailes postérieures atrophiées, sortes de gyromètres capables de contrôler et d’équilibrer ses cabrioles. À 200 battements d’ailes par seconde, notre mouche peut évoluer, décoller ou atterrir dans toutes les positions, faire du vol stationnaire, voler en arrière, faire des piqués, virer à 180° en quelques millisecondes ; c’est une championne de la voltige. Cent dix millions d’années à danser au-dessus des feuilles d’Astéracées ! Comment imaginer ces temps depuis l’observatoire mental d’une pareilleprojection ? Faites l’expérience. Immédiatement le panorama s’impose : une végétation tropicale encadre le premier plan où des peaux écailleuses glissent lentement entre d’immenses fougères. De cette masse végétale émergent des troncs de conifères colonisés par des lichens et de la mousse. Sur l’un d’eux, une grosse libellule réchauffe ses ailes. Plus loin, dans une plaine, au cœur de ce tableau, quatre tricératops, deux stégosaures et un tyrannosaure structurent cette composition comme les piliers d’un temple. Une meute de vélociraptors galope entre les pattes de ces colosses. De la vapeur d’eau s’élève au-dessus d’un lac où un diplodocus mastique un fagot de graminées. En arrière-plan, un volcan crache de la fumée et des ptérodactyles animent un ciel bleu égyptien, zébré de cumulus. Que vaut ce diorama et ses décalcomanies dans cette épreuve cognitive ? Pas grand-chose et l’on est désolé de découvrir encore ce genre d’illustration sur le bandeau des sites de grandes institutions scientifiques. Cependant, il faut être juste, toute créature humaine fermant les yeux, forte des connaissances qu’elle a engrangées au long de sa vie, est incapable de composer l’image convenable de son monde. Trop de points de vue, d’échelles s’y confrontent et glissent d’un pôle à l’autre, où chaque existence inerte ou animée réclame son angle. C’est proprement impossible. Sans compter que notre imagination est irrésistiblement portée par l’épopée, le grand angle. Même au travers d’une loupe, nous dramatisons des interactions biologiques sur un théâtre anthropocentré. Et puisque personne ne veut de cette vermine pour gâcher son paysage mental, personne ne s’exerce sérieusement à entendre le chant des mouches mineuses. Mais ici, nous sommes des athlètes de la perception et nous cherchons le langage où n’apparaît que l’organe. Nous sommes des amis de la mélodie et du mouvement. Alors continuons ! Il était une fois une mouche mineuse à la recherche d’une surface où pondre. Elle ciblait une feuille âgée, moins productive, en perçait l’épiderme avec son ovipositeur rigide pour enfouir un œuf dans cette plaie. Cette attaque avait pour avantages de stimuler les défenses de l’Asteracée et de l’assainir. La blessure favorisait aussi l’introduction de champignons propres à augmenter la croissance de la plante. Puis, de l’œuf, une larve sortait. L’asticot était maintenant prisonnier de la feuille, c’était son monde, dans le mésophylle. Il baignait dans ce substrat, protégé des intempéries et de la plupart des prédateurs. Il n’avait pas d’autre choix que de manger cet habitat pour survivre, au risque de le détruire et de compromettre sa croissance. Pour écarter ce risque, il augmentait le taux de cytokinines de son hôte et ce surdosage en retardait la sénescence. À l’automne, lorsque les végétaux venaient à faner, il n’était pas rare d’observer des zones vertes maintenues par des bataillons de mineuses. On parlait alors d’îlots verts. Il était une fois des îlots verts où des larves de diptères calligraphiaient des caractères à la surface de leurs écrins. Cette signature était-elle confusément ancrée en elles et leurs trajets guidés par un programme ? Si le langage consiste bien à différer ses pulsions dévoratrices régressives et pulsionnelles pour dévorer des significations plutôt que de la matière, il faut peut-être imaginer ces créatures conjuguer la pulsion avec le signe. Envisageons une étude scientifique ambitieuse qui aurait pour objet de collecter et analyser tous les dessins produits par cette espèce : Chromatomyia syngenesiae. Nous savons que chaque mineuse est déterminée par la typologie de ses mines ; c’est même un moyen sûr de les identifier quand on les accorde avec l’identité de leur hébergeur. Mais j’en appelle à dépasser cette typologie grossière pour détecter les singularités dans chaque catégorie et ordonnancer finement les sous-ensembles formés par ces variations, afin de découvrir un groupe déterminé de graphes, une série capable de structurer un alphabet. Je rêve le texte d’un mouvement collectif où chaque lettre gravée par une mouche se développe concomitamment aux autres, inconscient d’un grand récit en cours : un énoncé organique, ses articulations, le langage d’une espèce, la poésie des Agromysidae ; un ballet où chaque individu ressent l’écho de