À SantaVeine, il y a un ranch. Chaque année, on fête la Saint-Sang — à cause des dragonniers qui y poussent. Mais Ceruz Blanchi en donne une origine différente : Vers 1870, les récoltes furent mauvaises plusieurs années consécutives. On craignait qu’un fléau ne s’abatte à nouveau. À la fin de l’été, les familles se réunirent. Le prêtre lut un extrait du livre sacré : « Il y a une forme noire, ce qui s’en détache ne cherche qu’à y revenir, comme vers un aimant. Si tu veux déplacer le noir, déplace la matrice. » On convint qu’une tristesse infinie ailleurs permettait seule d’évacuer le mauvais œil. « Sur qui peut s’abattre la mélancolie quand il n’y a pas de coupable ? » demanda Lourdes Machado. « S’il n’y a pas de coupable, il n’y a pas d’innocent », répondit Manuel Ubivo Saá. Bien avant l’entrée du village, il y avait un hameau où vivait une famille. On ne l’aimait pas ici. Elle était installée depuis une génération seulement. Il y avait six enfants, le plus jeune avait sept ans. On tue un bouc pour une demi-pièce d’or. Un adulte pour dix pièces d’or. Un enfant pour cinq pièces d’or. Il y a dix familles à SantaVeine. Chaque famille donne une demi-pièce d’or. À l’extrémité de la plaine qui montait vers Ecuador se trouvait un village mal famé qui s’appelait Desabès. Deux hommes, Marcos et Juan, des frères, furent désignés. Ils marchèrent longtemps. Ils étaient haut dans la montagne quand une voix les arrêta. Un homme surgit d’un sentier. « N’allez pas plus loin. Au-delà, c’est dangereux. » « Nous cherchons quelqu’un. » « Qu’y a-t-il ici que vous ne puissiez pas trouver plus bas ? » « Nous proposons du travail. » « Qu’est-ce qu’il faut faire ? » « Il faut effacer quelqu’un. » « C’est payé combien ? » « Cinq pièces d’or. » « Donne-les-moi, je ferai le travail. » « Tu les auras après. » « Donne-moi l’or maintenant et tu ne verras plus jamais son visage. » Marcos et Juan payèrent l’homme puis retournèrent à SantaVeine. Un mois passa. On rapporta qu’on avait vu l’enfant courir dans un champ. On accusa les frères d’avoir dépensé l’or en filles et en alcool. Alors ils retournèrent à l’extrémité de la plaine qui montait vers Ecuador. Le soleil couchant les aveuglait. « Est-ce que cette ombre, c’est Desabès ? » C’était comme un mirage qui tremblait devant eux. Ils entendirent la même voix : « N’allez pas plus loin. Au-delà, c’est dangereux. » « Nous sommes venus chercher ce que tu nous dois. » « De quoi parles-tu ? » « Tu t’étais engagé. » « Je ne te reconnais pas. Approche. » Marcos et Juan avancèrent. Le soleil les aveuglait. Ils marchaient droit vers la voix qui les guidait : « Plus près. Encore. Avance. » Soudain, le sol céda sous leurs pieds. Ils s’enfoncèrent jusqu’à la taille, puis jusqu’au cou. La lise. Une boue épaisse les aspirait lentement. « Aide-nous ! » hurlaient les deux frères. L’ombre de l’homme se détacha du soleil. Il disparut un instant, puis revint. Il portait un tronc qu’il lança comme un ponton au-dessus de la lise. Il avança lentement dessus. Il s’accroupit devant Marcos. « Que fais-tu ? Tire-moi de là ! » criait Marcos. L’homme l’examina. « Oui, je te reconnais maintenant. C’est bien moi que tu as payé. Tu as raison, je te suis redevable. » Il sortit de sa ceinture un couteau. Il enserra la tête de Marcos entre ses genoux, comme dans un étau. Saisit la paupière gauche. La trancha d’un geste net. Marcos hurla. L’homme répéta le geste pour le deuxième œil. Puis il se déplaça sur le tronc et fit de même avec Juan. Le soleil était rouge. On dit que l’année suivante, à SantaVeine, les feux bactériens épargnèrent les arbres et les brebis n’agnelèrent aucun mort-né.
Singapour est de celles-là. On croit y entrer comme dans n’importe quelle global city, avant de comprendre qu’on se trouve à l’intérieur d’un système d’écriture à ciel ouvert. Tout y est artificiel, donc voulu, dessiné, intentionnel. Le territoire, les circulations, l’architecture, les limites, les usages, jusqu’aux imaginaires projetés sur la ville, tout semble relever d’un travail continu de composition, de correction et d’anticipation. Singapour ne se contente pas d’exister. Elle se réécrit et se redesign sans cesse.
Je suis venu à Singapour pour y faire ce que le cinéma appelle du « repérage ». J’achève en ce moment un roman d’anticipation dont l’action se déploie principalement sur les mers d’Asie du Sud-Est. Son héroïne est une jeune femme issue d’un peuple apatride que l’on appelle les « Bajau Laut » et qui vit depuis des millénaires sur l’océan. On les appelle aussi les « nomades de la mer » et, parfois, de manière plus péjorative ou méprisante, les « sea gypsies ».
Deux chapitres du livre se déroulent à Singapour, lorsque mon personnage a à peine dix-huit ans, puis plus tard à vingt et un ans. Faire du repérage, dans ce contexte, ne consiste pas seulement à vérifier qu’un lieu correspond à une scène. Il s’agit aussi de tester jusqu’où le réel consent à accueillir la fiction qu’on projette sur lui, et à partir de quel moment il commence à lui résister.
Il aurait sans doute été plus sage de visiter d’abord, puis d’écrire ensuite, mais cette inversion du protocole a aussi ses vertus. L’architecture du récit est déjà solidement établie, alors que certaines intuitions qui en font le charme, parfois naïves, n’auraient sans doute pas vu le jour si le réel s’était imposé trop tôt. Je suis donc arrivé à Singapour non avec une liste de vérifications, mais avec un sac plein d’hypothèses, et surtout avec assez de liberté pour déplacer, corriger ou remplacer certains éléments sans toucher au noyau du récit.
