Depuis trois semaines
(#135) Depuis trois ans, par Élisabeth Sierra
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Depuis trois semaines
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Depuis trois ans
Élisabeth Sierra
Née en 1995 en Essonne, pas bougé depuis. J’écris et je fais des photographies et c’est assez difficile de se dire que c’est un travail, ou même qu’il pourrait intéresser quelqu’un ou même être rémunérateur, bref je suis serveuse quarante heures par semaine dans une brasserie. Ce monde a un sens caché, qui nous échappe encore, il faut chercher. J’aimerais bien rencontrer de gens qui cherchent mais pour cela il faut impressionner d’autres gens, des gens qui ne sont pas trop en Essonne, je bute sur des problèmes de réseaux, de mobilité, de grosse flemme et sûrement de pertinence de ma faible production naissante.
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Il est flic. Il prend sa moto. Il monte dessus et il roule. Il rentre dans la caserne. Il gare sa moto. Il ne sait plus où sont les mots. Les vrais. Ceux qu’on devrait employer. Il ne sait pas. Parfois il dit Gare, parfois il dit Range. Il sait pas trop. Quel est le meilleur des mots, il doute. Il dit comme sa mère qui ne savait pas trop les mots. Sa mère connaissait des mots, mais pas les bons. C’était jamais les bons mots qu’elle disait. Il faudrait connaître les bons mots pour une fois. Un jour, se dit-il, un jour je connaîtrais les bons mots. Pas comme ma mère qui connaissait que les mauvais. Ma mère avait toujours un mauvais mot pour lui. C’était lequel déjà. Il ne se souvient plus. Quand il ne se souvient pas d’un mot, c’est mauvais signe. Ça veut dire qu’il a changé quelque chose dans son mode opératoire. C’est comme un criminel. Un criminel dans la police. Un criminel dans les mots. Il a ses modes opératoires qui diffèrent. Il oublie les mots quand ça va mal. Quand ça ne va pas trop bien, il sait plus rien. Et quand ça va trop bien, il connaît le bon mot, mais c’est louche. Et là ça allait mal entre lui et sa mère. Il avait fait une connerie et sa mère avait utilisé un mot pour le décrire. Elle avait lancé ça comme un coup de ceinturon. Ou plutôt comme une serpette. On entendait le mot cingler dans l’air. Il fendait l’air et l’esprit ce mot qu’avait jeté sa mère. Elle lui avait lancé en plein visage. Ça lui collait dans la tête, mais à force ça s’est décollé. Il ne savait plus le mot qu’elle avait prononcé. Sa mère avait lancé un mot comme un lanceur de couteau, et sans qu’il s’y attende il avait reçu cette étoile de Ninja en plein front. Elle s’était peut-être trompée de mot, mais en fait elle avait utilisé le bon. C’était le bon mot pour le tuer, lui, même si c’était injuste, tout à fait disproportionné. Sans doute lui avait-elle balancé un Petit sadique, ou quelque chose dans le genre, sans qu’il ne puisse rien dire, rien penser. Il pensait à ça, cette erreur de définition qui avait marqué son correspondant. Ce n’était pas comme cet écrivain qui cherchait aussi le bon mot, mais ne le trouvait pas et ne se serait pas aventuré à en balancer un autre au lecteur lambda. L’écrivain avait perdu le mot, il le cherchait depuis le début de son livre et personne ne pouvait l’aider. On a fini par savoir que c’était le nom d’un communiste. Il avait oublié le nom, parce que lui n’était plus communiste, ou alors il était encore communiste mais avait maintenant une vie de bourgeois. Un bourgeois qui boit du Chianti d’après l’auteur du livre. Et les bourgeois qui boivent du Chianti ne peuvent plus se souvenir du nom d’un communiste. Peuvent-ils même se souvenir du mot communisme. Le mot communisme est pour eux un vieux nom oublié.
