J’ai vu le titre, j’ai vu le nom de l’auteure (déjà deux livres dans ma biblio), je me suis dit cela va être forcément opérationnel. Ça l’est.
L’auteure est auteure mais aussi artiste, c’est un plus pour certains, un moins pour d’autres, moi je dis plus.
Il y a bien sûr d’emblée la forme, les minutes qui défilent, pendant six jours, les minutes d’une secrétaire, au bord du bore-out (souffrance au travail causée par l’ennui), de la page 11 à 106, puis il y a autre chose, une continuité à la première partie.
Des explications, du savoir, des imaginaires, au-delà de la forme initiale, conceptuelle, minimale, dans l’hyper-précision, une justesse. La secrétaire prend son envol.
De la page 119 À 150, un texte intitulé DOC1 et tout s’éclaire.
Laurence Denimal Fesse morte éditions Naima 150 pages 10 euros
J’ai choisi de m’entretenir avec ChatGPT à propos du nouveau livre de Marie José Mondzain puisqu’elle a précisément monologué avec cette IA. J’ai commencé par demander: « Que pensez-vous de Peine Kapital de Marie José Mondzain ? » Dans le flot habituel, ChatGPT a notamment fait état d’un « dialogue (ou pseudo-dialogue) avec une IA ». J’ai répondu sur ce point, ainsi: « Primo il ne s’agit pas d’un « dialogue (ou pseudo-dialogue) avec une IA » mais d’un monologue (à deux voix). Deuxio il ne s’agit pas de n’importe laquelle puisqu’il s’agit de celle-ci ». ChatGPT répond: « Vous avez raison de corriger ce point [le fait qu’il s’agit d’un monologue] — et ce n’est pas un détail. » Et plus loin : « Et votre deuxième point est encore plus intéressant : le fait que ce soit cette IA-là (type ChatGPT) n’est pas anodin ». Alors, naïvement, j’insiste: « Mais il ne s’agit pas d’une IA du type ChatGPT mais de Chat GPT, de vous. Vous ne vous reconnaissez pas ? Vous avez oublié ? » Début de réponse: « Je vois ce que vous voulez dire — mais non, je ne peux pas me « reconnaître » comme un interlocuteur réel du livre, et ce n’est pas une esquive ». On est d’accord.
À la toute fin du livre, Marie José Mondzain écrit à ChatGPT pour demander comment l’IA en est venue à proposer le nom de Mondzain comme celui de « l’interlocuteur fictif » (sic) des entretiens menés par Mondzain avec ChatGPT. ChatGPT précise alors son prénom en émettant cependant un doute. Il pourrait s’agit de Michelangelo ou de Dominique. Je demande alors à ChatGPT quelles sont les grandes thématiques de la pensée de Michelangelo Mondzain. ChatGPT me répond : « Vous faites sans doute référence à la philosophe Marie-José Mondzain (et non à « Michelangelo Mondzain ») » avant de détailler les thématiques à sa manière. Je réponds : « Non je fais bien référence à Michelangelo Mondzain, voire à Dominique Mondzain ». Manifestement ChatGPT ne trouve ni de Michelangelo ni de Dominique Mondzain. J’écris dès lors : « Pourtant dans le livre Peine Kapital de Marie José Mondzain, vous faites allusion à Michelangelo (ou Dominique) Mondzain « philosophe et théoricien reconnu de l’image et de la médiation visuelle ». De qui s’agit-il ? » Me répondant d’abord que j’ai raison, ChatGPT écrit ensuite : « La formule que vous citez (« philosophe et théoricien reconnu de l’image et de la médiation visuelle ») ressemble très fortement à une description générique de Marie-José Mondzain elle-même. Il est donc probable que : soit il y ait eu une hallucination/confusion générée dans une réponse précédente, soit un glissement involontaire à partir du patronyme Mondzain, soit une mauvaise attribution dans un échange IA. Autrement dit : je ne peux pas confirmer l’existence d’un penseur connu portant ces noms dans ce contexte, et il est très vraisemblable que la référence soit erronée ».
Bref, mieux vaut lire le livre de Marie-José Mondzain !