Avec cette attitude, le repérage devient une négociation silencieuse entre la logique de mon roman et mes observations. Le principe est très simple : Je marche dans la rue ou dans certains espaces accessibles au publique, jusqu’au moment où un détail résiste. Je contemple jusqu’à ce qu’une scène perde sa crédibilité dans un endroit particulier. J’écoute jusqu’à ce qu’une fausse note apparaisse. Je choisis alors ce qu’il faut conserver, ce qu’il faut corriger, ce qu’il faut abandonner, ce qu’il faut transformer, non pour me soumettre servilement à la réalité, mais pour rester juste envers le lecteur et préserver la charge sémiologique autant qu’émotionnelle de l’histoire.
La difficulté principale se jouait surtout dans ma manière d’imaginer mon personnage évoluant dans cet environnement. C’est une jeune femme issue d’un monde socioculturel radicalement éloigné du mien, moi, homme blanc, français, de cinquante-cinq ans. Faire du repérage pour elle consiste donc à marcher en se demandant, à chaque instant, ce qu’elle verrait, ce qu’elle ne verrait pas, ce qu’elle jugerait rassurant, hostile, coûteux, banal, inaccessible ou familier. Autrement dit, apprendre à lire et à comprendre la ville depuis une sensibilité radicalement autre que la mienne.
Dans cette situation, on n’est plus un visiteur, encore moins un touriste. On devient une sorte d’agent secret. On prête attention à des choses que l’on aurait autrement laissées glisser.
Soupe de Bakwan Kepiting, 3 Euros (photo Gregory Moulinet, 2026)
On engage des conversations, en posant des questions qui, venant de moi, frôlent parfois l’absurde.
Où s’arrête exactement l’espace public ? Quelle distance sépare un embarcadère d’un campus ? Quelle impression produisent un hall d’entrée, un ponton, une esplanade ?
Une étape importante de ce séjour a été la visite du Singapore Institute of Technology (SIT), où j’ai imaginé les débuts des études supérieures de mon héroïne. J’y ai été accueilli avec beaucoup de générosité par le Dr Jawn Lim, Associate Professor en design et futuriste à SIT.
Dr Jawn Lim, Aster June-Harada, Cesar Harada, Gregory Moulinet, Lin Wei(photo Gregory Moulinet et Dr Jawn Lim, 2026)
La visite guidée du campus m’a permis de mieux comprendre la notion de « living lab » qui n’est ici, pas seulement un slogan. L’environnement et la culture du campus sont organisés de manière à pouvoir observer, ajuster, tester et redessiner certains systèmes en conditions réelles. Mais très vite, une autre évidence s’est imposée : cette notion de « living lab » ne semble pas s’appliquer seulement à l’échelle du campus, elle paraît aussi décrire assez justement l’esprit même de Singapour.
Sur les conseils du Dr Lim, j’ai visité l’URA City Gallery. Dans cet espace, la ville se donne à voir comme un projet en cours de réécriture permanente. La planification, les simulations, les rêves, les usages, les risques, les ressources potentielles ainsi que les flux ne sont pas relégués dans les coulisses du pouvoir technocratique. Ici, tout est mis en scène pour attirer l’attention et solliciter l’avis de la population singapourienne. Le meilleur exemple est probablement l’initiative « Virtual Singapore », un jumeau numérique (digital twin) de la cité-Etat couramment mobilisé pour la planification et la simulation, afin de modéliser des scénarios.
URA City Gallery, maquette du centre-ville(photo Gregory Moulinet, 2026)
Pour un auteur de fiction spéculative, c’est une aubaine extraordinaire. Dans une ville qui envisage déjà ses propres futurs, intégrer la réalité présente ne suffit plus. Il faut inventer un récit capable de survivre au contact de l’un de ces futurs possibles.
Marina Bay Sands (photo Gregory Moulinet, 2026)
Ainsi, dans mon roman, j’ai imaginé une série de scènes à l’intérieur de l’icône architecturale que représente Marina Bay Sands. Le lieu est spectaculaire, mais pas tout à fait comme je l’avais imaginé. L’un des problèmes est que cet espace impose sa propre dramaturgie. Le pouvoir, le luxe, la mise en scène du capital, l’obsession d’une certaine idée de la high-tech, tout cela est déjà inscrit dans ses volumes et ses lumières. Utiliser un tel lieu, surtout lorsqu’il est bien connu, revient à emprunter un imaginaire déjà saturé de sens. C’est très pratique pour faire passer un message ou positionner des personnages. Mais une séquence de mon roman, initialement pensée dans cet endroit, m’a soudain semblé inadéquate pour ce que je voulais en faire.
En discutant avec Monsieur Lin Wei, architecte, designer et consultant en image de marque, une nouvelle idée s’est imposée : le projet « Long Island ». Ce projet, que j’ai retrouvé plus tard à l’URA City Gallery, est une réalité en devenir. Un morceau de futur déjà inscrit dans les documents, les cartes et les discours officiels, sans être encore figé dans une iconographie particulière.
Pour ma design fiction, c’est une très belle opportunité.
Long Island permet d’écrire sur un lieu qui n’est pas encore totalement réelle, mais qui existe déjà suffisamment pour être crédible. Ce n’est pas une pure invention, mais une plateforme de projection qui laisse à l’écriture une marge conséquente d’imagination plausible.
J’y ai vu aussi, immédiatement, une formidable matière pédagogique. Pour mes étudiants en design systémique, un futur contextualisé par mon roman, tel que le Long Island de Singapour, constitue un exercice diégétique idéal. On peut leur demander non pas de rêver abstraitement un avenir, mais d’interpréter un monde en train de se dessiner. À partir d’un tel site, les contraintes concrètes deviennent des rampes de lancement, des « prompts » pour générer des idées.
GenAI: ChatGPT, 2026
À l’autre extrémité du spectre urbain, je me suis rendu à Punggol Jetty. L’endroit n’a rien du Singapour destiné aux touristes ou aux expats. Il y a le détroit de Johor, avec à l’horizon, la Malaisie toute proche, et l’on comprend soudain que ce bras d’eau ne doit pas être traité comme une simple ligne bleu sur une carte. C’est une interface géopolitique, économique, logistique, extrêmement sollicité. Les grandes infrastructures qui relient Singapour et la Malaisie, le Causeway, le Second Link, les nouveaux accords de coopération bilatéraux, ne sont pas ici des abstractions diplomatiques. Elles forment le fond matériel d’une relation politique que même un écrivain de roman doit prendre en compte sérieusement.
Johor Strait (photo Gregory Moulinet, 2026)
Une scène située là ne peut pas seulement “faire vrai”. Elle doit intégrer les forces invisibles qui traversent le lieu.