Il rentre dans sa caserne. Il est flic. Il a un collègue. Le collègue s’enferme dans le local des archives où il y a la machine à café. Le collègue s’enferme avec sa collègue. Le collègue boit le café avec la collègue dans la salle où il y a la machine à café. C’est aussi l’endroit où on fait les PVR. Le PVR ça veut dire Pain-Vin-Rillettes. C’est une région où on fait des rillettes. Le collègue blague devant sa collègue, il dit que dans cette région il y a des champs de rillettes à perte de vue. Lui et sa collègue doivent amener le PVR pour toute la brigade. La brigade tous les vendredis matin à 10 heures attend le Pain-Vin-Rillettes. Et lui et sa collègue, avant d’aller chercher les rillettes et le pain et le vin au supermarché, ils passent chez lui et lui il montre la chambre à coucher à sa collègue. La chambre où ils dorment, lui et sa femme. Et là le collègue il veut coucher avec elle, mais ils n’osent pas. Et puis après ils vont chercher le PVR pour les collègues. Les collègues trouvent qu’ils mettent trop de temps pour amener le PVR. Les collègues s’impatientent. Tous les vendredis matin c’est le PVR, à 10 heures tapante. A 10h la brigade fait une pause. Au PVR tout le monde boit du vin, mange du saucisson et des rillettes. Il y a aussi des cornichons. Tout le monde prend du fromage avec du pain et discute. C’est comme ça tous les vendredis. Tous les vendredis c’est PVR le matin et grand nettoyage des bureaux l’après-midi. Tout le monde est détendu et en tenue de sport. Et tous les vendredis c’est le collègue et la collègue qui vont chercher le PVR et qui passent avant chez lui pour regarder le lit de la chambre où lui il dort avec sa femme. Sa collègue regarde longuement le lit et lui il regarde longuement sa collègue, puis ils vont chercher le PVR et arrivent en retard. Les collègues s’impatientent. Le capitaine s’enferme ensuite dans son bureau. Après le PVR le capitaine s’enferme dans son bureau pour dégueuler. Les autres vont bouffer au mess des sous-officiers. Tout le monde va au mess et en passant demande au capitaine s’il vient manger. On va tous manger au mess, capitaine, vous venez au mess ? Ils entendent le capitaine dégueuler à sa fenêtre. Les collègues toquent à la porte du capitaine. Ils lui disent qu’ils vont tous manger au mess, ce qui le fait encore plus dégueuler. Il est coincé dans son bureau. Tout le monde écoute à la porte et l’invite au mess. Tout le monde rigole discrètement. Le capitaine leur dit qu’il préfère rester dans son bureau. Tout le monde va à la porte écouter dégueuler le capitaine. Il a trop mangé de pvr et surtout bu trop de vin. Et pas que du vin, mais aussi du Ricard. Le capitaine fait des mélanges et il n’a pas l’habitude, les sous-officiers l’ont piégé. Alors après il part dégueuler dans son bureau pendant que les autres rigolent au mess. Nous ne pouvons plus être des communistes car nous sommes des malades. Nous sommes malades de nos années. Toutes nos années sont des années de malades. Nos années 2000 et nos années 90. Nous sommes malades de toutes ces années et de toutes les autres. Nous sommes malades des années 80. Nous regrettons les années 80. Nous regrettons les années 70. Nous sommes malades des années 2010. Des années 90, 80 et 70. Nous sommes malades des années 60. Nous sommes des grands malades des années 50. Nous avons toujours été des malades, car nous regrettons les années de notre asservissement. Nous avons été asservis pendant des années et nous regrettons cet asservissement.