son élan dans le mouvement de ses congénères. Il était une fois une larve de mouche qui traçait la première lettre d’un alphabet secret. Il était une fois une larve de mouche qui minait son biotope. Au terme d’une dizaine de jours et de trois mues, son tracé s’interrompait dans l’empattement d’un puparium, son cocon, le cristallisoir de sa nymphose. À ce stade, certaines Agromyzidae sortaient de leur mine pour opérer cette mutation au sol, d’autres préféraient la surface de la feuille, d’autres encore laissaient juste affleurer une partie de leur pupe en dehors de la mine, mais notre Chromatomyia, casanière, exécutait toute sa métamorphose à l’intérieur de son couloir. Lorsqu’elle naissait, il lui fallait décalotter l’extrémité de son sarcophage, puis déchirer la peau de son territoire afin d’expérimenter les qualités d’un nouveau corps dans un nouveau monde. Et puisque le tracé de sa reptation larvaire avait produit la première lettre d’une littérature ; ses vols allaient miner l’espace en exaltant dans toutes les dimensions l’expression de ce caractère. Et le récit dansé recommencerait. Notre nouvelle mouche tourbillonnerait sa lettre avec ses sœurs et toutes les leurs au-dessus d’un bosquet, jusqu’à ce que leur progéniture consignent, par leurs gravures, la langue vivante de leur espèce ; un texte interprété et imprimé depuis 110 millions d’années. Il était une fois la belle histoire des Agromyzidae.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 18 avril 2018
J’aurais aimé avoir un chien. Quand j’étais plus jeune, je collectionnais les plantes que je trouvais dans la campagne de mon village. Sur les planches de mon herbier, je notais le nom de la plante, sa provenance. Un chien, ça te donne une raison de sortir te promener, matin, midi et soir. Un chien, ça te permet de voir ce qui t’entoure de manière différente. Quand on marche, la plupart du temps, on ne fait pas attention à ce qui se passe à côté de nous. On traverse le quotidien dans l’indifférence de ce qui est beau. Avant, tu me tenais par la main si légèrement que mes pieds ne touchaient pas terre. Je boite désormais. Ce léger décalage a tout changé. Il y a les choses que je pense et qu’elle ne parvient pas à exprimer. Je pense à la fermière toute ébouriffée dans Peau d’Âne, on dirait une sorcière. Quand elle s’exprime, ce ne sont pas des mots qu’on entend, mais des crapauds qui sortent de sa bouche. Je ne comprends pas cette différence entre ce que je pense et ce que je parviens à dire. Sans doute peut-on le rapprocher de la beauté de nos visages. Tu me trouves belle parce que tu m’aimes depuis très longtemps comme je t’aime, mais nous ne sommes beaux ni l’un ni l’autre. Nous formons un drôle de couple, inséparable. Quand tu te lèves, je me lève. Quand tu marches, je te suis quelques mètres derrière toi. Quand tu bois, je te demande à boire. Quand tu lis, je me force à lire, pour faire comme toi, mais je n’aime pas lire. Je ne suis pas une sorcière. Je n’ai pas eu d’enfant, mais je suis sûre qu’un chien c’est comme un enfant. C’est une raison de vivre.
Chaque jour je croise des gens que je ne connais pas. C’est à peine si j’ai le temps de les observer. Un regard furtif, un geste esquissé, une silhouette. Tu as tellement changé, des fois je ne te reconnais plus. J’imagine que moi aussi j’ai vieilli. Tu marches toujours quelques mètres derrière moi, à la traîne, au début je ralentissais mon pas pour que tu puisses me rejoindre. Avec le temps, j’ai perdu cette habitude. Cette attention. Distance heureuse, prétendent certains. Je crois que tu préfères rester en retrait. Pourtant tu n’es pas toujours très discrète. L’inquiétude est une pression quotidienne. Quand tu t’énerves, ta voix descend dans les graves. On dirait que tu abois après les gens. Il y a des jours avec et des jours sans. Sur le banc, à mes côtés, je garde cette même distance malgré notre proximité. Je reste concentré sur mes lectures, les notes que je prends tous les jours en allant à la bibliothèque. J’ai perdu mon emploi il y a dix ans. Je fais tout pour en retrouver un autre, mais à mon âge c’est devenu très compliqué. À la bibliothèque, je me documente, je consulte des livres juridiques pour mieux connaître le Droit. J’ai toujours aimé lire. Je porte mes lunettes avec un petit cordon pour ne pas les perdre. Il faudrait que j’échappe à mon quotidien, mais cette fuite ne mènerait nulle part. Il ne faut pas confondre la chute avec l’élan. Ce dont j’ai envie, c’est d’un élan, de me projeter sans tomber vers l’autre, de tromper le temps la nuit et de me révéler le jour. Traits fins, acérés, petits yeux noirs, joues creusées, pommettes durcies. Ce paysage ne ressemble plus à mon souvenir, son étrangeté me trouble en modifiant la perception que j’en ai au point de m’y sentir déplacé. Avec toi pourtant.
