Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous avons bu du champagne, la nuit tombe, nous dinons dans la véranda. Y a-t-il des chats dans les tableaux de Vermeer ? Aucun chat. Aucun chien. Aucun animal. Aucune fleur ou plante non plus. Même pas une petite fleur sèche comme celle qu’une étudiante nous a montrée lors d’un récent accrochage pour signifier ce qui resterait du monde quand tout serait détruit. Cette petite fleur que nous avons revue aujourd’hui dans l’atelier d’une autre étudiante qui, l’ayant ramassée lorsque la première après avoir décroché ses travaux l’avait mise à la poubelle, avait décidé de la conserver comme une relique de l’année écoulée, sa première année dans une école d’art. Pas de fleurs chez Vermeer. Tant de choses absentes des tableaux de Vermeer. Comme si une réaction chimique ou alchimique avait réduit le monde à un précipité, un résidu qui, d’un contenant l’autre, recompose toujours les mêmes éléments : jeune fille, instruments de musique, lettre et matériel de correspondance, verres et flacons, petits outils pour écrire, se coiffer, ranger ses bijoux, colliers de perles et boucles d’oreilles, gros tapis ou rideaux, chaises, cartes de géographie… Aucun dehors ou presque. Sinon via la lumière habituée à entrer plus ou moins vivement par une fenêtre située sur la gauche afin que, comme les commentateurs l’ont fait remarquer, le peintre, qu’on suppose donc droitier – peut-être myope mais droitier – Vermeer, qui est là, dans le tableau, même si on ne le voit pas, puisse travailler sans être dérangé par son ombre. Le dehors est dedans, présent, bien présent, mais dedans. La lumière caresse le jaune du rideau, décrit un immense mur beige sur lequel rien n’est accroché et qui contraste avec les ténèbres épaisses et matérielles du premier plan. La femme au collier de perles ne regarde pas la lumière arriver par la fenêtre à laquelle on pourrait croire au premier abord qu’elle fait face, mais sa propre image reflétée dans le petit miroir accroché parallèlement au vitrail qui brouille l’accès au dehors. Elle est debout, elle tient de ses deux mains écartées les extrémités d’un ruban jaune qui lui enserre le cou, juste au-dessous des points blancs irréguliers qui forment le collier de perles que sans doute elle ajuste. Il y a dans ce geste, ce regard, cette tension quelque chose d’une incantation magique. Un point de lumière frappe la perle à l’oreille bien plus vivement encore que celles du collier. Miroir, transport, autre ailleurs que ce dehors tangible où les bateaux accostant à Delft au retour de leurs équipées lointaines déversent d’encombrants objets venus de de Chine ou d’Inde afin d’enrichir les intérieurs des marchands et de leurs clients, des porcelaines, des tissus, mais aussi certains grains de sable de l’océan Indien qui, entrés par effraction dans le corps d’une huître d’Asie, ont fait naître les perles qui font miroiter certains rêves.
Le samedi 16 août TINA a marché. À Paris, à La Martinique, à Albi, à La Ciotat, au col de Menée
Paris
TINA démarre à 8h30 Porte de Vincennes, sur le boulevard des Maréchaux pour une révolution autour de Paris (34 kilomètres), de l’Est vers le Nord. Une marche révolutionnaire un jour de canicule, mais finalement petit vent frais le matin. Pendant la marche TINA se demande si la rentrée sociale, politique et climatique sera un peu comme les autres, agitée mais sans véritables conséquences ou si quelque chose d’un peu plus fort pourrait dépasser les indignations habituelles. TINA prend des photos, ralentissement du rythme de marche.
TINA compte les Portes, lit et s’interroge quelques secondes sur les noms des Maréchaux (c’est à Valenciennes que les avenues qui tournent autour de la ville portent des noms de peintres ?*). Pas ici. TINA parle de la M25 (Ian Sinclair, London Orbital), des artistes qui marchent, des marcheurs, TINA tombe d’accord avec elle-même sur l’urgence de vider les villes des voitures mais aussi désormais des trottinettes électriques et des vélos électriques aux pneus démesurés qui foncent à 60km/heure. Les urbains ne veulent pas marcher. Un problème démesuré de mobilité de plus.