Il veut tout savoir. Il est flic. Il fait le grand nettoyage. Tout le monde est cuit dans sa caserne. Lui il nettoie, à grandes eaux les mots. Le grand couloir de la brigade, il y fait les quatre-cents pas. Il va d’un bout à l’autre, il déverse plein de mots dedans. Puis il prend la grande raclette. C’est comme sur le bateau, il dit ça. C’est comme quand il était sur le bateau. Le grand nettoyage. Quand il voguait sur le bateau. Quand il était marin. Maintenant il est flic. Il n’est plus marinier. Ça lui rappelle cette chanson. Mais il en préfère une autre, où il est question de poisson. Il aime bien chanter pendant qu’il nettoie. Il croit ça, il croit qu’il aime chanter. Alors il écrit des chansons avec les conversations. Il note les conversations des collègues. Il aimerait aussi les entendre chanter. Personne ne chante dans la caserne, sauf pour donner le ton dans le peloton. Le peloton d’intervention. Ou pour les chants de bivouacs, la popote. Des chants de popote, voilà plutôt ce qu’il sait écrire, lui.
Il est flic, il fait sa communion. On lui fait cadeau d’un magnétophone. Il enregistre tout le monde. Tonton Aimé chante une chanson pendant la communion, ainsi que Tante Ray qui chante Le temps des cerises. Tonton Gérard pelote les seins. Tonton Jean caresse les cuisses. Tonton Henri fume du gris avec tante Francine et tante Charlotte. Tante Marthe rigole et dit C’est pas dieu possible. Il est flic il a onze ans il enregistre la télé. Il enregistre les chansons du film Help et il se met face au mur de la cuisine. Il est maintenant face au mur et met en route le magnétophone pour faire Help. Il est flic, il chante Help devant le mur de sa cuisine.
Nous venons des voix qui habitent un pays sans nous.
Il est flic (extrait d’un texte en cours à paraître en 2026 chez P.O.L.)
photo Charles Pennequin en lecture
https://www.charles-pennequin.com/
Photographie de l’article : Charles Pennequin par © Gaël Dadies, 2014.
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Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Elle dit : les lettres. Tous les jours cet été-là, ils s’écrivaient des lettres.« Ma bien aimée… ma toute aimée…mon ange… » Je viens de rentrer, je n’ai pas sommeil et j’ai une si grande envie de t’avoir près de moi qu’il faut que je vienne à ma table pour te parler comme je le peux… Elle tenait la lettre avec une main tremblante, ses pensées étaient si confuses qu’elle n’en avait aucun distincte, et elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu’elle ne connaissait point et qu’elle n’avait jamais ressentie …Voilà bien longtemps que je ne vous ai plus écrit… Elle était restée à Paris, il était à Rochefort, avec son fils encore enfant, il avait pris une location, chez une coiffeuse. Quant à moi, je reste là sans bouger, parce que je ne fais qu’attendre une lettre de vous encore et encore et que je vous attendrai sans doute très longtemps… Pourquoi dans votre lettre me demandez-vous si je veux que vous veniez et quelle réponse attendez-vous, vu que vous m’avez promis de venir mardi et que je vous attends chaque jour avec impatience ?… Le matin elle se précipitait, enfin elle n’osait pas descendre en peignoir. Et pour s’habiller il fallait se préparer, il fallait du temps, elle n’aurait pas imaginé à l’époque descendre comme ça, précipitamment, habillée à la sauvette. Elles se préparait vite, mais même vite cela prenait du temps, avec les exigences qu’elle avait pour son apparence. Et elle descendait en courant chercher la lettre.Une jeune femme, sa servante, une lettre, une marine accrochée au mur… Votre lettre datée du 1er août, à laquelle vous attendiez une réponse lundi, n’est arrivée que mercredi 6 août…Ton gracieux geste de doigts sur le portable, cliquer… Chère âme, pourquoi t’ai-je quittée ? pourquoi m’as-tu laissé partir ?… Il dit qu’il ne montrerait pas la lettre, mais qu’il en lirait quelques endroits qui feraient juger que peu d’hommes en recevaient de pareilles… Rien ? Tu as eu des lettres de moi vendredi et samedi et tu ne m’écris pas un mot ?