Une bordure arborée d’une flore sans envergure, où des sentiers sont apparus avec le temps, ceinture la cité. Je m’arrête au passage piéton, les corps sont fermés, les déplacements sont mécaniques. Je suis frappé par le niveau sonore élevé de la rue, la circulation permanente, la mobilité permanente. À gauche le supermarché, à droite la cité des rues aux noms de peintres célèbres. Je m’engage sur la rue Watteau.
Vertical, horizontal, croisements, point de fuite.
Je passe des places de parking, au bitume fondu et tout noir. Une auto est déposée sur des chandelles à côté d’autres rouillées recouvertes de fientes. Il y a également çà et là des utilitaires tagués et toutes sortes d’autos, neutres, transformées ou en cours de transformation.
Les jointures des différents revêtements de la chaussée sont détériorés. Des fissures, des bosses et des trous sont apparus et donnent un aspect délabré. Sur le terre-plein central où sont situés les dépôts de verre et de papiers, des carrés de terre sèche un peu caillouteuse où rien ne pousse, servent d’emplacement à des objets au rebut.
Je me gare et je me dirige vers la porte 5. Il n’y a pas d’escalier, ce sont des rampes PMR en épingle à cheveux. J’ai l’impression que plus je m’approche, plus je m’éloigne. À l’entrée, je passe devant des jeunes hommes qui discutent et rigolent. On échange un bonjour.
Impossible de voir le nom sur l’interphone, l’écran d’affichage est rayé et celui de la caméra est brûlé. J’appelle. – Oui ? – (Je dégaine un sourire) Nous avons rendez-vous et je suis en bas mais je ne vois pas votre nom sur l’interphone. – C’est bon, je descends vous ouvrir. – Merci, à tout de suite. Au bout de quelques minutes, une femme jeune m’ouvre la porte, l’expression neutre, chemise blanche sur un pantalon slim noir, baskets. – Bonjour, merci – Dès que l’interphone est réparé, il est détruit presque aussitôt. La maintenance a été arrêtée. C’est au quatrième (sans ascenseur) . – L’étage des sportifs ? – (sourire poli) Oui.
Elle passe devant moi, je la suis dans les escaliers recouverts d’un carrelage petits carreaux chamarrés, il en manque d’ailleurs quelques-uns, laissant des vides. La balustrade est en métal et sa peinture est fatiguée comme celle de la cage d’escalier qui est dans les tons coquille d’œuf. Nous passons les paliers dont les placards techniques sont condamnés par une armée de vis pour certains et fermés à clé sans poignée pour d’autres. Ils sont d’ailleurs repeints pour se fondre dans le décor. Le fait que nos yeux se posent dessus naturellement quand on arrive à leur niveau les rend terriblement visibles. Ou plutôt, ce que l’on voit c’est cette intention de les masquer, de les rendre inaccessibles aux riverains. Et à chaque palier le message revient.
Nous entrons dans l’appartement, on enlève nos chaussures. Je relève la tête, à ma droite, il y a un porte manteau, à ma gauche, un meuble pour les chaussures et au-dessus, un miroir. À la gauche de ce miroir, il y a le tableau électrique avec au-dessus une inscription en arabe, il y a d’ailleurs dans ce couloir sombre plusieurs inscriptions en arabe sur des miroirs finement encadrés dans les tons bronze. Je m’avance sur une suite de tapis épais et très doux, vers la pièce de vie rectangulaire ornée d’un papier peint aux rayures irisées argent. Les portes et leurs contours sont blancs. Un sédari affleurant les murs, entoure le centre de la pièce. Il est constitué de différents velours mats ou brillants dans les tons bleu violet aux liserés or. Les banquettes sont ornées de motifs végétaux en fils d’or et les coussins moelleux, accueillants ont été travaillés avec le même soin. Au centre, sur un tapis tout doux, une table berbère, des jouets dans tous les sens et sur l’une des banquettes, un transat pour bébé.
Des rideaux épais gris satin bordent des voiles blancs recouvrant les fenêtres qui diffusent une lumière à la fois neutre et puissante. À l’opposé de cette fenêtre, on trouve le téléviseur, BFM TV, sur un meuble clair recouvert de napperons blancs. Sur le téléviseur lui-même est posé un napperon blanc. Sur le meuble, il y a des clés, un paquet de cigarette, une revue de programme TV, des photos encadrées de ce que je suppose être des petits enfants, des enfants, des ancêtres.