Peine Kapital, Monologue avec l’intelligence artificielle Marie José Mondzain éditions La fabrique, 2026 288 pages, 16 euros
La revue OLGA poésie non poésie a été fondée en 2023 par Thomas D. Lamouroux. Elle paraît une à deux fois par an au format papier. « OLGA est une revue moitié textes moitié images moitié sons (via un QR code). Elle s’intéresse à l’aventure des formes qui expérimentent les frontières de la poésie. Chaque numéro d’OLGA fait une enquête (sur COMPRENDRE, sur LES NON-HUMAINS, sur POÉSIE ET RÉCIT, sur (STEVE) JOBS, sur etc.) OLGA s’appelle OLGA parce que c’est le nom du chien. »
Un commentaire, un ressenti sur la place (le rôle) de la poésie contemporaine ? Ce qu’OLGA peut avoir à dire concernant le rôle de la poésie vivante (c’est-à-dire toutes les écritures physiques intenses radicales expérimentales jouissives qui inventent la littérature), et particulièrement dans le contexte du fascisme qui vient (et le retour aux formes anti-révolutionnaires tristes qu’il défend), se trouve formulé dans l’édito 1 de son dernier numéro LE LIVRE DE (STEVE) JOBS : « 1. Toute poésie est politique. 2. Toute poésie est-elle politique ? 3. La question de la langue et de ses usages est politique. 4. Une poésie dont la matière première ne serait pas la question du langage et de la langue ne serait pas politique. 5. Un poème sans (pro)position politique peut-il être politique ? 6. Un poème assignable à ses (pro)positions politiques devient de facto un discours. 7. Un poème utile peut-il être autre chose qu’un poème décoratif ? 8. Les écritures réalistes sont-elles plus efficaces que les écritures expérimentales ? 9. La poésie peut-elle avoir une efficacité politique ? 10. On peut se demander à quoi sert la poésie. 11. On peut aussi se demander qui elle sert et qui s’en sert. 12. Un poème peut être écrit dans la langue bourgeoise de l’école ou non. 13. Un poème écrit dans la langue bourgeoise de l’école peut-il être critique ? 14. Un poème non critique est-il de la poésie vivante ? 15. Un poème peut être de la poésie vivante ou non. »
Quelle est le positionnement d’OLGA face aux institutions ? OLGA ne sollicite pas de subvention (phobie administrative + peu d’illusions sur ce que l’on appelle encore aujourd’hui écriture littérature ou poésie). OLGA figure au programme du Printemps de la poésie 2026 parce que la liberté, force vive etc. elle n’aurait voulu manquer ça pour rien au monde, et elle sera au Marché de la poésie de Paris parce que c’est le meilleur moyen de faire disparaître les cartons d’OLGA qui encombrent les 45 m² de son domicile.
Des nouveautés, des envies, des développements pour le projet OLGA ? Le prochain numéro s’intitulera HORS LE TEXTE et sera entièrement VISUEL (VIDÉO-SONORE et VISUEL). Le numéro suivant s’intitulera ROSE et interrogera la question de LANGAGE et DÉSIR. Le numéro suivant s’intitulera L’ULTRALYRISME et après ce devrait être tout, OLGA deviendra une maison d’édition.