… Lirez-vous cette lettre ? Donnerez-vous une minute à ces rêves ?… Il s’en alla chez lui avec impatience pour voir s’il n’y avait point laissé la lettre qui lui manquait… Elle lit la nuit sur sa liseuse des correspondances amoureuse tandis qu’il dort auprès d’elle… Que connais-tu de l’attente d’autrefois, quand on guettait le courrier ? J’ai une lettre pour vous. Il la montra ; une enveloppe écrite au crayon, tachée d’empreintes digitales et vieille de trois semaines… Lui-aussi, il le lui racontait dans ses lettres, se précipitait dès qu’il entendait le vélo du facteur repartir pour chercher la lettre qui l’attendait chez la coiffeuse. Mais le lundi, le salon était fermé. De la cabine de téléphone située tout à côté d’où il appelait chaque jour, il lui disait, je vois ta lettre, le facteur l’a glissée sous la porte vitrée du salon de coiffure, mais je ne peux pas l’attraper. j’en aurai deux demain. J’essaie d’imaginer ce que tu fais, et je me demande avec étonnement pourquoi tu n’es pas là. Je n’ai pas de lettre de toi depuis dimanche. Je ne peux pas savoir ce qui s’est passé. Ma lettre t’a-t-elle blessée ?… Elle lut cette lettre et la relut plusieurs fois sans savoir néanmoins ce qu’elle avait lu. Elle passa la nuit sans faire autre chose que relire la lettre qu’elle avait entre les mains… L’arrivée d’une lettre portée par la servante a interrompu l’activité de la jeune femme… Le hasard ft qu’en soupant on parla de jolies lettres, il dit qu’il en avait une sur lui plus jolies que toutes celles qui avaient jamais été écrites… qu’il était tombé une lettre de galanterie de sa poche, qu’on avait raconté une grande partie de ce qui était dans cette lettre…Vous pouvez vous imaginer avec quel plaisir j’ai lu votre lettre. Et je découvre en elle un certain ton qui me fait vraiment regretter que pendant des années nous ne nous sommes pas rencontrés… Le voilà assis en face d’elle, encore dans sa tenue de voyage, il est rentré, ils prennent un verre, elle sourit.

#96/ Tout autour de Vermeer (1)
#98/ Tout autour de Vermeer (2)
#103 / Tout autour de Vermeer (3)
#108/ Tout autour de Vermeer (4)
#112/ Tout autour de Vermeer (5)
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#120/ Tout autour de Vermeer (7)
#127/ Tout autour de Vermeer (8)
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Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Soirée de mai, quelques pêcheurs au bord de la rivière, nous marchons avant que la nuit tombe, l’odeur des fleurs d’ajoncs, de sureau, les oiseaux rentrent, au loin tu me montres, sur l’autre rive, un nid de grues que je ne vois pas, je suis myope, on les entend. Elles font un énorme boucan, des bruits de gorges humaines.
Une autre promenade arrive dans la conversation où chacun évoque ses voyages, une autre promenade de bord de rivière, de fleuve, le long de l’Elbe, à Dresde où je me trouvais pour Vermeer: – L’Entremetteuse, La Liseuse à la fenêtre. J’étais seule, il y avait des herbes hautes que l’été jaunissait, beaucoup de cyclistes, les rives aménagées puis sauvages, longeaient à distance des zones périurbaines, une route à quatre voies. Cela ressemblait un peu à nos bords de Goyen en bien plus ample, bien plus civilisé. Une autre échelle, celle de l’Elbe aux abords de Dresde. Avec de riches villas dans le style de Palladio sur la rive d’en face.
Tu demandes ce qu’il me reste, plusieurs années après, de ce voyage-Vermeer, et quel est aujourd’hui, après cette expérience, mon tableau préféré. Je ne sais pas, presque tous, des détails… Ce qui me reste c’est le pouvoir de revoir avec précision, tel tableau, telle partie d’un tableau, je le fais au moment de m’endormir, ou la nuit quand je ne retrouve pas le sommeil. C’est comme un pouvoir magique, le même qu’avec les poèmes qu’on apprend par cœur. La main de l’Astronome se pose sur le globe, celle de la Femme à l’aiguière sur la fenêtre bleutée qu’elle entr’ouvre, ou bien j’effleure des yeux le panier accroché au mur du portrait de la Laitière, le tremblement de l’eau dans la Vue de Delft.