– Quel est le souci que vous rencontrez ? – Ahmed, y’a le monsieur qui est là, c’est quoi le problème au juste ? Un homme jeune apparaît slim noir, t-shirt blanc traversant un rideau de perles de l’ouverture juste à côté du téléviseur. Il a l’air préoccupé, il éteint la télé. – Bonjour – Bonjour, c’est la télé qui fait de la mosaïque et puis l’image s’arrête, écran noir et puis ça repart. C’est franchement agaçant, ça fait des semaines que ça dure. C’est surtout pour nos parents, parce que nous ne regardons pas la télé. – Ok, pas de souci d’internet ? – Le wifi déconne un peu quand je suis dans ma chambre. – C’est très bétonné chez vous, il y a des murs porteurs épais entre la box et votre chambre sur lesquels les ondes wifi s’échouent. – On ne peut rien y faire ? – Peut-être en installant un répéteur wifi, il faut tester. Bon, je vérifie l’installation, je regarde tout ça. Merci, vous voulez un café, quelque chose ? je vous mets une bouteille d’eau sur la table. – Super, merci.
Je commence mes investigations, j’entends la douche ruisseler et tout à coup, une voix d’homme parlant en arabe me fait sursauter. Sans doute y a-t-il quelqu’un d’autre dans l’appartement. La voix s’arrête. Repars. C’est Ahmed qui converse, je suppose au téléphone, sa voix française est différente de sa voix arabe, les intonations ne sont pas les mêmes, le volume sonore est plus ample et les timbres de voix me semblent différents.
Jamila …
Ahmed continue de parler au téléphone. Je continue mes investigations, je vaque entre l’entrée avec mon boîtier d’arrivée et la télé. Tout est ok pour moi, les tests sont bons.
La conversation s’arrête. Je m’arrête. Je suis à genoux, les mains posées sur mes cuisses, mes outils disposés autour de moi. Ma respiration ralentit, et ralentit encore. J’expire lentement au rythme du silence qui se dépose offrant le temps à mes yeux de s’adapter à la pénombre. À chaque expiration, le silence investit davantage d’espace, à chaque relâchement musculaire, il s’épaissit.
Les bibelots, les vêtement semblent sortir de l’anonymat et de la banalité dans laquelle je les avait rangés en rentrant dans cet espace de vie.
Mon attention va à ces chaussures rangées par paires les unes contre les autres. Des chaussures qui se sont faites à l’assise des corps qui les portent, l’empreinte laisse entrevoir des débuts, des jambes plus ou moins arquées, des masses plus ou moins importantes, et selon leurs pointures et leurs largeurs, des personnes plutôt grandes ou plutôt petites. Je scrolle, je swipe. Des talonnettes, des cannes. Ici une chaise.
Je suis attiré par ce petit cadre là, une main l’a posé ici avec une intention qui m’échappe, peut-être un sourire, une larme. Je survole les tapis et je plonge en rasant les poils comme on raserait un champ de blé puis l/je bifurque d’un coup. À l’encoignure, le mur est sali sur la plinthe, lieu de passage. On pourrait voir les pieds qui s’y cognent. Il semble ne jamais y avoir de lumière artificielle dans ce couloir, je n’ai d’ailleurs pas vu de plafonnier.
La douche s’arrête et un instant plus tard, une porte s’ouvre.
– Jamila – Elle répond et s’ensuit une conversation, des rires impromptus me sortent de ma bulle. Un instant j’ai cru être seul, ailleurs et avec comme bande-son, une vie parallèle.
Guillaume Gombert Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Un badge d’accès permanent vous permettrait de pouvoir ouvrir les portes du monde de l’entreprise, entrer et sortir des bâtiments du Ministère de la Défense comme bon vous semble suivant le défilé impassible des professionnels de la sécurité nationale.
À l’intérieur, la diversité des uniformes s’épuise dans un dégradé de kakis verts olive, bleu gendarme, chemise de combat moulante à col roulé.
Nuancent les survêtements sports plus décontractés des officiers ou sous-off qui, pour garder la forme ou par obligation de service, courent autour d’un des bâtiments où logent leurs congénères.
Mais le badge qu’on vous remet à l’accueil, après qu’une demande d’accès a bien été validée par un responsable plusieurs jours avant votre venue, vous permet seulement de déverrouiller les barrières du hall d’entrée côté Porte de Sèvres, et d’accéder à un espace extérieur où, température nettement plus fraîche, un rafale C01 devenu une pièce de collection (de promotion ?), reste figé dans son envol. Un petit robot de couleur blanche taille le plan incliné du gazon le long d’une butte artificielle, construite en 19… pour cacher les lieux du boulevard périphérique qui passe au-dessus du parc.