La marche TINA à Paris était Top
La Ciotat
Bruit de fond Sortir pour faire un tour, pour quitter la maison, chasser les idées qui tournent en rond, qui obsèdent. Sortir de soi, en quelque sorte. Faire un tour. Ce n’est pas le tour de Paris par le boulevard des Maréchaux. C’est à La Ciotat, le tour du parc du Mugel. En montant la colline qui permet d’accéder au parc, on peut apercevoir, dans le port de la ville, les grands portiques, et les différentes grues des chantiers navals, impressionnants appareils de levage et de manutention réservés aux très lourdes charges. Le contraste paraît saisissant entre l’espace naturel qu’on traverse et ce territoire industriel qui a changé avec les années. Ouvert en 1849, le chantier naval de La Ciotat a fermé en 1989. Il a produit des navires d’exception aux dimensions considérables étant donné la taille du port (le Narval, le Danube, l’Ava, le Blois, l’Atlantic Star, le Ville de La Ciotat, l’Alceste, le Bonaparte, le Périclès, le Guienne, l’Impératrice, L’Anadyr, le Chili, l’Australien, le Laos, l’Annam, l’Atlantique, l’André Lebon, le SS Commissaire Ramel, le Mariette Pacha, le Mitydjien, et La Marseillaise). Il est aujourd’hui le lieu d’entretien de yachts de luxe. Changement d’époque. Sur le chemin, on remarque deux types de cendrier. Un cendrier semblable à un bac à fleurs mais sur lequel il est écrit cendrier, pour qu’on ne se trompe pas. Il sert de poubelle cependant. Et un cendrier de vote. Sur l’affiche qui explique ce que c’est, on nous informe qu’un mégot pollue 500 litres d’eau. Ce cendrier en métal jaune propose deux bacs pour jeter ses mégots. À gauche pour ceux qui préfèrent écouter Les cigales. À droite pour ceux qui préfèrent écouter JUL. À vous de voter ! Quelques mètres avant l’entrée du parc, une vieille bâtisse sur laquelle a été peint il y a longtemps déjà une enseigne qui indique l’entrée de LA FONDATION DE LA FÊTE DES MÈRES (sous le patronage des Unions d’Associations Familiales. On a souvent tendance à réduire la fête des Mères à une célébration pétainiste. La fête des Mères, instaurée officiellement en 1926, est sauvée à la Libération et devient rapidement une fête officielle sous la IVᵉ République, portée par une politique nataliste d’État visant à restaurer le tissu social et démographique après la Seconde Guerre mondiale. Elle survit ensuite sous la Ve République, s’adaptant aux évolutions familiales et sociétales, désormais transformée en campagne publicitaire. Le parc du Mugel est un jardin remarquable. C’est un label, mais c’est vrai qu’il est beau. Naturellement protégé du mistral et des embruns par l’imposant massif du bec de l’Aigle, la dont la roche de couleur rouge, qu’on nomme poudingue, est une roche sédimentaire consolidée, composée de débris rocheux de forme très arrondie, comme un agglomérat de galets. « À l’extrémité du golfe, écrit Alphonse de Lamartine, trois énormes rochers s’élèvent sans bases sur les flots ; de formes bizarres, arrondis comme des cailloux, polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des montagnes : jeux gigantesques d’un océan primitif dont nos mers ne sont sans doute qu’une faible image. » Entre mer et collines, ombre et lumière, on déambule entre de très nombreuses plantes méditerranéennes adaptées au sol siliceux : figuiers de Barbarie, arbousiers, cactus, plantes aromatiques, chênes-lièges, châtaigniers, palmiers, bambous, plantes aromatiques et plantes tropicales comme l’oiseau du paradis. À mi-parcours, les murs d’une grande maison à deux niveaux, volets fermés, ouvertures protégées, sont entièrement recouverts de fresques murales, de tags et de graffs. Impossible de savoir pourquoi cette demeure est ainsi laissée à l’abandon. Sur le plan, elle est appelée Villa Bronzo, du nom de l’homme qui a acheté la propriété en 1947 et a fait construire la maison en 1948. Au sommet du parc, une ancienne bastide avec un centre d’initiation à l’environnement, fermé ce samedi, œuvre habituellement à la protection du littoral. Une belle vue sur l’île Verte qui se découpe en contre-jour, et l’anse du Sec sous les flancs imposants du bec de l’Aigle. Le tour est bouclé. Un petit tour et puis voilà. Le tour est joué. On peut rentrer chez soi. On a mis de côté, le temps d’une marche matinale, le sud de l’Europe accablé par les flammes et une chaleur extrême, le sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine, la promotion d’un prêtre, condamné pour viol sur mineur par l’archevêque de Toulouse, le bilan des pluies diluviennes les plus meurtrières au Pakistan, le projet de développement d’une colonie juive stratégique à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie, territoire occupé par Israël de façon illégale depuis 1967, les bombardements sur la ville de Gaza. On les a mis de côté, non pour les oublier, mais pour parvenir à supporter, au quotidien, cette pression de l’actualité, « l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire » des journaux, que regrette Georges Perec, lui préférant « le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel ».