Le Vermeer de Brunswick, j’étais seule, dans une salle de l’hôtel de ville parce que le musée était en travaux. Le tableau est presque moche, peut-être faux, sauf la couleur de la robe et les objets sur la table. J’étais seule et j’avais parlé longuement avec le jeune homme qui faisait office de gardien et ne s’intéressait nullement à Vermeer. À Delft ? Non à Delft il n’y a pas de Vermeer. Il y a juste la ville de Vermeer conservée comme dans un tableau. La vue de Delft appartient au musée de La Haye. Il paraît que pour l’expo qui a lieu à New York en ce moment on a édité un t-shirt avec la liste de toutes les villes où La Jeune fille à la perle a été exposée ces dernières années. Pendant mon voyage elle était à Tokyo, c’est le seul Vermeer que je n’avais pas vu, avec Le concert à trois qui a été volé. J’avais vu La jeune fille à la perle à la Haye quand j’étais jeune. Elle était un peu moins célèbre et s’appelait La jeune fille au turban. Le roman de Tracy Chevalier n’était pas encore publié.
Les Vermeer de Dresde, tu les connais aussi : il y a une Jeune fille de profil qui lit une lettre à la fenêtre, dans une ambiance verdâtre, la fenêtre est ouverte, on voit son reflet sur les carreaux et la lettre un peu chiffonnée répond aux lignes ondulées de ses vêtements. Il y a aussi L’Entremetteuse qui serait une œuvre de jeunesse – la grosse main chaude du type qui enlace la jeune femme en lui montrant la pièce qu’il tient de l’autre se pose sur son corsage d’un jaune éclatant. Si on ne savait pas que c’est un Vermeer, pas sûr qu’on y penserait. Nous sommes de retour sur la place de l’église de notre village et la nuit est tombée, le ciel s’est étoilé, on n’entend que le bruit de nos pas sur les pavés, la chouette-effraie dans le clocher.

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Compilation des phrases envoyées hier à TINA pour l’évènement L’instant T(ina).
Merci à tous et toutes pour vos envois.
///////////////////////////////////////////////////////////////// L’INSTANT T(ina)
Ceci n’est pas une dystopie … C’est une histoire qui vole … Souvent, il ressentait une grande lassitude, un sombre découragement, un accablement de la pensée … Il faut absolument que je pense à nettoyer la poêle qui traine depuis deux jours dans l’évier de la cuisine. Merde ça sonne ! Alarme glucose bas … Encore un appel publicitaire indésirable ? Non c’est une alarme. Ah oui, l’instant T ! Mais que faisons-nous sur cet escabeau à lessiver le plafond pendant que le monde s’effondre et alors qu’une météorite provenant de Mars a été vendue cinq millions de dollars à New York avant-hier ? Et le camion des éboueurs passe à l’instant pour les poubelles jaunes … Avançant tel des patineurs sur une glace incertaine, ayant pas mal emprunté les chemins qui ne mènent nulle part, nous commençons à présent une nouvelle recherche … Je viens de nager au milieu du plastique, une odeur de crème solaire dans la bouche, je pars d’ici … Marchons, grimpons … L’alarme sonne une nouvelle fois, nous allons dans le mur … À l’instant T je perds tous mes matchs, mais jamais par KO, toujours débout … À l’instant je me dis que si François Fillon ne va pas en prison qui ira ? … Je n’ai pas réussi à déchiffrer le code de l’instant T, une énigme de plus non résolue, mais à l’instant T, aux instants T possibles, comment se motiver, motiver les gens ? Je réfléchis, TINA aussi sans doute … Nous vivons dans un monde sans instant T …
Les conseils de Défense seront quotidiens
Les semaines décisives seront courantes
La guerre cognitive en direct live sera la norme
Les indignations fortes ou faibles seront sans effet
Des combinaisons de lettres et de chiffres feront la Une chaque jour
(ex. : GBU-57)
Les récits changeront en un clin d’œil
Les médias feront de meilleurs chiffres chaque jour
Les Think Tank feront de meilleurs chiffres chaque jour
Les mauvaises options seront fréquentes
Les dommages collatéraux seront habituels