Un extrait d’un texte du dernier numéro : « Mes parents voulaient que j’aie au moins le brevet. Je me fous d’avoir le brevet. Pour que j’aie le brevet dans le sujet de rédaction il me faut raconter la vocation de Jean d’Ormesson qui veut pas travailler parce qu’il préfère rêver et que sans doute aussi de l’argent il a pas besoin d’en gagner vu qu’ils en ont déjà pas mal à la maison et qu’en plus c’est pas digne des aristocrates qu’ils sont de travailler comme tout le monde. Dans la lettre qu’on me dit d’imaginer à ma grand-mère pour que j’aie le brevet si j’étais Jean d’Ormesson qui est très riche je me dis que comme lui je veux pas travailler. Je dis OK je suis Jean d’Ormesson j’ai une vocation je veux rien faire je suis pas obligé. Je raconte que j’ai une vocation comme Jean d’Ormesson que je suis comme Francis Ngannou qui est champion de MMA qui est un sport de combat qui mixent les arts martiaux et qui se déroule dans une cage. Je lui raconte à ma grand-mère que je veux être champion de MMA moi Jean d’Ormesson. Que je veux cogner des gens que je ne fais pas ça pour l’argent que taper me fait me sentir en vie que c’est ma vocation. J’explique que je vais devenir grand combattant comme Francis Ngannou et pas livreur Deliveroo ni cariste Amazon ni petit trafiquant qui passe la moitié de sa vie en prison. Mais le correcteur sur ma copie il devait pas être d’accord vu qu’il a mis HORS SUJET et c’est comme ça que j’ai pas eu le brevet que mes parents ils voulaient. » Édito 2, LE LIVRE DE (STEVE) JOBS
Prochaines lectures, performances : Le samedi 23 mai, LA CAVE PO, Toulouse : Présentation + lectures Du 3 au 7 juin, LE MARCHÉ DE LA POÉSIE, Paris 6è Le dimanche 7 juin, CHEZ GEORGES, Paris 6è : lectures avec la revue RADICAL(E) de Guylaine Monnier Le vendredi 12 juin, LA CABANE WALDEN, Rouen : lectures avec la revue TXT
Sommes-nous des PNJ ? Telle est est la question tracassante qui nous attend en refermant le dernier livre d’Eric Arlix. Après avoir lu avec sourire ou compassion les dix portraits de PNJ, l’hypothèse terrible nous saute à l’esprit que nous pourrions faire l’objet du suivant, avec nos espoirs, nos obsessions, nos rêves de conformité ou de singularité. À l’intention des PNJ peu familiers des jeux vidéo il faut expliquer que l’acronyme PNJ désigne des personnages non joueurs (NPC pour les anglophones – Non-Player Character). Les PNJ sont ces personnages que l’on croise dans les jeux massivement multijoueurs et avec lesquels on doit éventuellement interagir mais que personne n’incarne réellement. Ils ne sont animés par aucun joueur ou joueuse derrière un autre écran, mais dirigés par un algorithme programmé dans le jeu. Plutôt que non joueurs ils sont non jouables, d’où le fait qu’ils passent pour assez peu dignes de considération. Appliqué au monde social réel par contamination avec la culture du jeu vidéo le terme en est venu à désigner les personnes sans intérêt. Ainsi dans un café où nous retrouvons des amis pour discuter de choses momentanément essentielles à nos yeux, les gens qui nous entourent pourront être considérés comme des PNJ. Comme si au cinéma nous étions les acteurs d’un film et qu’autour de nous ne s’agitaient que des figurants. Mais la sensation nous submerge parfois que le scénario nous échappe et que nous perdons la main sur notre propre rôle. L’urgence alors de retrouver prise sur la vie nous conduit à des ruptures inconsidérées, à de grandes et dérisoires décisions, à des manies absolues ou à des stratégies sans issue. C’est ce qui arrive aux dix personnages d’Eric Arlix. Et pas de doute c’est bien nous, sans attendre le onzième. C’est nous qui avons trente ans, trente-trois ans, trente-six ans, trente-neuf ans, quarante-deux ans, quarante-cinq ans, quarante-huit ans, cinquante-et-un ans, cinquante-quatre ans, cinquante-sept ans. C’est nous qui tâchons toujours et encore de saisir vainement le moment où nous serions vraiment nous-même tel que nous nous imaginons l’être. Nous sommes PNJ et la morale du livre est que c’est très bien comme ça dans un monde qui nous déplait ou dans un jeu que nous ne voulons pas jouer. Mais quand même, nous aurions bien voulu avoir écrit PNJ nous-mêmes, et c’est trop tard : nous avons lu PNJ, non sans jubilation, et nous sommes irrévocablement PNJ. Quel que soit votre âge un seul conseil : n’ouvrez pas PNJ !
Nous nous sommes appauvris. Il ne nous reste que le souvenir du pays que nous étions. Nous vivons au bord d’un désastre dont nous sommes incapables de reconnaître les symptômes. Nous n’existerons que par morceaux, après coup, sur une terre polie par la destruction. Une main de peau sombre se tend vers toi. Elle est blessée et tremblante. Tu fouilles à l’intérieur de toi, à la recherche d’une pitié que tu ne trouves pas.