Martinique, Savane des pétrifications
* Après le démantèlement des murailles médiévales à la fin du XIXe siècle, Valenciennes, a donné à ses boulevards le nom des plus grands artistes qui y sont nés, en particulier le chroniqueur Jean Froissart, le peintre Jean Clouet, l’évêque Antoine de Haynin, le peintre Antoine Watteau, (1684-1721), les peintres Louis Cattiaux (1904-1953) et Florent Méreau (1892-1953), le peintre Olivier Le May (1734-1797), le peintre Jean-Baptiste Pater, le peintre et dessinateur Charles Eisen, le peintre et sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux, le paysagiste et aquarelliste Henri Harpignies, ainsi que le peintre Arthur Edmond Guillez, qui a une rue à son nom. »
Col de Menée
Réveillé tôt le 16, j’ai pensé à Jacques Ellul (un podcast écouté la veille) évoquant l‘impossible – non comme limite mais comme espace. Magnifique. Parti de Grenoble, j’étais au Col de Menée dans le sud Vercors à 7h d’où j’ai suivi une ligne de crête en direction du nord-ouest. A 8h je notais – si Margaret avait été un peu curieuse de ce qu’elle disait elle aurait su – qu’en les niant – elle affirmait les alternatives. Je me suis arrêté souvent d’ombrage en ombrage, quand il y en avait, relisant le physicien Carlo Rovelli découvert dans la semaine : Et si le temps n’existait pas ? Il écrit par exemple : le temps n’est pas un contenant absolu dans lequel les objets évoluent, le temps est propre à chaque objet et dépend de son mouvement et puis un peu plus loin : le temps est un effet de notre ignorance des détails du monde. Je m’arrête, vue panoramique sur le Mt Aiguille qui se découpe sur un fond de brume, en me retournant j’aperçois la silhouette grise de nombreux résineux décharnés, morts du réchauffement ou de maladie. Le retour sous la chaleur écrasante de l’après midi est lent. Bien que me sois retourné assez souvent pour imprimer dans ma mémoire quelque chose du retour (il y a encore des itinéraires non balisés, heureusement). A un moment j’hésite assez longtemps, la pente accueillante devant moi est trompeuse, j’avance un peu, puis fais marche arrière. Je comprends qu’il faut continuer là où la ligne de crête s’estompe dans le vide. Pas de difficulté particulière, sinon que le relief chahuté trouble la perception du passage. La bonne direction est contre-intuitive. Retour au col à 17h. Rentré dans la marmite grenobloise, alors que j’étais parti dans l’idée de convertir mes notes en texte, mon corps me refuse un retour à l’ordinateur. Je l’écoute. Le temps n’existe pas.
