Le clavier marque un virage, passant d’une frappe à l’effroi sans contrôle shift. L’objet ? Une ponctuation s’abat, rouge et large comme une soudure conduisant à l’image de soi.
Ma mère, mon grand-père, mon oncle, ma sœur, mon cousin.
Ma main, ma paupière, mon nom, mon cil, mon coude.
Le souci de soi émarge aux actes sous seing privé. On s’épanche comme on se gare sur une place handicapé.e le temps de faire une course, assuré.e de pouvoir supporter l’éventuel inconvénient d’une contravention salée comme les larmes versées sur les âges de la vie qui varient, passant du vert au rouge : je raconte, je raconte pas, enfance, vieillesse, je dis, je dis pas, la prostate, la gifle.
Le temps d’une commission, on oublie qu’une fillette senior a survécu à la poliomyélite en 1921. Elle n’aura qu’à attendre pour stationner, le temps d’une émission — plateau télé, plateau salé de toutes les larmes que j’appelle en renforts vers mon récit, par la grâce de la syntaxe et du maquillage.
L’alphabet me fait honte
L’alphabet fait honte
Les chiffres aussi
La honte
À-t-on idée de descendre l’escalier sur le cul non seulement à 5, mais à 19, 43, 58, 91 ans ?
Il y a les vies qu’on raconte, avec plus ou moins de fards et de véracité, et il y a celles qui restent en double file, celles que les sous-locataires veillent à cacher pour garder un toit sur la tête.
Du soi au toit. Cura clause.
Mon corps en 9 parties. Réjean Ducharme, Hélène Bessette, Jean Genêt, Guillaume Dustan, Raymond Feyderman : tou.te.s ont acquitté un loyer avant de se dire à la première personne. En joual, en prison, à l’hôpital, à la dérive, pas de quoi s’habiliter à diriger des recherches. Des récits en guise de virement SEPA. Raymond F. observe la chute de ses cheveux. Mina Loy se décrit fripée au miroir. Le regard qu’ils posent sur elles-mêmes avale la phrase, la fond dans du sable et de l’eau à haute température et le poème, étincelant, reflète toutes les images.
Au plateau, c’est une autre affaire. La lumière, plate et lisse, est dirigée en régie depuis les pantographes, braquée blanche de sorte à forcer à tout moment l’intimité, comme le projecteur d’un mirador fouille la nuit pour confondre les fuyards, selon des rapports de contraste de 2:1. Contrejours, plus une once d’ombre. La balance d’exposition exige que rien ne brille, alors quel miroir, quel poème serait encore acceptable ? En régie, ces accessoires alimentent un risque : tache blanche diffuse de blooming ou traînée verticale de smear. C’est pourquoi les gilets jaunes passent mal. Il ne faut pas plus réfléchir la lumière des luminaires vers l’oeil des caméras que le désir de la plebs contre le décret du consulum — remonter à contre-flux jusqu’à l’iris du spectateur avachi-lové dans un fauteuil à l’autre bout d’une fibre.
Comme la mère de Michel Ragon, la mère de ma mère regarde se marier les grands de ce monde. Animée par les animateurs, elle admire, la jambe difforme, la mise admirable des progénitures de Catherine de Suède. Une pompe, un maintien, une toilette. J’ai beau avoir étudié les conseils de René Descartes à Catherine, ma grand-mère serait morte plutôt que de me demander conseil, à moi.
Les lettres de René D. à la Reine C. sont comme les poèmes de Mina L. Elles se contentent de la lumière du jour, de la lumière naturelle. Mais au studio, ce sont les scoops qui éclairent.