Un tank.
De l’armée, je connais seulement la série documentaire Opérations spéciales, qui passe en boucle sur une chaîne de télé (que je ne regarde pas vraiment). Chaque épisode associe des témoignages de militaires, cagoulés face caméra, à des reconstitutions des missions de combats. La série est bien faite, mais la voix off ne fait le récit des évènements qu’à travers le point de vue des militaires, des professionnels, et le même récit d’héroïsation, de fraternité d’armes, a tendance revenir dans chaque épisode. Toutes les missions se déroulent dans d’autres pays que la France. C’est un récit.
Pour pouvoir badger à son tour et débloquer les portes, un responsable ayant obtenu l’autorisation préalable doit badger une première fois le boitier de la machine, puis attendre quelques secondes. Si l’action est trop rapide ou que deux personnes se trouvent collées l’une derrière l’autre, la machine se bloque et il faut recommencer.
Pour se voir obtenir les autorisations d’accès, chaque personne extérieure fait l’objet d’une enquête préalable, et l’administration ne justifie pas sa décision en cas de refus. Ils vont enquêter sur tout, dit C., ils vont tout regarder.
Un chef ne pouvant transmettre que les informations des personnes dont il est responsable désignera un chef en-dessous de lui pour raccompagner le visiteur.
Ministère de la Défense à ne pas confondre avec le quartier de La Défense, où je dois me rendre régulièrement dans les tours de la Société Générale.
La salle où j’anime la formation ressemble à toutes les autres salles et à toutes les autres portes de l’étage, vides, blanches, désaffectées, une vue plongeante sur les cimetières de Neuilly et de Puteaux, l’occasion pour les plus bavards d’entre nous de rappeler à tous que l’esprit des morts vivent en nous d’une empreinte tenace, et de lancer une conversation joviale, en début de digestion (début d’après-midi), sur la diversité de nos rites funéraires.
Les couloirs suivent une trajectoire de courbes et de cercles, quand on sort d’un ascenseur et qu’on s’aventure dans l’étage, on finit par tomber sur un autre ascenseur sans s’apercevoir qu’on a vraiment changé de point. C’est comme une journée qu’on ne voit pas passer. Après il y a une autre journée de travail, et ainsi de suite. La lumière blanche au bout du couloir reste allumée aussi de l’autre côté. Des tombes jonchent le sol tout autour en dessinant une maille de mini carrés imbriqués les uns sur les autres au-dessus de la dalle, des parkings souterrains, des parcs, des niveaux.
Les deux tours de la SG n’évoquent pas des poteaux de rugby, mais la forme d’une graine.
Samuel Vandermeer Après des études de Lettres à Toulouse puis à Paris, Samuel Vandermeer travaille aujourd’hui pour un organisme de formation dédié à l’apprentissage du français langue étrangère et à l’alphabétisation. Ses recherches portent sur le monde du travail et de l’entreprise. Son premier livre publié, Cahier d’appels, paru aux éditions Az’art atelier (2025), propose une traversée labyrinthique de discours et de gestes effectués au travail. Un prochain texte à paraître : Summer Time (éd. Az’art atelier).
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 11 avril 2018
Ce n’est pas que je sois bavarde, mais j’ai des choses à dire. Au téléphone, je ne vois pas le temps passer. Les choses arrivent comme ça, ensuite on les raconte, attends, attends, tu vas trop vite. J’aime humer l’odeur fondante du four et croquer la croûte de la baguette en sortant de la boulangerie dans laquelle je viens de l’acheter. Je me demande toujours si la vie inspire l’œuvre d’art ou bien si c’est l’art qui invente la vie. À la maison, faire le ménage est souvent le signe d’un grand désarroi, de colère ou d’inquiétude, de ressassement d’idées noires, signe de mouvements intérieurs de pensées violentes et contradictoires qu’il faut chasser, aspirer, pour mieux les éliminer. Je n’emploie jamais le mot amant, je trouve ce mot prosaïque et vulgaire. Ma fille a de nombreuses aventures avec des hommes, elle n’arrive pas à se fixer avec l’un d’eux. J’ai l’impression qu’elle ne cherche pas l’amour, elle est seulement amoureuse de son sentiment, bien trop inquiète de sa fragilité pour le mettre en danger. Dans toutes les maisons où j’ai vécu, la cuisine a toujours été mon endroit favori. Je fais souvent le même rêve : il y a un château, un parc, une guerre, des ruines. Il y a le feu, les bombes, les cendres, la nuit. Et dans un jardin, la mort. Je ne peux pas être attirée par un homme qui ne porte pas de chaussettes avec ses chaussures. J’aime jouer avec mon alliance, la faire tourner autour de mon doigt, mais toujours dans le même sens. Je n’aime pas les faits divers. Dans une salle d’attente, que ce soit chez le médecin ou le kinésithérapeute, lorsque l’attente est un peu trop longue, je commence à m’inquiéter pour ma santé. Mes oreilles bourdonnent, mon pouls s’accélère, je me sens mal. Je doute des évidences, des transparences. Je me souviens de l’odeur de fleur d’oranger dans la maison silencieuse de mes parents. Moi, j’écoute bien plus que je parle. Comment tuer la peur, je me le demande.