(textes et images par Pierre Ménard, DeYi Studio, Christine Lapostolle, Éric Arlix, Élisabeth Sierra, François Deck)
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Le temps est un billet froissé. Dit la chanson que j’écoute en cette fin de journée d’été. Le billet est là, sur la table, une page déchirée d’un carnet. On y lit des horaires notés au crayon, un numéro de téléphone, métro Jaurès, ligne 5. Papier froissé trainant au sol. Au premier plan d’un tableau où une femme écrit une lettre en présence d’une autre femme aux bras croisés, qui regarde par la fenêtre, à Dublin, à la National Gallery of Ireland. Le sol est un damier de marbre noir et blanc. Papier froissé, sur carré noir, tache ronde et rouge d’un sceau de cire détaché du papier – il s’agit d’ une lettre. Dans un autre tableau du même peintre, sur un autre sol en damier noir et blanc, la tache rouge est un filet de sang craché par un serpent – il peut y avoir des serpents dans les intérieurs de Vermeer. Dans la scène paisible du tableau de Dublin où la femme écrit sa lettre tandis que celle qu’on appelle sa servante regarde par la fenêtre, dans cette scène paisible, tout serait vraiment paisible s’il n’y avait pas cette lettre chiffonnée par terre avec le sceau rouge détaché – quelqu’un s’est énervé. Il y a souvent sur les tables des tableaux de Vermeer des feuilles blanches, des bouts de rubans, de tout petits objets que la perspective déforme et qui renvoient la lumière – collier de perles, coffre à bijoux, nécessaire à écrire… Chez le Géographe les feuilles blanches roulées par terre. Le billet froissé est le temps, le billet est le temps froissé – dit la chanson. Le chiffonnage des choses qui passent. Comme les pétales se flétrissent, les pages se tournent, les papillons agonisent. Un détail, un rien, juste le temps qui passe, est-ce que nous nous en apercevrions sinon ? Dans la pièce du fond, en cette fin de journée d’août, les jeunes filles chantent en s’accompagnant à la guitare, elles sont peut-être heureuses. Irons-nous au cinéma ce soir ? Les gens font la queue devant la baraque à glaces de l’autre côté du canal. La nuit va tomber. S’allument les reflets rouges et jaunes des phares de voitures et des éclairages de café sur le canal. Tu as ouvert la fenêtre pour fumer. On entend mieux le soir les voix des passants, une troisième guitare joue dehors. Je regarde sur la table, le papier à cigarettes, la gomme, un trombone, un lecteur MP3, une boîte d’allumettes venue des Pays Bas, ainsi qu’un pot à crayons contenant un stylo métallique sur lequel la lumière se reflète. Nous qui sommes des papiers froissés, dit la chanson.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Au bout du vieux canal (Oude Delft), au port triangulaire de Zuildkolk, là où on pouvait, à l’époque de Vermeer, s’embarquer pour une destination plus ou moins lointaine, des enfants font du skate et du roller à côté des panneaux pour touristes, abimés, mal visibles, qui indiquent l’endroit d’où aurait été peinte la Vue de Delft. Vermeer a toute sa vie habité Delft où il semble qu’il ait joui d’une certaine notabilité, il ne devait pas lui être facile de flâner sans but dans les rues et le long des canaux sans tomber sur une personne de connaissance dont la conversation vous ramène aussitôt aux affaires courantes. Vermeer a consacré deux peintures à sa ville : un petit tableau, la ruelle, qui en montre un détail, une maison vue depuis la rue avec, portes ouvertes, aperçu sur l’animation du quotidien : la cour, le trottoir, les enfants jouant, les femmes vaquant à leur activité domestique ; un grand tableau : La vue de Delft. Toutes les autres peintures montrent des intérieurs. S’installer pour peindre en surplomb de cette berge où on placera des commères qui bavardent, des passagers attendant un embarquement. Un emplacement d’où le spectateur n’aura pas d’autre moyen que ses yeux pour atteindre la ville qui se dessine en face. Il restera à l’extérieur. Il pourra contempler le ciel qui occupe