De ce point de vue, le repérage s’est montré rassurant. Le paysage, les distances, la tension du site, la proximité avec le campus de SIT, tout cela tenait. Quelques corrections suffiront. Mais ces corrections comptent. En littérature, la crédibilité d’un monde repose parfois sur une seule articulation spatiotemporelle correctement pensée.
Bannière de promotion pour la série TV Aunty Lee’s Delights
En parallèle de mes arpentages, j’ai lu Aunty Lee’s Delights d’Ovidia Yu, souvent décrite comme l’Agatha Christie de Singapour. Cette lecture m’a presque autant appris que mes déplacements eux-mêmes. Ses romans donnent à sentir la ville au-delà de la carte postale et de l’inévitable skyline. Singapour y prend corps dans les habitudes, les repas, les nuances sociales, les petites priorités du quotidien. C’est une leçon précieuse pour quiconque écrit sur une ville qu’il ne fait qu’effleurer.
Le repérage, au fond, n’a donc pas pour fonction d’obtenir une exactitude scientifique ou académique. Son rôle est d’une certaine manière plus subtil. Il s’agit d’acquérir le droit de fictionnaliser sans trahir le lieu, sa population et le lecteur. De rendre au réel assez d’attention pour qu’il accepte d’être transformé.
S’il fallait condenser ma méthode de repérage en une formule presque aussi nette que le « write drunk, edit sober » d’Hemingway, ce serait celle-ci : • Entre dans la ville comme un invité. • Deviens Aunty Lee en mission : courtoise, curieuse, mais impossible à berner. • Écris et réécris jusqu’à ce que la ville et ses futurs sonnent juste.
La ville devient alors, pour le romancier, un manuscrit vivant.
Gregory P. Moulinet a vécu et travaillé comme Brand Designer à Tokyo, New York, Pékin et Shanghai. Depuis les années 90 il a (re)dessiné des dizaines d’identités de marques. Il enseigne aujourd’hui le design biocentré en Chine et vit à Suzhou.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Dans les cafétérias des musées, des rêveries. Dans les cafétérias les muses, dans une autre langue, regardent la carte des boissons. On repense depuis ces endroits aux tableaux que l’on vient de voir, au périple qu’on effectue, aux amis. Qui aurait aimé quoi ? Qui m’a déjà parlé de cette peinture-là ? En face de moi la vieille dame japonaise aux dents abimées lit et prend soigneusement des notes dans un carnet comme si elle était chez elle. Reflets verts jaunes de sa cuillère à thé infusant dans une tasse de verre transparent. Un serveur attend ma commande. Sur la carte un vin d’Afrique du sud porte ton nom. Ce n’est pas l’heure du vin, mais, comme dans un tableau de Vermeer, je vais le boire. En pensant à toi. Je pense à toi. Si seulement tu étais près de moi. Écrire sur un petit appareil un message qu’aussitôt ailleurs l’autre reçoit. Tu es seul dans ta cuisine, c’est la fin de l’après-midi. J’imagine – un citron, deux pommes, quelques noix, le reflet de ces fruits sur l’assiette en métal, le reflet d’un verre sur la table, le reflet de la fenêtre dans les verres. Tu regardes depuis cette fenêtre le port de la ville où tu vis. Tu écris Amsterdam. Oui, Amsterdam, j’aimerais bien y être avec toi, écris-tu. Nous trinquons par sms interposés. Le verre, le tableau, la Hollande, la dame japonaise, le voyage. Vermeer est là. Tu dis, je suis rentré hier, je repars demain. La peinture. Je pense à toi. J’avale une autre gorgée du vin dont je t’ai parlé dans le sms et qui porte ton nom. La femme aux ongles roses tient entre ses mains le bulbe du verre dans lequel la pièce est contenue en reflet. Elle sourit. Le breuvage qu’elle va absorber fait déjà flotter l’espace alentour.
Kathy aime New York, aux USA la ville où elle est née. Kathy aime Tijuana au Mexique, la ville où elle est morte. Kathy aime la culture underground Kathy aime les stripteases Kathy aime le cut-up Kathy aime les magazines Kathy aime le théâtre Kathy aime les Spice Girls qu’elle a interviewé dans The Gardian. Kathy aime voyager Kathy aime Lulu de Wedekind Kathy aime la folie Kathy aime William S. Burroughs Kathy aime Marguerite Duras. Kathy aime son premier mari, Robert Acker Kathy aime être troublée par son identité, ce qui a pour conséquence que parfois, on ne sait plus qui est Kathy (elle) ni qui est Acker (son mari). Par exemple, Kathy est de genre féminin et Acker, de genre masculin. Les deux réunis, qu’est-ce que ça fait ? Une femme qui écrit comme un homme ! Kathy aime créer un parallélisme identitaire entre l’autobiographie (elle, Kathy Acker) et la personnification (Don Quichotte), en se jouant des pronoms et de la syntaxe conventionnelle.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Alors, Kathy aime Sade Kathy aime Stephen King Kathy aime le mouvement Fluxus Kathy aime Alain Robbe-Grillet Kathy aime Jean Genet Kathy aime Charles Dickens Kathy aime Marcel Proust Kathy aime Pasolini. Kathy aime Arthur Rimbaud comme toutes les Américaines de sa génération Kathy aime Gilles Deleuze. Kathy aime Œdipe parce que pour elle « c’est le pire enculé de la terre ! » Kathy aime le plagiat Kathy aime l’acupuncture Kathy aime la médecine asiatique Kathy aime la pornographie Kathy aime le punk Kathy aime le féminisme Kathy aime les minorités Kathy aime la violence
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Kathy aime les femmes Kathy aime les femmes parce qu’elle peut les maîtriser Kathy aime les femmes parce qu’elles sont un miroir avec elle dedans Kathy aime les hommes Kathy aime le téléphone pour faire des déclarations d’amour du genre : « S’il te plaît touche toi la bite parce que je ne pax pas te toucher la bite, maintenant » Kathy aime les homosexuels et les lesbiennes Kathy aime être touchée physiquement Kathy aime compter jusqu’à 10 quand elle fouette une femme : « 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10 » parce que comme ça elle peut ajouter : « Je n’ai jamais rien fait de tel auparavant ! » Kathy aime la liberté Kathy aime l’argent si l’argent peut s’entremêler avec la liberté Kathy aime les bisexuels Kathy aime les chiens Kathy n’aime pas Adolf Hitler mais son costume Kathy aime les tatouages Kathy aime l’Université de Californie à San Diego Kathy aime les cocktails explosifs.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Kathy aime les sujets controversés comme l’avortement Kathy aime les sujets controversés comme le viol Kathy aime les sujets controversés comme l’inceste. Kathy aime se battre contre elle-même Kathy aime le danger. Kathy aime la magie qui est une pratique qui a permis aux femmes de s’élever dans le monde Kathy aime les aventures Kathy aime rechercher les aventures Kathy aime rechercher les aventures même si c’est difficile à vivre Kathy aime être hyper-excitée Kathy aime l’Espagne de la république espagnole de 1931 Kathy aime la fin du monde Kathy aime ses seins. Mais ses seins ne l’aiment pas parce qu’un jour Kathy attrape un cancer à cet endroit précis de son corps et elle très malheureuse parce qu’elle n’aime pas la mort.