Les intérêts nationaux seront continuellement impactés
Les réserves prononcés seront quotidiennes
Les dénominations seront avilissantes au possible
(barbares, sauvages, sous-hommes, nazis, animaux)
L’économie de guerre permettra d’ignorer les réalités du monde
Les rétro-pédalages seront ordinaires
Les remises en cause des acquis seront chroniques
Les fakes news seront naturelles
Le culte de la croissance restera inaltérable
Les centrales nucléaires seront placées directement dans les entreprises, à côté de la machine à café
Les pulsions pour le luxe seront immarcescibles
Les signes extérieures de vulgarité seront inébranlables
L’augmentation du taux d’équipement en piscine individuelle sera continu
Les entourloupes seront fermes comme un roc
Les populismes seront la seule offre politique disponible
Les justifications casuistes seront quotidiennes
efficaces
ni-vues ni-connues
abracadabra
Le chaos sera désormais la norme, le paysage
La fin du capitalisme s’étendra sur des siècles encore
Puis la vraie histoire du monde pourra commencer

Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous sommes chez la reine d’Angleterre. C’est l’été des jeux olympiques à Londres et Buckingham a ouvert ses collections de joyaux et de peintures au grand public. Nous sommes nombreux. Cette salle du palais n’est pas climatisée. Un filin de métal nous tient à distance des tableaux. Il doit y avoir un mètre cinquante entre les peintures et nous, les spectateurs.
Tout au fond d’une pièce que le bruit, la distance, les dorures ambiantes, rendent lointaine, deux personnages de Vermeer s’adonnent à la musique. Tout au fond de cette pièce peinte est accroché un miroir qui reflète la jeune femme debout, de dos, faisant face à son clavecin, son épinette. Difficilement lisible depuis la foule moite qui piétine, ce reflet matérialise l’insaisissable, il vous ferait perdre le contact avec le monde tangible qui vous entoure. C’est vertigineux. Impossible de savoir si c’est la distance ou la touche de Vermeer qui crée cette difficulté pour l’œil à accommoder, et si vous vous penchez trop, un gardien vous rappelle à l’ordre. De toutes façons il faut avancer car derrière vous les autres font la queue et vous pressent.
Un homme aux cheveux longs, en tenue noir et blanc, appuyé sur une canne, raide, sévère, se tient aux côtés de la jeune femme de dos. Dans ce tableau tout est coupé, les corps, les objets, le tapis monumental au premier plan, une toile au mur, sur la droite où l’on distingue une espèce de torsade sans doute humaine.
La leçon de musique. L’homme donne une leçon de musique à la jeune femme debout devant le clavecin. On ne voit pas les mains de la joueuse. Personne ne s’occupe de l’encombrante viole de gambe posée au sol derrière elle. L’homme a les lèvres entr’ouvertes mais si c’est pour suggérer qu’il chante, ce n’est pas convaincant. Le visage de la femme, reflété dans ce miroir qui enfonce le spectacle dans des profondeurs incertaines, est légèrement tourné vers cet homme plutôt sinistre. C’est un gentilhomme, il est bien habillé, manches bouffantes, col blanc, écharpe oblique en travers du corps. À gauche deux grandes fenêtres masquent le dehors et permettent à la lumière d’entrer.
Le tableau s’appelle quelquefois La leçon de musique, quelquefois Gentilhomme et dame jouant de l’épinette. Il s’est appelé autrefois Une demoiselle jouant du clavecin dans une pièce avec un monsieur qui l’écoute, Une femme jouant de l’épinette en présence d’un homme qui semble être son père. A droite, dans la grosse torsade beige sur le tableau tronqué, un éminent historien de l’art a identifié la composition d’une Charité romaine de l’atelier du peintre van Baburen qui appartenait à la belle-mère du peintre, chez qui Vermeer et sa nombreuse famille habitaient. La confrontation entre le thème antique de la Charité romaine (une fille sauve son père de la mort en lui donnant le sein) et l’atmosphère raide et glacée de ce moment musical est saisissante.