J’ai parfois du mal à me concentrer sur une conversation lorsque j’entends quelqu’un d’autre parler à mes côtés, cela me perturbe et me distrait, je finis par ne plus entendre ni l’une ni l’autre des conversations, je me sens perdu, déboussolé. Il y a beaucoup de bruits aujourd’hui sur le boulevard, ça n’arrange rien. J’entends les voitures qui s’arrêtent au feu rouge. Les enfants de l’école remontent le boulevard en se chamaillant. Les sirènes des ambulances, et celles de la police. Je n’arrive jamais à les distinguer. Je sens la rame de métro qui file sur le tracé souterrain de la ligne 2, son mouvement sonore fait trembler le blanc. Je porte un appareil auditif. Mes petits-enfants me demandent souvent lorsque je les vois si j’ai bien mis mes oreilles. Je me demande ce que cela pourrait donner si je devais décrire le parcours que je viens de faire pour retrouver mon vieux copain sur ce banc, en me concentrant uniquement sur les sons. Je me demande si on pourrait écrire une histoire avec des descriptions sonores. Coup de klaxon d’un camion, bruit de la sirène d’une péniche, coup de klaxon de la locomotive qui passe dans la gare de triage, une mobylette passe, une moto démarre, bruit des deux sirènes de mercredi midi, montantes, descendantes, passage d’une voiture rapidement, coup de klaxon d’un camion, passage du bruit du grincement des rails d’une locomotive dans les voies ferrées, bruit du moteur d’une péniche, une péniche qui tracte une péniche, passage d’un camion, passage du bruit d’une mobylette, coup de klaxon d’un camion, une voiture klaxonne, une voiture démarre, passage d’une moto, sirène d’une ambulance qui passe rapidement. Longtemps, j’ai eu un livre de poèmes sur moi. Quand j’ai quitté mon pays pour venir vivre ici avec ma femme, je l’ai perdu. Je parle bien le français mais j’ai gardé une pointe d’accent. La confiance prend du temps. Je n’ai pas peur de mourir, j’ai peur de me perdre.
Mon grand-père était berger. Il parlait à ses brebis, à qui il avait donné des surnoms. Mes parents et moi, on habitait dans la vallée. Je venais parfois chez lui en vacances. Il me semble qu’enfant je ne vivais que pour ces moments-là, pour m’enfuir et disparaître dans les vallons. Ils résonnaient de mon prénom, Karim, Karim. Je me mélange les pinceaux de temps en temps, je confonds le début et la fin. J’ai une Kangoo, mais je ne conduis plus depuis longtemps. J’ai la gorge sèche. Je ne bois pas assez. J’ai mal aux dents, à la mâchoire depuis trois jours. C’est pour cela que je suis sorti de chez moi, malgré la douleur qui m’a lancé encore toute la nuit, m’empêchant de dormir. Ma femme a réussi à m’obtenir un rendez-vous à la dernière minute, dans un cabinet dentaire, près de chez moi. J’ai la joue toute gonflée, on dirait un monstre. J’ai pris des médicaments pour me soulager. Sur le chemin, j’ai retrouvé mon vieil ami. On se connaît depuis plus de vingt ans. Nous nous voyions régulièrement à la mosquée pour la prière. Il a toujours été un soutien pour moi, comme un grand frère. Nous ne venons pas du même pays, mais nous avons les mêmes croyances. Cette culture nous rapproche. Mes parents étaient des gens bien, des gens très droits, pour qui la parole donnée est une chose qui compte. Les oiseaux apparaissent dans les arbres du boulevard, comme des signes, des griffures. Mon ami a beaucoup d’humour, tout l’inverse de moi qui suis très mélancolique. Il me raconte toujours des histoires drôles, pas des blagues, non, des histoires qui lui sont arrivées. Il dit souvent : ma vie est un roman. Je l’écoute, c’est comme si je vivais ce qu’il me raconte avec lui. La douleur s’estompe. J’ai toujours mon chapelet sur moi, pour la récitation des prières. À moins que tout ce qui m’arrive m’arrive dans l’ordre, comme en circuit fermé. Ma mère disait que cette patience, ça vient de la terre. J’ai toujours eu peur d’être à la rue.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 6 avril 2018