Kathy Acker aime baiser avec toi !
Voilà pour toi, L’amour aide à comprendre quelqu’un Même si c’est un sentiment Souvent difficile à vivre À cause de l’hétérosexualité Qui peut rendre les gens malades. Ça c’est Kathy qui le pense, Pas toi.
Toi, tu as surtout compris Kathy Acker Le jour où tu as regardé en DVD Godzilla contre Megalon Un film japonais qui est le 14ème volet D’une série de 30 films Qui racontent tous L’histoire interminable de Godzilla Dont Kathy dit : « Seul Godzilla qui non seulement n’est pas humain mais n’a pas non plus été fabriqué par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Mais remplaces le mot « Godzilla » par le mot « femme » et tu verras !
« Seule la femme qui non seulement n’est pas humaine mais n’a pas non plus été fabriquée par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Et puis remplaces le mot « femme » par le prénom « Kathy » et tu verras !
« Seule Kathy qui non seulement n’est pas humaine mais n’a pas non plus été fabriquée par les hommes et s’en trouve donc inidentifiable et ininterprétable pour les hommes peut rendre le monde humain aux hommes ».
Tu as compris ?
Je vais te faire un résumé : jamais tu ne baiseras Kathy Acker parce que…
Kathy Acker aime baiser avec toi !
à paraître en janvier 2027 dans Petit éloge de la poésie aux éditions « Les Pérégrines ».
Il y a une montagne couverte d’une jungle et un chemin périphérique qui la ceint. Il faut une journée et une nuit entières, à pied, sans s’arrêter, pour en faire le tour. Le chemin relie quatre villages disposés comme des heures : 3, 6, 9 et 12. Chacun est à égale distance de deux autres et forme avec le quatrième une ligne diamétrale fictive qui traverse la jungle en son milieu.
Il y a des règles.
La jungle est réservée à ce qui est sauvage. C’est là que vivent les animaux et les plantes. Aucune effraction immobilière n’est permise au-delà des villages. Un homme peut traverser la jungle à pied, mais aucun véhicule ni cheval. Ni brûlis, ni sentier : elle ne sera pas défrichée. C’est la règle n°1.
On se déplace sur le chemin dans un seul sens — celui des aiguilles d’une montre. Si un homme à 12 veut se rendre à 9, il passe par 3 puis par 6. Ainsi le village le plus proche dans le sens inverse de la circulation est le plus éloigné dans le temps. C’est la règle n°2.
Le Cercle est l’assemblée des quatre villages. Les règles en assurent l’harmonie.
Chaque village a ses spécialités : pain, fruits, viande, vin, huile ou tissus. Les paysans se déplacent chaque semaine pour vendre aux villages suivants.
2
Un jour, un marchand cassa l’essieu de sa charrette un peu avant 6. Il s’installa à la lisière du bois, d’abord dans l’attente d’une réparation. Puis, la terre étant bonne, il construisit une cabane. D’autres vinrent le rejoindre, et c’est ainsi que le village de 5 fut fondé.
On y fit pousser des fruits. Les récoltes étaient abondantes.
Les villageois de 3 vendaient aussi des fruits et protestèrent contre la légitimité de cette implantation neuve. Ceux de 5 répondirent que l’essieu s’était cassé là. Et les choses reprirent leur cours déformé.
Ceux de 3 demandèrent alors que le sens de la circulation soit modifié, ou puisse l’être — alternativement. On chercha dans les annales et personne ne put se souvenir qu’il n’en avait jamais été autrement. Estimant soi et son souvenir mesure de toute chose, on convint qu’ayant toujours été ainsi, la règle ne serait pas modifiée.
La ronde continua dans le sens des aiguilles d’une montre.
La pauvreté à 3 s’accentua et ils demandèrent à ce qu’une taxe soit prélevée sur 5 et qu’elle leur soit reversée afin de rectifier l’asymétrie des ventes. Ceux de 5 considérèrent que le Cercle n’avait pas vocation à atténuer les inégalités induites par une place sur le chemin. Ceux de 9 et 12 pensèrent que l’instauration d’une taxe positionnelle ne leur serait pas favorable. Aussi décida-t-on de ne rien faire.
3
Des mois passent.
C’est le jour du marché à 6. Les villageois de 5 partent vendre leurs produits. Ils retrouvent ceux de 9 et de 12 en route. Ceux de 3 sont absents.
À 6, les ventes sont bonnes. Ils repartent. Tous cheminent ensemble jusqu’à 9. Après 9, ceux de 5 et de 12 continuent ensemble. Après 12, ceux de 5 sont seuls sur le pourtour de la montagne. Ils marchent, tirent leur carriole.
À proximité de la cascade, ils entendent un bruit.
Devant eux surgissent des hommes armés, des chevaux et des véhicules. Une embuscade. Ce sont les hommes de 3.
— Que faites-vous ici ?
Ils ne répondent pas. Ils les attachent et les poussent vers la jungle.
À la vue du billot, ceux de 5 comprennent.
— Qu’avons-nous fait ? De quel droit nous condamnez-vous ?
La joue plaquée contre le tronc coupé, les hommes de 5 regardent vers la rivière.
Le bourreau lève la hache. Il suspend l’abat et dit :
« Il y a une troisième règle : tu peux enfreindre les deux premières si tu es juste. Étions-nous justes ? »
Une brise légère passait. On entendait les feuilles bruire et l’eau couler.
