Marius Guérin s’entretient avec Audrey Jeuland à propos d’Insula de Théo Casciani.
Marius Guérin : Alors, ça y est, Audrey, tu as lu Insula ?
Audrey Jeuland : Oui.
Marius Guérin : Moi j’ai été passablement étonné voire échaudé à la lecture.
Audrey Jeuland : Moi pas du tout.
Marius Guérin : Les remerciements, longs au demeurant, m’ont interloqué.
Audrey Jeuland : Comment cela?
Marius Guérin : Le coup par exemple de signifier de manière insistante, à cet endroit, qu’il s’agit d’une fiction. Je cite de mémoire : « parce que oui, je ne sais pas si ça doit vous rassurer ou vous inquiéter, mais c’est une fiction ».
Audrey Jeuland : J’ai l’impression mais peut-être que je me trompe que tu es passé à côté de ou des intentions de l’auteur.
Marius Guérin : Nullement.
Audrey Jeuland : Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
Marius Guérin : Et toi ?
Audrey Jeuland : Je vois. As-tu remarqué la structure du livre, du texte je veux dire. Les remerciements, oui, on dirait. C’est le genre en soi qui est ici rejoué.
Marius Guérin : Pourquoi pas; mais encore ?
Audrey Jeuland : On dirait qu’il y a deux parties, la première « GAME », la seconde « PLAY ». Mais il y aurait aussi une continuité trans-parties -oserais-je trans partisane ? — du chapitrage. Tu as vu les chapitres de la première partie sont juste numérotés, « 1 » et « 2 », de même ceux de la seconde, mais « 3 » et « 4 ». J’ai d’ailleurs été particulièrement sensible à « 4 ».
Marius Guérin, sans prévenir, part à la cuisine pour se préparer une collation. Puis revient.
Marius Guérin : Pourquoi t’es-tu arrêtée ? Non seulement je t’écoutais mais je t’entendais !
Audrey Jeuland : Impayable, va ! Tu es égal à toi-même à faire, pour te citer, le pitre de pacotille. Bien revenons à Insula. Insula rime avec gymkhana ; il y a de cela tout au long du livre mais comme je te le disais il y a quelques instants, « 4 » m’a ému. Je cite: « Si vous m’avez lu jusqu’ici, c’est que je peux vous faire confiance. Je veux donc dire pardon à toutes celles et tous ceux que j’ai pu offenser […] ». La fin de passage me ferait presque penser à du Lukács ; écoute: « […] alors qu’en vérité, vous le savez: personne n’est innocent. » Dans « 4 », le roman prend toute sa dimension. Le récit y converge, il y a une sorte de concrétion. Et de véritables considérations littéraires. Pas exemple : « […] je préfère encore faire infuser la réalité dans la fiction et la laisser tremper jusqu’à ce qu’elle suinte, parce que dans mon for intérieur, je crois que ça reste le meilleur moyen de résoudre le réel. »
Marius Guérin : Okay, okay ; en t’écoutant j’en viendrais presque à changer d’avis. Je perçois une forme d’ironie, peut-être, une sorte d’ironie. Moi aussi je peux donner des exemples: « Quand il était paru, j’avais été étonné de voir mon bouquin sur l’étal des best-sellers de toutes les librairies parisiennes, intrigué par l’incohérence de ce succès apparent et des chiffres mitigés que me transmettait mon éditeur, jusqu’au jour où j’avais surpris mon père dans un magasin en train d’en commander des dizaines de copies et d’en placer d’autres en tête de gondole pour faire ma promotion clandestine ».
Audrey Jeuland : Et puis cela se lit super bien. Et plutôt allègrement.
Marius Guérin : Pas totalement faux.
Audrey Jeuland part à son tour à la cuisine préparer des collations.

Insula
Théo Casciani
P.O.L
2026
160 pages
18 €
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