Tout ce qui se susurre d’ordinaire au creux de l’oreille sur l’oreiller creusé, le méga-lustre et les microphones percent le mur du moi, la cloison de pudeur, pour venir le capter. On méprise, je le remarque, les locataires qui s’exhibent à la réelle-télé tandis qu’on porte aux nues les nue-propriétaires qui tirent de leurs deuils etc. un « matériau romanesque ». Mais le lustre tourne toujours au même taux de lumen / m2.
c u r a
t u b e
J’auto-fictionne mon script familial et l’injecte dans le flot-flux des bits sur RAM comme dans l’eau bleue du Λήθη qui soustrait les mots d’alcôve à la lumière de la lune et du soleil, le temps d’un roman qui n’est plus miroir mais pâte de lumière plate et blanche/bleue. « Quand j’écris, je contrôle tout, je suis toute-puissante » dit Justine Lévy à la télé sans Carte Mobilité Inclusion. Régie-récit des chapitres comme autant de projo-proses. Le cerveau du lecteur installé dans un fauteuil mental, conduit par un prompt au plateau « va là », « fais ci », « fais ça », « ris », « attendris-toi », « envie » puisque la télé, explique Jean-Luc Godard, n’est pas faite pour communiquer, mais pour donner des ordres.
Admirer l’alphabet, la syntaxe, le système décimal, la langue nationale
Ne pas rouler les r
Ne pas parler gallo comme un balosse
Passer sur le volet patrimonial
Adorer le lustre
Qui intime l’intime
On oublie que ce langage interdit aux miens d’écrire « je suis » (c’est-à-dire « je suis la fille d’un philosophe ») à moins d’un virage, coucher par exemple avec un mathématicien de Cambridge pour permuter, comme Brion Gysin regardant au creux du SCOOP jusqu’à confondre l’alphabet latin et les hiéroglyphes. 1 brin de lumière, 3 mots, 5 chiffres emportés dans un loop, au-delà du langage connu.
Je demande : l’enjeu des auto-livres est-il vraiment de se livrer — les livreurs se garent toujours n’importe comment — ou de complaire au lecteur-spectateur, de l’enfoncer encore un peu plus profondément dans son fauteuil, en feignant de lui faire l’honneur d’une confidence, de lui offrir le spectacle d’un secret d’une fesse ou d’un dépit ?
Brion Gysin se dit
Hélène Bessette se dit
Sans voler la place des invalides
Ielles acquittent leur loyer et je suis toujours émerveillé de les voir contourner la cruauté du Français et l’Anglais des sur-propriétaires — Louis Soleil et King James qui ont la propriété éminente sur la glèbe — pour venir en vers vers moi. Tendant les muscles de mes deux jambes, physique et mentale, je me dresse de mon fauteuil et me lève à leur rencontre, pris de motion et d’émotion. Espérance et détresse du prisonnier, de l’institutrice, de l’homosexuel au placard. Je n’agrée pas au doux-amer d’en être avisé à bonne distance, comme les passants s’attroupent autour d’une accidentée de la route, au début d’Ida ; je les rejoins sur le dance floor, par dilatation des surfaces du langage, biofilm, en cadence, percuté par le véhicule de leur poème qui renverse à la fois ma vie et la leur, à midi.
Alors avec Matteo Garrone je pardonne aux petits, jouets des éditeurs et pions des régies, mais je garde une dent contre les grands, bien aise de se permettre ce qui est défendu aux commis, et l’on connaît ces capitaines d’industrie à la langue ordurière, l’ordure et le fric, ce shoot de puissance qui fait qu’on trouve naturel d’avoir la parole, de rouler sur la bande d’arrêt d’urgence, de raconter sa rupture en public, puis de fourrer ça dans un « roman » à fourguer sous les scoops.

Pierre Thévenin a de la suite dans les idées innées. Il a donné des conférences de droit romain un peu partout et joué des multiphoniques à la cave pour ne pas déranger les voisins. « » Au cinéma d’auteur, comme figurant, je me suis suicidé en 2007 sous le coup d’une élection suprême dans un pays où j’ai vécu moins que d’autres, mais dont j’admire les traditions, du gallicanisme à l’enduro en passant par la poésie sonore « ». Né à Rouen en 1979, il vit en pensée en province, place Pereire à Paris.
https://www.ircam.fr/fr/events/les-poemes-machines-de-brion-gysin
https://scenederecherche.ens-paris-saclay.fr/agenda/poesie-sans-plomb
https://drive.google.com/file/d/18ef2vQ9m43VoRNe0PFLy9s4ddI4q7KnJ/view
https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/d3y96Gb
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