À gauche le vide, à droite l’encombrement des objets. Le miroir, le clavecin, la chaise, la table couverte de son tapis, s’échelonnent de manière rigide, presque mécanique. Seul objet vu en entier, une aiguière, sur le côté, intensément blanche, modelée par la lumière, est posée sur un plat fin, doré, en raccourci, légèrement tronqué lui-aussi. De l’autre côté, c’est le vide, il n’y a rien. Que lire dans les marbres du sol, les lignes du tapis, le dessin des vitraux, les motifs ornementaux du clavecin?
Et en avant du tableau ? Dans le hors-champ que le troupeau des visiteurs emplit aujourd’hui ? Cette forme de meuble indéfinissable reflétée tout en haut du miroir? Il est peu probable que l’atelier de Vermeer ait ressemblé à cette salle de palais même si elle date peut-être de l’époque où il vivait. Quel désordre, de couleurs, de pinceaux, de flacons, de pots, de palettes à été là, à notre place, pour que le tableau se fasse ? Ou tout était-il bien rangé ?
De ce côté-ci du filin qui nous sépare des biens de la reine, nous formons une ligne horizontale dont le bavardage s’écoule distraitement devant des tableaux dont les protagonistes nous ignorent. C’est un peu plus tard que je déchiffrerai sur mon téléphone portable, l’inscription que je ne parviens pas à lire sur le couvercle du clavecin: MUSICA LAETITIA COMES MEDICINA DOLORUM: la musique, compagne de la joie, remède de la douleur.

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Ils font des films. Avec les restes d’autres films. Plus exactement avec la pellicule des bandes annonces de films qui datent d’avant le cinéma numérique.
Ils travaillaient dans un cinéma. Chaque semaine il y avait de nouvelles bandes annonces. Et comme ces bandes annonces une fois qu’elles avaient annoncé n’avaient plus de raison d’être ils s’en servaient pour faire leurs films a eux.
Ils font subir à ces rouleaux de pellicule des traitements spéciaux. Ils les font séjourner dans des poubelles, ils les enterrent, les mettent a tremper dans des liquides corrosifs, du coca, de la bière, du ketchup. Ils les laissent moisir dans des caves humides, les exposent a la pluie. Ils ont fabriqué toutes sortes de jus bizarres dans lesquels ils les font macérer. Pour voir.
Puis ils retirent les bobines de ces endroits offensifs et les montent. Ils montent des plans dévorés par une chimie aléatoire, les couleurs se mélangent, les images ont a moitié fondu, il y a des déchirures, des boursouflures, des brulures.
Un cinéma remonté des égouts. Témoignant d’une époque révolue qui n’a jamais existé. De temps a autre une image est intacte: un visage, un baiser, un cowboy, une star qu’on reconnait fugacement. Comme un miracle. Il parait que ce n’est pas la pellicule qui s’altère mais la gélatine qu’on met dessus, qui est faite avec de la poudre d’os.
Nous sommes assis par terre dans une grande salle, un drap tendu au mur sert d’écran, il fait trop chaud.
Et eux, les cinéastes de ce drôle de cinéma, n’arrêtent pas de gesticuler, recollant tant bien que mal les morceaux de pellicules, réamorçant la bande sur leur projecteur 16 mm. En même temps ils nous parlent. On dirait des bateleurs sur un marché. Ils portent des bonnets, des écharpes, des anoraks, des bottes, comme les gens qui vivent tout le temps dehors. Il y a une odeur aussi dans la salle. Une odeur de poubelles, d’œufs pourris, certains ne supportent pas et s’en vont.