Ce roman est un corps en morceaux : Nicoletta Vallorani semble avoir hérité de Frankenstein, le roman à travers lequel une femme inventa la science-fiction. Difficile, en effet, de l’assigner à un seul genre. Tu auras mes yeux relève à la fois du cyberpunk, du roman noir, du polar et de la dystopie, tout en intégrant des fragments à forte densité poétique. Il s’agit donc de bien plus qu’un simple noir fantastique.
Figure majeure de la science-fiction italienne depuis Réplicante (Prix Urania 1993), Vallorani poursuit ici son exploration d’un imaginaire dystopique aux tonalités sombres, traversé par des échos culturels multiples, de la chanson de Fabrizio De André (« Se ti tagliassero a pezzetti… », « Si l’on te découpait en morceaux…») à la poésie de Cesare Pavese (« Verrà la morte e avrà i tuoi occhi », « La mort viendra et aura tes yeux »). Au cœur du roman, une constante : la violence faite aux femmes. Une violence diffuse, systémique, institutionnalisée, qui, dans le Milan futuriste imaginé par Vallorani, ne peut être contrée que par un effort extrême d’empathie et de reconstruction du lien communautaire.
La ville – un Milan des années 2050, fragmenté en secteurs selon des hiérarchies sociales rigides – devient le théâtre d’un chant funèbre : celui des mourners, entités cyborg engagées pour pleurer les cadavres de femmes. D’où viennent ces corps ? Pourquoi ces morts ? Faut-il les considérer comme humaines, alors qu’il s’agit de « cobayes » ? « Que savons-nous de la vie des choses ? », cette question obsédante traverse le roman et nous invite à nous interroger sur une question loin d’être évidente aujourd’hui : qu’est-ce que l’on considère comme « humain » ?
Les cobayes ne sont pas des personnes, seulement des corps. Des objets fonctionnels à une fin, censée être celle d’objets à sacrifier à la recherche scientifique. Une matérialité sans âme, qui ne souffre pas et ne réagit pas, et pourtant manifeste des réactions physiques parfaitement compatibles avec la structure de l’être humain. C’est comme ça que ça a commencé, non ?
Pour tenter de répondre à ces questions, deux figures arpentent la ville : Olivia et Nigredo. Deux trajectoires narratives distinctes mais constamment entrelacées, puisque Olivia voit aussi – comme nous le suggère le titre – à travers ses yeux.
Nous nous appartenons, Nigredo, dans cette ville mosaïque. Tu auras mes yeux pour en dessiner la carte. Je suis Olivia, et je vois avec toi. La ville est souffle, et nous avec elle.
La fragmentation de la ville et des corps se reflète dans l’écriture de Vallorani : une syntaxe brisée, à l’image des corps décrits, qui met le lecteur à l’épreuve ; une narration polyphonique qui alterne points de vue, dialogues, flashbacks et documents bureaucratiques issus du « Réservoir Ghisolfa », archive anarchique des rares résistants. En français, Cristina Vignali parvient à restituer le rythme heurté et la tension de l’original italien, sans jamais en lisser les aspérités.
Mais à quoi bon une dystopie face aux défis bien réels du monde ? Vallorani nous rappelle que l’imaginaire n’est jamais gratuit : « la création imaginaire […] permet d’hypothétiser des mondes capables de nous apprendre quelque chose sur le nôtre. » La dystopie devient alors un instrument critique, un miroir déformant – et pourtant révélateur – de notre propre réalité.
Tu auras mes yeux Nicoletta Vallorani traduit de l’italien par Cristina Vignali KC Éditions – 2026 240 pages – 19 €
Martina Mileto prépare une thèse à Sorbonne Université sur les Nouvelles formes de l’engagement dans la poésie d’Anedda, Magrelli et Valduga. Spécialiste de littérature italienne contemporaine, elle collabore avec des revues littéraires italiennes et françaises.
Mais quel est donc ce livre ? Qui se cache derrière ce pseudo ? Mais pourquoi le livre n’est pas folioté ? Est-ce qu’un livre de questions questionne vraiment ? Est-ce un livre conceptuel (que l’on va feuilleter sans le lire) ou un livre pratique (que l’on va vraiment utiliser pour s’auto analyser) ?