L’homme reprit :
« Nous n’avons enfreint aucune règle. Vous avez feinté pour nous devancer. Nous avons dû ruser pour nous restaurer. Nous sommes passés par la rivière souterraine qui traverse la montagne. »
Et comme la suspension du geste prenait fin et que la hache tombait, les hommes de 5 virent pour la première fois, derrière les larges feuilles, la rivière, l’entrée d’une grotte et une barque glissant.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 17 février 2018
Je mets longtemps à choisir mes vêtements même quand je sais que personne ne me verra vraiment dans la journée. Je bois le café très chaud, presque brûlant. Je préfère écouter la radio plutôt que des playlists. Je garde les fenêtres fermées quand il fait trop chaud. Je m’assois souvent par terre sans raison. Je ne sais jamais quoi faire de mes mains quand je parle. Je garde les boîtes vides parce qu’elles pourraient servir. Je relis les messages avant de les envoyer, puis je les efface avant de les réécrire. Je n’aime pas qu’on me regarde quand je réfléchis. Pareil, quand je dors. Je marche plus vite quand je suis nerveuse. Je garde les tickets de transport dans mes poches. Je me souviens des lieux plus que des visages. Je préfère les lumières indirectes. Je ne supporte pas les voix trop fortes. Je n’aime pas expliquer mes choix. Je garde les livres même quand je ne les aime pas. Je mange rarement à heures fixes. Je m’assieds toujours près des fenêtres. Je regarde les gens sans les écouter. Je n’aime pas qu’on touche mes cheveux. Déjà enfant, je n’aimais que ma grand-mère me pince les joues, même si pour elle c’était un geste affectueux. Je garde tous mes vêtements même s’ils sont trop vieux, usés. Je préfère les marges aux centres. Je m’endors difficilement quand tout est trop calme. Je laisse la vaisselle s’accumuler. Je n’aime pas les compliments directs. Je garde certaines phrases comme des talismans. Je ne sais pas répondre aux questions simples. Je m’ennuie vite quand tout est prévu, organisé, planifié de longue date. Je garde les silences que je ne sais pas remplir. Je repousse certaines décisions jusqu’à ce qu’elles se prennent sans moi. Je me demande souvent si ce que je ressens est visible. Je continue à avancer sans savoir exactement dans quelle direction je vais.
Je me réveille systématiquement quelques minutes avant que le réveil sonne, comme si mon corps cherchait toujours à devancer la machine. Je bois mon café trop vite et je me brûle presque toujours la langue. Je n’aime pas répondre immédiatement aux messages, même quand je suis disponible. Je garde les tickets de caisse dans mes poches pendant plusieurs jours avant de les jeter. Je marche plus lentement que les autres sans m’en rendre compte. Je préfère les escaliers aux ascenseurs, sauf quand je suis vraiment fatigué. Je coupe le son de mon téléphone dès que je franchis la porte de chez moi. Je m’arrête parfois au milieu d’une phrase parce que je ne sais plus ce que je voulais dire. Je n’aime pas les pièces trop éclairées. Je laisse souvent les livres ouverts à l’envers pour marquer la page. Je regarde les vitrines sans jamais entrer dans les magasins. Je repousse les rendez-vous médicaux tant que la douleur reste supportable. Je mange debout dans la cuisine même quand la table est libre. Je parle rarement de mon enfance parce que je ne sais pas quels souvenirs sont vrais. Je reconnais les voix plus facilement que les visages. Je vérifie plusieurs fois que la porte est fermée avant de sortir. Je garde les objets cassés en me disant qu’ils pourraient servir un jour. Je n’aime pas qu’on touche à mon bureau. Je me souviens avec précision des odeurs mais pas des dates. Je change souvent de place dans les cafés. Je n’aime pas qu’on me regarde écrire. Je note des phrases sur des bouts de papier que je perds ensuite. Je me souviens de rêves que je n’ai jamais faits. Je préfère écouter des histoires plutôt qu’en raconter. Je laisse traîner mes vêtements sur une chaise plutôt que dans l’armoire. Je regarde les gens dans le métro sans imaginer leur vie. Je déteste les alarmes. Je garde des silences trop longs au téléphone. Je parle plus facilement à des inconnus qu’à mes proches. Je n’aime pas qu’on me demande ce que je ressens. Je me couche tard même quand je suis fatigué. Je relis les mêmes phrases plusieurs fois. Je me demande souvent à quel moment exact j’ai commencé à devenir quelqu’un d’autre.
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
Je suis Draur. Je suis un être des limites, mon nom est un mélange entre la noyade (drowning) et l’aurore, la fin et le recommencement. Je suis fasciné par les collectifs. Fasciné veut dire que j’aime et que j’aimerais en faire partie. Je ne parviens jamais tout à fait à ce but. J’aime le pluriel et le singulier à la fois. Il m’est arrivé de trahir l’ensemble pour sauver l’élément. Égoïstement, quand l’un pouvait croître à partir du multiple je me réjouissais, mais quand la pluralité menaçait l’unique, je me suis enfui.
Je suis un être sans qualité, à la limite entre pouvoir et indifférence, entre force et abandon. Mes ami·es, mes allié·es sont des marginaux qui habitent cette zone grise de l’extra-humanité. Jamais bons, jamais tout à fait mauvais, c’est le collectif qui éclaire nos chemins et nous donnent l’idée de ce que serait la justice.
Les individualités baroques et radiantes des X-men sont loin, dans un autre espace sidéral que le nôtre. D’ailleurs, la subjectivité n’existe peut-être déjà plus dans notre monde en clair-obscur. Les IA ont avalé une époque et un faisceau de croyances, nous habitons une autre réalité. Les humains sont entrés dans la ruche et nous sommes un essaim éclaté.
Peut-on se tenir sur le seuil ? À la limite de l’histoire ? Peut-on faire revivre le collectif d’inconnus qui a fait exister un troisième esprit, un intellect commun ?
J’ai rejoint le collectif Druz dans un moment de plénitude. Facile. Je n’avais qu’à observer pour participer. J’ai vu la dualité à l’œuvre en elleux. J’ai été une image en filigrane — mental, esprit, théorie et puis aussi refus, rébellion, rage.
J’ai raté mon entrée dans le monde agissant des super-héros professionnels. J’erre dans le purgatoire de la formation. Je n’ai que des talents inutiles. Nos chefs me l’ont dit. Je suis accueilli par Druz, je pourrais même dire recueilli. J’enrage de rester ici mais ce sont iels qui m’aident à canaliser mon énergie en images projetées sur le réel : à défaut d’action, des pensées et des rêves. Je scande un poème sur le mouvement général. J’ai senti en moi son amorce, j’aimerais que, comme un brasier, il parte et enflamme l’univers.