les deux tiers du tableau, le détail d’une dentelle d’édifices que celui qui peint connaît parfaitement, maison par maison. On est assez proche, mais il n’y a pas de pont pour enjamber le canal. On voit deux portes, la porte de Schiedam et la porte de Rotterdam. Les personnages situés sur l’autre berge sont des petites taches insignifiantes qu’il faut chercher. Proche ou lointain? – quel mot pourrait dire les deux à la fois ? Stable et flottant. Sur la gauche, le long toit ocre rouge des entrepôts de l’Oost-Indisch Huis, la maison des Indes orientales, qui relie Delft à l’Asie, dit la richesse de la ville à ceux qui la connaissent. S’il avait travaillé comme ses cousins pour la compagnie des Indes, la plus puissante organisation commerciale du monde à son époque, Vermeer aurait eu un autre destin. Peut-être aurait-il disparu dans un voyage lointain laissant à la postérité quelques compositions de fleurs exotiques et d’animaux étranges. Peindre la ville dans cette fraîcheur douce d’une journée à temps instable qui se lève. Déployer pour une fois, pour une seule fois, ce grand ciel, qui dans les autres peintures n’est là qu’en contrepoint, invisible derrière la fenêtre qui fait entrer la lumière sans livrer jamais d’image du dehors. Ciel immense, généreux, où voyagent des nuages massifs qui sont le contraire du ruban des architectures vibrantes égrenées le long de l’eau. Horizontalité, harmonie, équilibre. L’acuité jubilatoire que procurent les idées, les envies, les images qui vous emplissent au fl d’une promenade fraîche dans un matin solitaire. Puis quelqu’un vous touche l’épaule, «belle journée», dit-il et il vous parle d’une affaire qu’il va falloir discuter lors de la prochaine réunion du syndic, une affaire qui a son importance, et vous redescendez sur terre. Nous sommes au sud de la ville, son visage discrètement portuaire et commercial ne trahit rien de la catastrophe qui quelques années plus tôt en a détruit la partie nord est, sans doute encore en reconstruction au moment ou Vermeer peint son tableau: l’explosion de la poudrière, le 12 octobre 1654 , à 10h15 du matin, 30 tonnes de poudre, des centaines de morts jamais exactement dénombrés, parmi lesquels le peintre Carel Fabritius, phœnix des cendres duquel, nous dit un quatrain paru à l’époque dans un ouvrage consacré à la description de Delft, renaquit le talent de Vermeer. L’histoire ne dit pas ce que devint le chardonneret perché sur sa mangeoire dont Fabritius avait fait un portrait qui émerveille toujours. Un peu de brise sur l’eau, des bateaux amarrés, le reflet plissé des bâtiments, les deux harenguiers et leurs ombres sur ombre.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Elle dit : les lettres. Tous les jours cet été-là, ils s’écrivaient des lettres.« Ma bien aimée… ma toute aimée…mon ange… » Je viens de rentrer, je n’ai pas sommeil et j’ai une si grande envie de t’avoir près de moi qu’il faut que je vienne à ma table pour te parler comme je le peux… Elle tenait la lettre avec une main tremblante, ses pensées étaient si confuses qu’elle n’en avait aucun distincte, et elle se trouvait dans une sorte de douleur insupportable, qu’elle ne connaissait point et qu’elle n’avait jamais ressentie …Voilà bien longtemps que je ne vous ai plus écrit… Elle était restée à Paris, il était à Rochefort, avec son fils encore enfant, il avait pris une location, chez une coiffeuse. Quant à moi, je reste là sans bouger, parce que je ne fais qu’attendre une lettre de vous encore et encore et que je vous attendrai sans doute très longtemps… Pourquoi dans votre lettre me demandez-vous si je veux que vous veniez et quelle réponse attendez-vous, vu que vous m’avez promis de venir mardi et que je vous attends chaque jour avec impatience ?