À la maison, il fait sombre, toujours sombre, il faut bien connaître les pièces, leur agencement, et la disposition du mobilier, pour ne pas se cogner dans la table de la cuisine, buter contre le montant du lit, heurter la porte d’entrée. Le matin, la cuisine est à peine éclairée, ma femme est toujours la première levée, il y a à peine un peu de lumière dans laquelle dansent les ombres de la vaisselle. Je sors pour retrouver la lumière du jour. J’aime ce moment de solitude. Je sais que ma femme aussi. Je ne l’abandonne pas. Nous nous offrons un petit moment de distance. Mes yeux s’accrochent aux branches des arbres qui forment un bord irrégulier, en lambeaux. Les ombres des arbres projetées au sol dessinent un réseau de lignes entrelacées dont le motif me rappelle celui de mes veines. J’aime admirer leurs tracés affleurant et disparaissant, plus ou moins sombres en certains endroits, sous la peau tachetée par la vieillesse. C’est un peu comme suivre du bout des doigts les lignes au creux de sa main en s’amusant à y chercher un message secret, une ligne de conduite à suivre, trouver un sens à sa vie. Quand on a mon âge, c’est encore plus cocasse. On m’a toujours dit que ma ligne de chance croisait celle de l’amour. Ce midi le boulevard est assez calme. J’en profite pour laisser mon esprit divaguer. Dans le monde, quelque chose s’écroule et le monde se traîne. On dit toujours que tout s’accélère, qu’on vit une époque fulgurante, les voitures, les trains, les avions, les nouvelles, tout va trop vite et nous dépasse, mais c’est faux, c’est une impression trompeuse. Nous vivons en une seule génération, toutes les générations. Le monde se traîne, dans la pénombre, dans des places vides, dans des usines découragées. Il est temps que je rentre, je commence à me perdre dans mes propres idées. Ma femme insiste pour que j’arrête de ressasser, alors que je suis assis bien tranquillement au fond de mon fauteuil, immobile, sans rien dire. Elle sait ce qui se passe dans ma tête, et comment ça s’agace en moi et s’enhardit, alors que je ne dis rien. Il est temps de rentrer à la maison désormais. En disant cela, j’entends un autre mot : à la raison.
C’est une maison sableuse et pluvieuse tachée de coulures anthracite. Un muret bas sans portillon ni gonds, pas terminé, pas besoin, entoure cette bâtisse des années soixante-dix, perchée sur un monticule animé de broussailles organisées. C’est vaguement vert. Les ouvertures sont lasurées marron, les portes-fenêtres sont constituées de petits carreaux. Malgré les rideaux, la lumière en défonce découpe des formes inertes à l’intérieur et laisse entrevoir l’espace indéfini à l’arrière. Personne. Vide. Pas d’auto à l’extérieur, toutes sont rentrées dans leurs garages. C’est par un temps sans soleil, sans pluie, sans humeur que j’aborde ce rendez-vous. Il faut que je me gare mais où ? C’est une cité pavillonnaire de bourg de campagne où les rues pâles se croisent prédestinées à l’oubli. Je n’y reviendrai sans doute jamais, et d’ailleurs comment se rappeler où se situe un carré blanc sur fond blanc ? Où trouver un truc qui accueille ? Je monte sur un trottoir longeant un carré de terre ocre granuleuse et caillouteuse clôturé par un mur d’angle en parpaing sans enduit, moussu, transformé par le temps, l’eau et le soleil. Il ne semble pas avoir été construit, plutôt sorti de terre, comme un os mis au jour après une longue période d’enfouissement.
Je me gare.
C’est sûr, il n’y a personne. Je passe un portillon fantôme, je remonte l’allée en courbe où chaque broussaille m’arrête, elles semblent fatiguées. J’arrive à ce rectangle sombre, je sonne, je recule d’un pas. Je me mobilise, je souris, les mains dans les poches, mon sac dans le dos, bandoulière barrant l’abdomen. Tranquille.
La porte s’ouvre, un monsieur petit et sans âge est devant moi, il a les yeux imprimés dans la masse de ses verres, une vieille doudoune et des chaussons. Son pantalon est très large et court. Une tête, un cou, un sourire dans un coin du visage.