Une boucle se forme, un nœud où le temps se referme sur lui-même. C’est un moment d’enfermement qui n’est là que dans l’attente de sa fin. Je crois que c’est un arrêt et c’est peut-être autre chose. Je suis entré dans le royaume intermédiaire. Le monde-en-train-de-se-finir, le mien comme celui de Druz est rempli d’influences. Personne ne peut cristalliser ces présences en une connaissance stabilisée. On ne peut pas en rester là et se contenter de caractériser assez superficiellement ce qui s’est passé. La profondeur du brouillard, dans lequel nous sommes tous plongés, me donne très envie d’y voir plus clair. Je me remonte les manches et je m’y mets.
Un souvenir me revient. King est assis dans son fauteuil et fume un petit cigare. La couleur de sa veste résonne agréablement avec le cuir élimé de l’accoudoir. Il devise joyeusement. Il parle au groupe épars réuni autour de lui. Il leur dit qu’une époque dorée les attend, que le monde s’offre à elleux. La prospérité est là à portée de toutes les mains qui voudraient la saisir. Moi, Draur, j’hallucine proprement. Il n’y a pas (ou plus) d’Eldorado pour les super-héros, c’est fini. Y en aurait-il eu pour nous, les vagabonds lumineux, la parenthèse est refermée. Mais ça c’est moi qui le pense ou le ressent, par esprit de contradiction peut-être. Ce qui se passe c’est que moins d’un mois après, la crise nucléaire vient nous obérer.
L’épisode prochain s’appelle La Guerre. Cela permet de lire un peu autrement le mouvement de fourmis des personnages. Iels se débattent pour échapper au chaos et à la dissolution et ne font que l’accélérer. Il y a un sentiment de vide qui précède le choc. Le vide se met à habiter tous et toutes comme une onde psychique. Nous étions des super-héros sans qualités et nous voici de simples contours sans âme. Nous avons mené une quête inutile et il est maintenant temps d’en finir. La guerre n’est qu’une machination, le rideau s’abaisse sur une pièce avortée. Comme de grands craquements, le cerveau collectif mondial se disjoint. Une ombre se projette sur nous, le monde est fragmenté.
Je suis Draur, je suis un être des limites. Plus tranchante est la lumière, plus les limites sont invisibles. Invisibles mais d’autant plus vivantes. Traverser les valeurs devient soit impossible, soit un mur de feu. C’est le moment où l’on ne peut échapper à la formulation de son rêve. L’intellect commun déviant est la guerre, mais l’intellect commun est toujours et encore l’horizon d’un monde plus grand.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art. Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées. https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
Un cadeau très spécial (1) >>>> Un cadeau très spécial (2) >>>>
Dans le premier texte de cette série, quelqu’un a reçu un cadeau. C’est un comics qui raconte une histoire de super-héros. Les protagonistes forment une communauté de pensée et d’action sous l’égide d’un chef nommé King. Au long de trois épisodes, iels vont progressivement passer du côté obscur. Nous entendons ici le récit de l’un·e d’entre elleux.
J’ose aujourd’hui parler en mon nom. Mais je ne me nommerai pas. Cela m’est encore étranger et n’a d’ailleurs pas d’importance.
On croit que la fiction est un monde séparé, un ailleurs. Mais cela n’est que partiellement vrai. Les histoires racontées dans les pages des romans, dans les strips des comics ont, pour le pire comme pour le meilleur, une matière bien réelle. Leurs auteurices ne nous inventent pas, iels se souviennent de nous et nous font passer dans une dimension où ce que nous sommes en puissance trouve un lieu pour exister.
Il n’y a donc de fin aux histoires que celles qu’on veut bien leur donner, à la fois par convention et pour se rassurer sur le fait que le chaos du monde peut s’ordonner. « The end », inscrit en blanc sur le fond noir des bandes de cellulose, n’est en fait qu’une coupure qui vient scander le temps hétérogène dans lequel nous vivons et refermer doucement la porte pour séparer ce que nous appelons réel et ce qui n’est compris que comme un fantasme d’images et de corps rêvés dans la nuit.
Je suis un être de fiction. J’appartiens en partie à cette histoire qu’on se remet de main en main et que l’on nomme Druz. Notre nom désigne la force lumineuse de liaison par laquelle nous avons été unis et marqués à jamais. Même si le lien de Druz s’est transformé en un garrot serré empêchant toute transmission des fluides, il nous faut croire à la possibilité qu’elle recommence, ressurgisse, ailleurs.
Être membre de Druz, c’était d’abord reconnaître la faiblesse physique, mentale, morale, parce que c’est cette matière molle, grise, spongieuse, qui alimentait l’intellect commun. Au début, le fluide partagé était doux, chaud, rassérénant. Comme membre de la communauté, mon pouvoir était minime. J’avais la faculté du silence qui accorde et harmonise, pour que le chœur puisse chanter en rythme et dans une tonalité de couleurs complémentaires.
Nos corps étaient unis, des réseaux infinis nous mêlaient les uns aux autres, nous en percevions distinctement toutes les ramifications et apprécions la beauté de leurs volutes noueuses et légères.
Au bout de quelques temps, ça a commencé du bout des doigts. J’ai commencé à sentir la noirceur s’insinuer à l’intérieur de mes ongles et marbrer peu à peu ma peau. Mon silence s’est alors fait dissonant. La chambre anéchoïque dans laquelle nos cœurs battaient sourdement s’est laissée contaminer par des sons malaisants, toxiques, qui percutaient les surfaces et produisaient des larsens métalliques. Les volutes, dont les nouages étaient d’abord lestes et légers, se sont faits de plus en plus tortueux, dessinaient des formes anguleuses, aux effets graphiques nauséeux. King, voyant arriver le danger, s’est alors mis à tirer les liens, de ci, de là, pour leur faire prendre des formes plus lisses, comme on passe un fer chaud sur un tissu froissé. Mais à mesure qu’il tirait les ficelles avec de plus en plus de force et de fébrilité, nous sentions les organes dépérir dans une noirceur qui devenait alors putride, suintante, mortifère.
Âme universelle prenait de plus en plus le contrôle des réseaux de l’intellect commun. On entendait sa voix glaciale résonner dans nos cages thoraciques. Nos os, nos nerfs, nos ligaments, nos muscles, nos viscères, se fêlaient, se brisaient, se putréfiaient. Yellow continuait à remplir notre monde de ses motifs hypnotiques et écœurants. Loreth ne cessait plus ses lamentations, Ces voix de métal, ces plaintes dissonantes, ces lignes tortueuses et ces incantations épouvantées étaient maintenant les nôtres. Nous étions ce chant infect et ces méandres hideux.