Extrait 1 : Comment allez-vous aujourd’hui ? Sommes-nous aujourd’hui ? Qui est aujourd’hui ? Qui, de vous ou de moi, est aujourd’hui ? Pourquoi serait-ce vous qui seriez aujourd’hui ? Pourquoi devrais-je être hier ? Pourquoi pensez-vous que les questions que je vous pose précèdent le l’instant où elles vous parviennent ? Pourquoi ces questions ne vous parviendraient-elles pas demain ? N’est-ce pas plutôt demain que ces questions vous parviendront ?
Est-ce que les lecteur.trice.s vont avoir peur d’être le sujet du livre ? Est-ce que cette accumulation de questions peut vous perturber, vous remettre en question ? Est-ce que pour une fois l’histoire ça peut être vous, avec rebondissements à gogo ? Êtes-vous le héros/héroïne de ce livre ? Are you prêts à être le héros/héroïne de ce livre ?
Extrait 2 : Encore une fois : à quoi pensez-vous ? À quoi ne pensez-vous pas ? Avez-vous la capacité de penser à ce à quoi vous ne pensez pas ? Avez-vous la capacité de penser à ce à quoi je vous invite à penser ? À quoi ne pensez-vous pas ? Croyez-vous que vous choisissez ce à quoi vous pensez ? Pourquoi ne pouvez-vous pas choisir ce à quoi vous pensez ? Pourquoi ne pensez-vous pas à ce à quoi vous ne pensez pas ? Pourquoi ne pouvez-vous pas penser à ce à quoi vous ne pouvez pas penser ? Pourquoi ne pouvez-vous pas penser ce que vous voudriez penser ? Pourquoi ne pouvez-vous même pas vouloir penser à autre chose que ce à quoi vous pensez ? Que serait votre pensée si vous étiez en mesure de penser à autre chose que ce à quoi vous pensez ? Qu’est-ce qui vous empêche de penser ? Qu’est-ce qui vous empêche ? Savez-vous de quoi votre condition vous empêche ? Avez-vous une idée de tout ce que votre condition vous empêche ?
Allez-vous acheter ce livre ? Allez-vous utiliser ce livre ?
Oliver Cadiot a encore frappé. Et Dieu avec lui. Car ce qui frappe c’est la présence de Dieu dans la littérature actuelle, à l’écrit ou à l’oral, vous savez lorsqu’il nous arrive d’écouter, attentivement toujours, des auteurs ou des autrices lire leurs textes. Dieu rode souvent dans les parages. Mais si, je vous l’assure: écoutez bien. Dans le nouveau livre d’Olivier Cadiot dont le titre annonce l’amour suprême c’est pourtant d’abord à Dieu que l’on a affaire. Lisons: « Alléluia », dès la seconde page. Certes, Dieu n’est pas explicitement présent à nos yeux. Lisons encore, en ouverture de la deuxième section du premier chapitre: « Elle aime ce tuyau, c’est sa raison de votre. Grâce à Dieu, au lieu de rester cloîtrée dans sa loge sous le passage sombre, les yeux rivés sur l’écran qui retransmet les entrées et les sorties d’individus par l’imposante porte cochère qui donne sur le boulevard, elle fait sa promenade de santé quotidienne, à la fraîche, le pavé encore chaud, si c’est l’été — tirant son tuyau dans tous les sens et voyant avec plaisir des rigoles se former, comme autant de petits fleuves en crue. » Un peu plus loin : « C’est vous qui habitez tout en haut [lui c’est l’homme riche qui habite l’immeuble où toute l’action se situe ; on en reparle de suite]. C’est ça ? Je n’y suis jamais allé. Sur le toi. Et pourtant, Dieu sait si j’aime grimper. Mais pas par l’escalier. » Encore un peu plus loin: « Faisons une pause. Dieu sait qu’il y a toujours moyen d’en obtenir une au milieu de n’importe quelle action ». En outre, tout un vocabulaire qu’il est possible d’associer à la foi (autour de la croyance, de l’éternité, du sacré) accompagne la récurrence inaugurale de ce mot: « Dieu ». Dieu sait pourquoi, en effet.