… Le matin elle se précipitait, enfin elle n’osait pas descendre en peignoir. Et pour s’habiller il fallait se préparer, il fallait du temps, elle n’aurait pas imaginé à l’époque descendre comme ça, précipitamment, habillée à la sauvette. Elles se préparait vite, mais même vite cela prenait du temps, avec les exigences qu’elle avait pour son apparence. Et elle descendait en courant chercher la lettre.Une jeune femme, sa servante, une lettre, une marine accrochée au mur… Votre lettre datée du 1er août, à laquelle vous attendiez une réponse lundi, n’est arrivée que mercredi 6 août…Ton gracieux geste de doigts sur le portable, cliquer… Chère âme, pourquoi t’ai-je quittée ? pourquoi m’as-tu laissé partir ?… Il dit qu’il ne montrerait pas la lettre, mais qu’il en lirait quelques endroits qui feraient juger que peu d’hommes en recevaient de pareilles… Rien ? Tu as eu des lettres de moi vendredi et samedi et tu ne m’écris pas un mot ?… Lirez-vous cette lettre ? Donnerez-vous une minute à ces rêves ?… Il s’en alla chez lui avec impatience pour voir s’il n’y avait point laissé la lettre qui lui manquait… Elle lit la nuit sur sa liseuse des correspondances amoureuse tandis qu’il dort auprès d’elle… Que connais-tu de l’attente d’autrefois, quand on guettait le courrier ? J’ai une lettre pour vous. Il la montra ; une enveloppe écrite au crayon, tachée d’empreintes digitales et vieille de trois semaines… Lui-aussi, il le lui racontait dans ses lettres, se précipitait dès qu’il entendait le vélo du facteur repartir pour chercher la lettre qui l’attendait chez la coiffeuse. Mais le lundi, le salon était fermé. De la cabine de téléphone située tout à côté d’où il appelait chaque jour, il lui disait, je vois ta lettre, le facteur l’a glissée sous la porte vitrée du salon de coiffure, mais je ne peux pas l’attraper. j’en aurai deux demain. J’essaie d’imaginer ce que tu fais, et je me demande avec étonnement pourquoi tu n’es pas là. Je n’ai pas de lettre de toi depuis dimanche. Je ne peux pas savoir ce qui s’est passé. Ma lettre t’a-t-elle blessée ?… Elle lut cette lettre et la relut plusieurs fois sans savoir néanmoins ce qu’elle avait lu. Elle passa la nuit sans faire autre chose que relire la lettre qu’elle avait entre les mains… L’arrivée d’une lettre portée par la servante a interrompu l’activité de la jeune femme… Le hasard ft qu’en soupant on parla de jolies lettres, il dit qu’il en avait une sur lui plus jolies que toutes celles qui avaient jamais été écrites… qu’il était tombé une lettre de galanterie de sa poche, qu’on avait raconté une grande partie de ce qui était dans cette lettre…Vous pouvez vous imaginer avec quel plaisir j’ai lu votre lettre. Et je découvre en elle un certain ton qui me fait vraiment regretter que pendant des années nous ne nous sommes pas rencontrés… Le voilà assis en face d’elle, encore dans sa tenue de voyage, il est rentré, ils prennent un verre, elle sourit.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Soirée de mai, quelques pêcheurs au bord de la rivière, nous marchons avant que la nuit tombe, l’odeur des fleurs d’ajoncs, de sureau, les oiseaux rentrent, au loin tu me montres, sur l’autre rive, un nid de grues que je ne vois pas, je suis myope, on les entend. Elles font un énorme boucan, des bruits de gorges humaines. Une autre promenade arrive dans la conversation où chacun évoque ses voyages, une autre promenade de bord de rivière, de fleuve, le long de l’Elbe, à Dresde où je me trouvais pour Vermeer: – L’Entremetteuse, La Liseuse à la fenêtre. J’étais seule, il y avait des herbes hautes que l’été jaunissait, beaucoup de cyclistes, les rives aménagées puis sauvages, longeaient à distance des zones périurbaines, une route à quatre voies. Cela ressemblait un peu à nos bords de Goyen en bien plus ample, bien plus civilisé. Une autre échelle, celle de l’Elbe aux abords de Dresde. Avec de riches villas dans le style de Palladio sur la rive d’en face. Tu demandes ce qu’il me reste, plusieurs années après, de ce voyage-Vermeer, et quel est aujourd’hui, après cette expérience, mon tableau préféré. Je ne sais pas, presque tous, des détails… Ce qui me reste c’est le pouvoir de revoir avec précision, tel tableau, telle partie d’un tableau, je le fais au