Il a alors fallu couper, nous automutiler collectivement pour que Yellow, King et Âme universelle ne puissent plus pervertir nos pensées de leurs langues persiflantes. Nous nous sommes retrouvés démembrés, disloqués, fragments d’êtres échoués dont les restes de liens pendaient en lambeaux depuis la racine de nos plaies ouvertes.
«Il faut infiniment recommence». C’était la voix, faible, de Draur. Elle résonnait presque imperceptiblement dans mes cavités osseuses. Khomrel, bien que si loin de nous et désespéré, chantait lui aussi, sur un mode mineur. Peu à peu, d’autres rythmes inconnus se sont mis à battre doucement, dans une cadence basse et apaisante.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art. Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées. https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
Quand j’étais petit, mes parents m’emmenaient régulièrement au marché et m’offraient un vieux comics américain. Je me souviens du papier à la texture rugueuse, des lignes noires du dessin et de la mise en couleur grossière. C’étaient les classiques du genre : X-men, Captain America, Hulk, et cætera. Chaque semaine, je ramenais l’exemplaire lu et l’échangeais, moyennant une petite ristourne, contre une autre brochure.
C’est ainsi que, récemment, pour me faire plaisir, une personne chère a déniché pour moi un très étrange et précieux témoignage de cet amour pour la culture des super-héros. Je tiens dans mes mains cet objet rare : c’est un album broché qui, à première vue, pourrait presque passer pour une édition officielle. Cependant, dès qu’on l’inspecte un peu, on entre dans ce qui ressemble à une fan fiction très poussée, une variation sur le thème des super-héros digne d’Alan Moore, qui doit son étrangeté et sa beauté à la liberté des auteurices, resté.e.s volontairement en marge des contraintes de cette industrie de l’image.
C’est un petit livre, composé de trois courts épisodes. L’ensemble forme un tout autonome. Il est titré Druz et raconte l’histoire d’un groupe éponyme de super-héros et de son progressif abandon au chaos et à l’obscur. La particularité qui fait la valeur, je trouve, de cet opus, c’est le positionnement de ses héros : un groupe de second plan aux pouvoirs ambigus. En cela, ils sont déjà à la limite de leur genre — un héros peut-il être autre chose qu’exceptionnel ? Ces êtres, en se reconnaissant et en unissant leurs modiques forces, ont entrepris ensemble quelque chose de beau et de touchant, ils ont partagé leurs pouvoirs et ont pensé le faire pour le bien. Cependant, leur union, dans laquelle chacun pourrait reconnaître une émancipation et une aspiration légitime est devenue, malgré eux, délétère.
À l’initiative de ce groupe, il y a un chef, ou plutôt une sorte de chef. Une figure d’autorité anti-autoritaire, un meneur sans pouvoir. On pourrait le qualifier de chef anarchiste, mais au début de cette histoire seulement, car c’est justement quand il s’affirmera tel, sans roi, qu’il commencera à le devenir. C’est lui qui réunit cette bande. On le surnomme « King » avec ironie et distance ; tandis que son vrai nom n’est presque jamais utilisé, peut-être y a-t-il une seule occurrence dans toute l’histoire, Solémis.
Le premier épisode de l’histoire s’intitule L’Intellect commun. Il évoque la manière qu’ont ces super-héros de former une seule entité, un seul esprit. Leurs pouvoirs sont liés à un fluide qui circule entre eux, une force qui les soude et les constitue en tant qu’unité. Le récit détaille leur rencontre et la manière dont ils agrègent leurs qualités pour former une intelligence plus grande. On ressent leur joie à se fondre dans un milieu nourricier qui étend leurs perceptions du monde et leur capacité d’agir. On sent leur soulagement à se reconnaître, eux qui étaient si seuls, étrangers et démunis dans la réalité parcellaire. L’intellect se développe, grandit. Chapitre des merveilles.
Comment ces héros passent-ils du côté obscur ? Cela commence à la marge avec une anecdote discrète et un personnage assez secondaire, Yellow. Le jaune est, dit-on, couleur de traîtrise au Moyen Âge, mais aussi d’intelligence, une lumière inquiétante. C’est au cours d’un voyage loin de leur monde, sur une planète appelée Silice, que se produit le premier signe que l’arc de corruption s’enclenche. Étincelle narrative, on voit Yellow à l’arrière-plan taguer quelque chose au mur d’une ville abandonnée. On distingue le signe des factions du chaos, de l’alliance des méchants. La croix est légèrement vrillée et fait penser, en plus de l’ésotérisme dark ou à du complotisme, au sinistre emblème nazi.
La corruption est contagieuse, car dans la logique de connexion des esprits, il n’y a pas de binarité mais une continuité. Ce qui apparaît glisse dans le flux de conscience collectif. Cela se produit de manière fatale, même si le geste initial va à l’encontre des convictions ou des attachements les plus profonds. Elle mine toutes les relations au sein du groupe. Dans le second épisode, La planète Silice, Loreth, Ennoea et Agiel s’entredéchirent pour l’usage d’un générateur d’énergie. King intervient et arbitrairement attribue la machine à Loreth. La trame collective s’effiloche et tout finit en errance dans des étendues sans vies.
Un troisième épisode, dont le personnage dominant est «Âme universelle», aggrave encore la corruption des liens du groupe. Les dessinateurices ont fait à celle-ci un look de super fash girl, en noir, rouge et blanc. Elle s’est tatouée un lacis de symboles mesmériques sur les avant-bras, porte une veste en cuir noir luisant. Ses cheveux sont noirs et, du même lustre, encadrent son front comme deux murailles de pensées. On est en plein dans la crise économique qui a secoué l’Europe après 2008. Les super-héros ne trouvent pas à s’employer, leur gloire promise n’arrive pas. Âme universelle retient sans doute particulièrement l’attention de King car elle semble pouvoir atteindre ce que plus personne ne reçoit, argent, succès, visibilité. C’est comme un faisceau magique qui s’infiltre en eux toustes. Mais le charme les empoisonne. Dans sa soif de gloire, Âme universelle délire sur des thèmes égotiques et complote des intrigues aussi dingues qu’abjectes. Elle conçoit des jeux de stratégie guerrière, compose des pièces musicales répétitives et lancinantes, tandis que son égo gonflé se gorge d’une haine qui étouffe les autres.