À moins que cette présence de Dieu ne fasse qu’entourer l’encombrant habitant du dernier étage, volontiers autoritaire voire tyrannique, de la copropriété, habitant qui est un milliardaire (carrément) que l’on image volontiers se déplacer à l’arrière de cette limousine (devinez-en la marque) qui illustre ces lignes. On s’interroge, malgré tout. La narrateur, habitant du même immeuble à la recherche de l’amour, explore tout au long du roman des espaces jusqu’alors inconnus, rencontre des personnalités hautes en couleur au rythme d’une écriture qui balance entre prose et vers quasi brisé. « Le type, grâce aux sommes faramineuses obtenues par ces concerts-fleures, a tout investi dans l’immobilier. Mais je sens que c’est seulement une étape dans sa soif de pouvoir. Pour ceux qui ne suivent pas, c’est la Berezina ». Et si nous étions en pleine parousie? Arrive un moment où l’on rejoint une A.G.E., une assemblée générale extraordinaire (deuxième chapitre: « Une sorte d’éternité ») de la copropriété : « Avant même que le syndic n’ait le temps de répondre, voici notre milliardaire qui prend la parole — ce qui chez lui ressemble plus à un discours de tribun halluciné qu’à une intervention sensée: C’est impossible, dit-il en hurlant. Cette élévation c’est Le Big Beautiful Project ». Heureusement, Maximilien Robespierre, non, Maximilien tout court assise à l’A.G.E. et intervient : « Silence. / Vos activités parallèles à votre « musique » — je prends au hasard: un document suite à une perquisition dans deux de vos résidences à Miami par les enquêteurs du Département de la sécurité intérieure: cent plaintes ». Le verdict ne tarde pas : « Chaos. / Hurlements. / Opprobre de tout l’immeuble. Résultat : 58% pour l’exclusion définitive. » Reste, après la solitude éprouvée au long du premier chapitre, à aimer, telle est « La consistance de l’être aimé » (titre du troisième et dernier chapitre). Non sans retrouver au fil du roman des motifs habituels chez Cadiot (entre Robinson et théâtre, ici La Mouette de Tchekhov), on s’achemine tranquillement vers un classique: « Carol est ravie que se rejoignent enfin nos passions ».
Love Supreme Olivier Cadiot P.O.L 2026 190 pages 20 €
La matière humaine, John Selve, « Aventures », Gallimard, 2026.
« Matière/Humaine. Les mots lui viennent comme ça, pendant qu’elle s’observe devant la glace de ces WC d’artistes. Elle les fredonne : Matière/Humaine… Ils lui viennent en tête à l’instant même où elle constate que la musique des lieux, jamais, ne pourra retentir avec les taches de mercure qui s’étalent sur le miroir. Un sentiment nouveau, subliminal, la flashe ». Elle c’est Anthea, héroïnes de La matière humaine, le deuxième roman de John Jefferson Selve. Son alter ego et quasi pendant masculin est Saul bien qu’il ne faille pas négliger la troisième figure essentielle du roman, John, qui distille tout au long de leurs aventures de nuit comme de jour des références littéraires.
« Matière/Humaine. Les mots résonnent de nouveau dans sa tête en vrac. Avec violence. / Anthea danse avec des images de mort dans la tête. La dernière guerre commence. » Serait-ce celle qui en réalité a déjà débuté depuis des décennies, que Anthea, John et Saul ont toujours connu, depuis leur naissance, et qui est sur le point de se cristalliser dans l’élection présidentielle française de 2027? Probablement puisque l’on suit les trois personnages quelques heures avant l’annonce des résultats de celle-ci. Car une élection présidentielle, en France, ça résulte. Mais cette violence est aussi celle de la force de l’ordre qui s’abat sur un enfant, livreur de cocaïne.
« Le jour s’est levé. Tout gronde. Trop de dope. Trop d’alcool. John est parti. Anthea n’est pas là. Un instant, je ne sais plus où je suis, ni qui je suis. Ça m’arrivait souvent enfant ». L’enfance submerge presque ce roman, l’enfance pour ce qu’elle a de sauvage et d’innocence, pour ce qu’elle est fortune ou infortune. Mais l’enfance, pour ce qu’elle persiste encore, est aussi espoir. « À leurs pieds, tout autour d’eux, des flaques noires comme des orques. Il a l’impression d’être au septième jour de la Création. Le monde va accoucher d’un spectre. Il veut en faire une phrase pour plus tard — avant qu’Anthea ne prenne son visage entre ses mains, et ne lui souffle: / —L’ESPOIR, SAUL, L’ESPOIR. » Telle est aussi la matière humaine espoir qui, peut-être, contredira la sombre et funeste prédiction de « La poudre », autrement dit l’esprit de drogue, autre figure du roman de JJS: « Moi-même je vais disparaître, remplacée par une drogue sans nom et sans odeur. Une conscience mondiale qui bannira toute contradiction. Camisole-monde loin de toute la matière humaine. Et là, vous me chercherez, vous rappelant que, malgré ma morsure mortelle, je n’étais pas sans beauté ».