moment de m’endormir, ou la nuit quand je ne retrouve pas le sommeil. C’est comme un pouvoir magique, le même qu’avec les poèmes qu’on apprend par cœur. La main de l’Astronome se pose sur le globe, celle de la Femme à l’aiguière sur la fenêtre bleutée qu’elle entr’ouvre, ou bien j’effleure des yeux le panier accroché au mur du portrait de la Laitière, le tremblement de l’eau dans la Vue de Delft. Le Vermeer de Brunswick, j’étais seule, dans une salle de l’hôtel de ville parce que le musée était en travaux. Le tableau est presque moche, peut-être faux, sauf la couleur de la robe et les objets sur la table. J’étais seule et j’avais parlé longuement avec le jeune homme qui faisait office de gardien et ne s’intéressait nullement à Vermeer. À Delft ? Non à Delft il n’y a pas de Vermeer. Il y a juste la ville de Vermeer conservée comme dans un tableau. La vue de Delft appartient au musée de La Haye. Il paraît que pour l’expo qui a lieu à New York en ce moment on a édité un t-shirt avec la liste de toutes les villes où La Jeune fille à la perle a été exposée ces dernières années. Pendant mon voyage elle était à Tokyo, c’est le seul Vermeer que je n’avais pas vu, avec Le concert à trois qui a été volé. J’avais vu La jeune fille à la perle à la Haye quand j’étais jeune. Elle était un peu moins célèbre et s’appelait La jeune fille au turban. Le roman de Tracy Chevalier n’était pas encore publié. Les Vermeer de Dresde, tu les connais aussi : il y a une Jeune fille de profil qui lit une lettre à la fenêtre, dans une ambiance verdâtre, la fenêtre est ouverte, on voit son reflet sur les carreaux et la lettre un peu chiffonnée répond aux lignes ondulées de ses vêtements. Il y a aussi L’Entremetteuse qui serait une œuvre de jeunesse – la grosse main chaude du type qui enlace la jeune femme en lui montrant la pièce qu’il tient de l’autre se pose sur son corsage d’un jaune éclatant. Si on ne savait pas que c’est un Vermeer, pas sûr qu’on y penserait. Nous sommes de retour sur la place de l’église de notre village et la nuit est tombée, le ciel s’est étoilé, on n’entend que le bruit de nos pas sur les pavés, la chouette-effraie dans le clocher.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous sommes chez la reine d’Angleterre. C’est l’été des jeux olympiques à Londres et Buckingham a ouvert ses collections de joyaux et de peintures au grand public. Nous sommes nombreux. Cette salle du palais n’est pas climatisée. Un filin de métal nous tient à distance des tableaux. Il doit y avoir un mètre cinquante entre les peintures et nous, les spectateurs. Tout au fond d’une pièce que le bruit, la distance, les dorures ambiantes, rendent lointaine, deux personnages de Vermeer s’adonnent à la musique. Tout au fond de cette pièce peinte est accroché un miroir qui reflète la jeune femme debout, de dos, faisant face à son clavecin, son épinette. Difficilement lisible depuis la foule moite qui piétine, ce reflet matérialise l’insaisissable, il vous ferait perdre le contact avec le monde tangible qui vous entoure. C’est vertigineux. Impossible de savoir si c’est la distance ou la touche de Vermeer qui crée cette difficulté pour l’œil à accommoder, et si vous vous penchez trop, un gardien vous rappelle à l’ordre. De toutes façons il faut avancer car derrière vous les autres font la queue et vous pressent. Un homme aux cheveux longs, en tenue noir et blanc, appuyé sur une canne, raide, sévère, se tient aux côtés de la jeune femme de dos. Dans ce tableau tout est coupé, les corps, les objets, le tapis monumental au premier plan, une toile au mur, sur la droite où l’on distingue une espèce de torsade sans doute humaine. La leçon de musique. L’homme donne une leçon de musique à la jeune femme debout devant le clavecin. On ne voit pas les mains de la joueuse. Personne ne s’occupe de l’encombrante viole de gambe posée au sol derrière elle. L’homme a les lèvres entr’ouvertes mais si c’est pour suggérer qu’il chante, ce n’est pas convaincant. Le visage de la femme, reflété