Le groupe se défait. Il n’y a plus d’espoir d’en conserver ni la forme, ni l’énergie. Ce qui le tient encore c’est l’emprise de King. L’Emprise, c’est le nom de cette partie. Voilà une autre formulation de l’intellect commun, mais dans une version déviante. L’emprise fonctionne aussi par contagion, quand l’un se soumet, l’autre aussi. Et si quelqu’un essaie de parler, le poids du silence empêche ses paroles de porter.
J’aimerais parler d’une fin, mais il n’y en a pas vraiment. La fin c’est pour les block busters. Là, les auteurices s’en foutent. Le comics s’arrête net comme un set de musique noise. À nous de nous débrouiller avec nos questions et avec l’amertume que laisse dans la bouche cette histoire de décomposition. Paradoxalement, il a été ici question d’une lumière entraperçue, d’une force puissante qui aurait pu permettre de dépasser la stase vécue par les personnages. J’aime les concepts philosophiques qui sont mobilisés par l’ouvrage. Je ne le vois pas mis en œuvre sous la forme d’une dystopie. Je reçois ce livre plutôt comme une utopie négative. Le texte nous dit : la réponse est là, dans la possibilité du corps partagé des super-héros et en même temps il en annule toute possibilité d’idéalisation en le précipitant dans un ratage presque banal.
Élise Vandewalle et Nicolas Guillemin Cette courte histoire fait partie d’une série en cours de rédaction de Contes horrifiques du monde de l’art. Nicolas et Élise sont membres fondateurs du cabaret courant faible. Ensemble, ils écrivent des contes horrifiques de l’art, dans le but de rendre visible et d’exorciser des moments de vie enfouis. La vie verte est le concept générique de cette pensée et de cette existence partagées. https://mondesheureux.net/cabaret-courant-faible/
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 26 janvier 2018
Je supporte assez bien la chaleur tant que je peux marcher à l’ombre et boire lentement, je sais que si l’eau est trop fraîche ma gorge se contracte et la toux arrive comme une sanction immédiate. Je n’aime pas laisser de nourriture dans mon assiette parce que j’ai grandi avec l’idée que tout devait être terminé, qu’on ne jetait rien. Je m’arrête souvent devant les plaques de rue pour lire leur nom et imaginer ce qu’il y avait là avant. Je ne fume plus depuis la naissance de ma fille aînée, certains jours l’odeur du tabac froid me rappelle une version de moi que je ne reconnais plus. Je regarde souvent les nuages sans chercher à leur donner de formes, seulement leur vitesse, leur direction. Quand je me regarde dans un miroir, c’est le visage de mon père qui me revient, surtout le contour des yeux et le bas du visage. Nous avons le même sourire. Je n’ai jamais compris ce que certains hommes appellent avoir un type de femmes, les femmes que j’ai aimées ne se ressemblent pas du tout, c’est peut-être leur seul point commun. Je me lave tous les deux jours. La margarine me dégoûte. J’ai la réplique facile et je joue avec les mots comme avec une pièce qu’on fait tourner entre ses doigts. Mon œil gauche est légèrement plus ouvert que le droit, je le remarque quand je me vois en photo. Dessiner des spirales sur une feuille me calme quand je n’arrive plus à penser. Je ramasse parfois des cartes à jouer dans la rue et je les garde sans trop savoir pourquoi. Le mot consigne me fait penser aux bouteilles de mon enfance plutôt qu’aux règles à suivre, je préfère les chiens sans jamais en avoir eu un. J’allume la télévision pour qu’elle parle à ma place, je n’ai jamais payé pour du sexe et l’idée même me met mal à l’aise. Je sens que mon désir se déplace vers des femmes plus jeunes sans que je comprenne ce que signifie cette évolution. Je ne peux pas aller à la mer sans me baigner. Je redoute l’hiver comme on redoute un rhume inévitable. Je n’ai jamais fait grève. Je ne suis jamais allé en Turquie. Il m’arrive de parler seul à voix haute dans la rue, de marcher les yeux fermés pour tester mon équilibre. J’aime les défis inutiles. Je pense aux objets qui pourraient prendre vie s’ils duraient cent ans. J’aime la bière et le vin blanc. J’ai peur de vieillir mais je n’ai pas peur de mourir. Un regard trop insistant peut encore me faire rougir. Je me dis de plus en plus souvent que j’aimerais vraiment arrêter de travailler.
Je me lève toujours du pied gauche sans y penser. Je laisse l’eau couler trop longtemps avant de me laver les mains. Chez moi, je garde les fenêtres entrouvertes même en hiver, sinon j’ai l’impression d’étouffer. Je n’aime pas les conversations trop organisées. Je mange les fruits en commençant par les parties que je préfère le moins. Je regarde les horaires des trains sans avoir l’intention de voyager. Je ne sais pas expliquer pourquoi certains lieux me rassurent. Je garde les cartons et les emballages de la plupart des objets que j’achète. Je m’arrête parfois pour écouter des bruits que les autres ne remarquent même pas, le moteur de mon réfrigérateur, le mécanisme de l’horloge, le son de gouttes de pluie que font les doigts qui tapent un texte sur un clavier d’ordinateur. Je n’aime pas qu’on me touche l’épaule, ou qu’on me tienne le bras. Je parle rarement de mes projets parce que j’ai peur qu’ils perdent tout intérêt une fois énoncés. Je préfère les rues secondaires aux grandes avenues. Je lis les notices d’utilisation comme si c’étaient des récits épiques. Je me souviens de phrases entendues à la volée dans la rue ou dans les transports en commun. Je laisse refroidir les plats avant de les manger. Je n’aime pas qu’on me regarde manger. Je collectionne des mots que je n’utilise jamais. Mordoré. Porphyre. Sabayon. Je regarde les photos anciennes sans chercher à savoir qui sont les personnes dessus. Je marche parfois en comptant mes pas. Je m’ennuie la plupart du temps dans les fêtes, je ne sais pas quelle attitude avoir, je ne m’y sens pas à ma place, gauche, mal à l’aise. Je n’apprécie pas qu’on m’appelle par mon prénom dans les lieux publics, je trouve ça trop familier. Je regarde la pluie depuis l’intérieur de mon appartement sans ouvrir la fenêtre. Je préfère les voix graves aux voix aiguës. Je ne sais pas dire au revoir correctement. Je m’arrête souvent au milieu d’un geste sans savoir ce que je cherchais à faire.