Marius Guérin s’entretient avec Audrey Jeuland à propos d’Insula de Théo Casciani.
Marius Guérin : Alors, ça y est, Audrey, tu as lu Insula ?
Audrey Jeuland : Oui.
Marius Guérin : Moi j’ai été passablement étonné voire échaudé à la lecture.
Audrey Jeuland : Moi pas du tout.
Marius Guérin : Les remerciements, longs au demeurant, m’ont interloqué.
Audrey Jeuland : Comment cela?
Marius Guérin : Le coup par exemple de signifier de manière insistante, à cet endroit, qu’il s’agit d’une fiction. Je cite de mémoire : « parce que oui, je ne sais pas si ça doit vous rassurer ou vous inquiéter, mais c’est une fiction ».
Audrey Jeuland : J’ai l’impression mais peut-être que je me trompe que tu es passé à côté de ou des intentions de l’auteur.
Marius Guérin : Nullement.
Audrey Jeuland : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Marius Guérin : Et toi ?
Audrey Jeuland : Je vois. As-tu remarqué la structure du livre, du texte je veux dire. Les remerciements, oui, on dirait. C’est le genre en soi qui est ici rejoué.
Marius Guérin : Pourquoi pas; mais encore ?
Audrey Jeuland : On dirait qu’il y a deux parties, la première « GAME », la seconde « PLAY ». Mais il y aurait aussi une continuité trans-parties -oserais-je trans partisane ? — du chapitrage. Tu as vu les chapitres de la première partie sont juste numérotés, « 1 » et « 2 », de même ceux de la seconde, mais « 3 » et « 4 ». J’ai d’ailleurs été particulièrement sensible à « 4 ».
Marius Guérin, sans prévenir, part à la cuisine pour se préparer une collation. Puis revient.
Marius Guérin : Pourquoi t’es-tu arrêtée ? Non seulement je t’écoutais mais je t’entendais !
Audrey Jeuland : Impayable, va ! Tu es égal à toi-même à faire, pour te citer, le pitre de pacotille. Bien revenons à Insula. Insula rime avec gymkhana ; il y a de cela tout au long du livre mais comme je te le disais il y a quelques instants, « 4 » m’a ému. Je cite: « Si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que je peux vous faire confiance. Je veux donc dire pardon à toutes celles et tous ceux que j’ai pu offenser […] ». La fin de passage me ferait presque penser à du Lukács ; écoute: « […] alors qu’en vérité, vous le savez: personne n’est innocent. » Dans « 4 », le roman prend toute sa dimension. Le récit y converge, il y a une sorte de concrétion. Et de véritables considérations littéraires. Pas exemple : « […] je préfère encore faire infuser la réalité dans la fiction et la laisser tremper jusqu’à ce qu’elle suinte, parce que dans mon for intérieur, je crois que ça reste le meilleur moyen de résoudre le réel. »
Marius Guérin : Okay, okay ; en t’écoutant j’en viendrais presque à changer d’avis. Je perçois une forme d’ironie, peut-être, une sorte d’ironie. Moi aussi je peux donner des exemples: « Quand il était paru, j’avais été étonné de voir mon bouquin sur l’étal des best-sellers de toutes les librairies parisiennes, intrigué par l’incohérence de ce succès apparent et des chiffres mitigés que me transmettait mon éditeur, jusqu’au jour où j’avais surpris mon père dans un magasin en train d’en commander des dizaines de copies et d’en placer d’autres en tête de gondole pour faire ma promotion clandestine ».
Audrey Jeuland : Et puis cela se lit super bien. Et plutôt allègrement.
Marius Guérin : Pas totalement faux.
Audrey Jeuland part à son tour à la cuisine préparer des collations.