Bonjour, nous avons rendez-vous à 15 heures. Bonjour, oui. Guillaume c’est ça ? Oui, c’est bien moi. Vous venez me réparer. Bah, vous n’avez pas l’air cassé.
Sa doudoune fait des petits sauts répétés, je n’arrive pas à situer la source de cette vibration, le pantalon bouge également, sa tête sur le côté menace de tomber et le coin de son sourire rentre profondément dans son visage, aspiré par un rire qui ne sort pas. Il m’ouvre en grand, j’entre. Je passe devant et je m’engage dans le couloir. Sur ma gauche j’entrevois une pièce, un espace figé dans la pénombre. Le salon. J’arrive à la cuisine, un cube. Le sol se détache du mobilier périphérique à contre-jour. Mes yeux sont aspirés par la lumière franche venant de l’extérieur qui s’abîme sur le plateau marron foncé d’une petite table entourée de chaises. Un néon enchâssé sous le retour d’un placard dépose sa lumière orange sur la table de cuisson à ma droite. C’est une cuisine équipée, de type rustique, lave-vaisselle, four, micro-onde, moulé, lissé, vernis usine, collé, pratique, pas d’entretien, juste un coup d’éponge. C’est le centre de la maison.
Je me retourne pour lui demander où se situe le boîtier d’arrivée.
Face, le jour est de mon côté cette fois et il fait apparaître l’inattendue douceur, tout est à portée de main et de pied, les yeux se reposent, la table est accueillante, les mains se détachent, on peut laisser son regard transporter ses propres images loin à travers la fenêtre. Je pourrais passer des heures dans ces proportions idéales du solitaire. L’Homme de Vitruve est devant moi, en chaussons et il a des yeux anaglyphes.
Dans le garage. Let’s allons, je vous suis. C’est de l’anglais et du français ? Oui.
Pareil, les vibes et la tête qui tombe mais de dos et en marchant.
On descend un escalier tout béton peint en rouge industriel mat. Je m’avance sur la gauche dans un dédale d’étagères faites de bois de coffrage patiné, un plafonnier rabat la lumière de son ampoule intrépide sur nos pas. Elle retient en lisière de son halo, les ombres profondes, un territoire. Le garage. Je cherche mon boîtier en accrochant mes yeux aux câbles qui m’intéressent et en suivant leur chemin comme un furet.
Bingo ! Ha.
L’homme semble content pour moi, je le regarde, il m’intrigue. Et puis je suis attiré par des objets familiers vraiment gros. Je lâche mon boîtier et je regarde tout autour. Un compresseur de chantier, un poste à souder avec des bouteilles énormes, masques, visières, une deux-chevaux capot ouvert et, à l’abandon, une remorque, une balance de ferme en bois, un établi en bois, un autre établi, encore un autre, tiroirs, vis, boulons, écrous, outils, serre-joints, joints, rondelles, objets fabriqués, outils fabriqués, et puis il y a tout le reste que la lumière de l’ampoule ne me permet pas d’atteindre, toute une population habite cet imaginaire délocalisé au sous-sol.
Je le regarde. Il me regarde. Je me sens vu.
Il se tient debout, en appui sur ses jambes un peu écartées, le bassin un peu en avant, les mains proches l’une de l’autre, paume sur le devant des cuisses, sans bouger, passif, humble voire intimidé, la position sociale apprise de 37 ans d’éducation délivrée par des contremaîtres successifs. Il sourit, je l’amuse. Il regarde défiler mon schéma de pensée et il attend qu’un son sorte de ma bouche. En fait, il n’est ni passif ni intimidé par un gradé, au contraire, il est apaisé et attentif, tout son corps est attentif. Prêt.
Guillaume Gombert Je suis graphiste, web designer de formation, travailleur indépendant. C’est un métier de solitaire passé la plupart du temps devant son écran à imaginer une réponse satisfaisante aux demandes de ses commanditaires, à communiquer par mail, par transferts de fichiers ou au téléphone. Mon cœur de métier finalement et presque a contrario de ma formation digitale c’est le livre, son design depuis sa conception jusqu’à sa réalisation. Les revenus de cette activité me sont insuffisants pour vivre. J’ai donc une deuxième activité qui cette fois m’emmène de l’autre côté mon écran d’ordinateur, sur les réseaux cuivre et maintenant fibre, l’infrastructure hightech des communications modernes qui achemine le signal internet.
Rien à voir cependant, en tout cas pas directement, avec un Vidéodrome de David Cronenberg ou un Tron de Steven Lisberger et Bonnie MacBird. Je circule dehors, dans la rue, sur la route, dans les champs, entre les câbles, sur les câbles presque, et chez les abonnés. Ce sont ces inattendus que je raconte.