Ils assemblent, par couleurs, par motifs, par thèmes, cela dépend, c’est au feeling, chacun fait ce qui lui vient dans l’instant, de temps en temps ils se concertent. Nous regardons défiler au son vibrionnant du projecteur les images cahotantes, les photogrammes rongés, translucides, plus ou moins tachés, comme une suite de peintures abstraites, avec parfois quelques mots d’un sous-titrage, une couleur vive, qui saute a la figure.
Le film a ralenti, voici une séquence longue. C’est une servante dans une rue ancienne portant un panier et achetant du poisson a un étal dehors, on dirait la Hollande, puis un peintre dans un intérieur, en tenue de peintre, avec sa palette, son chevalet, comme si le film nous arrivait directement de l’époque ou il peignait, un masque sur la table. Gros plan sur l’œil du modèle qui est aussi la servante, qui est aussi l’actrice Scarlett Johansson.
La Jeune fille à la perle porte en direction du spectateur son éternel regard doux et mouillé. Et puis ça lâche. Et les gars disent : on va s’arrêter là.

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Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Au fond de ton jardin tu as construit un feu bien que faire du feu dans son jardin soit maintenant interdit par la loi à cause des risques d’incendie. Et aussi pour des raisons sanitaires, les feux de jardin dégageant dans l’atmosphère des gaz nocifs. Et aussi parce que de plus en plus de choses sont interdites pour protéger la planète des humains que nous sommes et protéger, ce faisant, les humains. Ton feu est allumé depuis un moment, il n’a plus besoin de ton attention. Nous le regardons de loin, de temps en temps la fumée devient bleue.
Nous nous sommes installés dehors et tu nous as offert du thé. C’est une belle après-midi d’été, personne aujourd’hui ne devinerait que le malheur s’est abattu chez toi cette année. Le jardin est beau. Le thé est bon. Tes petits-enfants s’en vont à la plage. Et nous parlons gaiement, car si nous sommes venus te voir ce n’est pas pour évoquer les choses tristes. Tu es allé chercher pour moi le catalogue de l’exposition Vermeer à La Haye il y a vingt ans. Presque tous les tableaux de Vermeer étaient réunis il y a vingt ans à La Haye et des gens venaient de partout, de tous les endroits de la terre où on a entendu parler de Vermeer. Tu étais à la Haye à l’époque pour un congrès international où l’on vous avait promis, comme une friandise, de vous faire visiter après toutes les conférences l’exposition Vermeer. Mais votre programme trop chargé vous en avait empêché. Alors pour vous consoler on vous avait offert le catalogue de cette exposition si prisée et tu remets aujourd’hui ce catalogue entre mes mains en disant, je te le donne. Tu te souviens combien il avait alourdi tes bagages, toi qui voyages toujours léger. Tu te rappelles être revenu chercher après l’avoir oublié ce catalogue dans un bar où vous aviez bu de l’aquavit et mangé des sandwiches avec du hareng mariné. Puis à l’aéroport, tu étais fatigué, tu en avais assez, tu étais pressé de rentrer, et les douaniers avaient fouillé tes bagages et feuilleté longuement le catalogue pour voir si tu ne cachais rien entre les pages. Tu te souviens, vingt ans après de l’incongruité de voir défiler sous les yeux attentifs des douaniers silencieux la Dentellière, l’Astronome, l’Entremetteuse, la Leçon de musique. Et moi je me souviens avoir appris que le musée de Washington n’avait accepté de prêter ses Vermeer – La Peseuse de perles, La Dame écrivant une lettre, La Femme au chapeau rouge et la Jeune Fille à la flûte – pour cette exposition retentissante qu’à la condition expresse qu’on lèverait définitivement le doute sur l’attribution à Vermeer des deux petits panneaux peints sur bois que sont La Femme au chapeau rouge et La Jeune Fille à la flûte dont l’authenticité avait jusqu’alors été contestée. À l’heure qu’il est, ce fait, comme bien d’autres, semble oublié.
#96/ Tout autour de Vermeer (1)
#98/ Tout autour de Vermeer (2)
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