dans ce miroir qui enfonce le spectacle dans des profondeurs incertaines, est légèrement tourné vers cet homme plutôt sinistre. C’est un gentilhomme, il est bien habillé, manches bouffantes, col blanc, écharpe oblique en travers du corps. À gauche deux grandes fenêtres masquent le dehors et permettent à la lumière d’entrer. Le tableau s’appelle quelquefois La leçon de musique, quelquefois Gentilhomme et dame jouant de l’épinette. Il s’est appelé autrefois Une demoiselle jouant du clavecin dans une pièce avec un monsieur qui l’écoute, Une femme jouant de l’épinette en présence d’un homme qui semble être son père. A droite, dans la grosse torsade beige sur le tableau tronqué, un éminent historien de l’art a identifié la composition d’une Charité romaine de l’atelier du peintre van Baburen qui appartenait à la belle-mère du peintre, chez qui Vermeer et sa nombreuse famille habitaient. La confrontation entre le thème antique de la Charité romaine (une fille sauve son père de la mort en lui donnant le sein) et l’atmosphère raide et glacée de ce moment musical est saisissante. À gauche le vide, à droite l’encombrement des objets. Le miroir, le clavecin, la chaise, la table couverte de son tapis, s’échelonnent de manière rigide, presque mécanique. Seul objet vu en entier, une aiguière, sur le côté, intensément blanche, modelée par la lumière, est posée sur un plat fin, doré, en raccourci, légèrement tronqué lui-aussi. De l’autre côté, c’est le vide, il n’y a rien. Que lire dans les marbres du sol, les lignes du tapis, le dessin des vitraux, les motifs ornementaux du clavecin? Et en avant du tableau ? Dans le hors-champ que le troupeau des visiteurs emplit aujourd’hui ? Cette forme de meuble indéfinissable reflétée tout en haut du miroir? Il est peu probable que l’atelier de Vermeer ait ressemblé à cette salle de palais même si elle date peut-être de l’époque où il vivait. Quel désordre, de couleurs, de pinceaux, de flacons, de pots, de palettes à été là, à notre place, pour que le tableau se fasse ? Ou tout était-il bien rangé ? De ce côté-ci du filin qui nous sépare des biens de la reine, nous formons une ligne horizontale dont le bavardage s’écoule distraitement devant des tableaux dont les protagonistes nous ignorent. C’est un peu plus tard que je déchiffrerai sur mon téléphone portable, l’inscription que je ne parviens pas à lire sur le couvercle du clavecin: MUSICA LAETITIA COMES MEDICINA DOLORUM: la musique, compagne de la joie, remède de la douleur.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Ils font des films. Avec les restes d’autres films. Plus exactement avec la pellicule des bandes annonces de films qui datent d’avant le cinéma numérique.
Ils travaillaient dans un cinéma. Chaque semaine il y avait de nouvelles bandes annonces. Et comme ces bandes annonces une fois qu’elles avaient annoncé n’avaient plus de raison d’être ils s’en servaient pour faire leurs films a eux.
Ils font subir à ces rouleaux de pellicule des traitements spéciaux. Ils les font séjourner dans des poubelles, ils les enterrent, les mettent a tremper dans des liquides corrosifs, du coca, de la bière, du ketchup. Ils les laissent moisir dans des caves humides, les exposent a la pluie. Ils ont fabriqué toutes sortes de jus bizarres dans lesquels ils les font macérer. Pour voir.
Puis ils retirent les bobines de ces endroits offensifs et les montent. Ils montent des plans dévorés par une chimie aléatoire, les couleurs se mélangent, les images ont a moitié fondu, il y a des déchirures, des boursouflures, des brulures.
Un cinéma remonté des égouts. Témoignant d’une époque révolue qui n’a jamais existé. De temps a autre une image est intacte: un visage, un baiser, un cowboy, une star qu’on reconnait fugacement. Comme un miracle. Il parait que ce n’est pas la pellicule qui s’altère mais la gélatine qu’on met dessus, qui est faite avec de la poudre d’os.
Nous sommes assis par terre dans une grande salle, un drap tendu au mur sert d’écran, il fait trop chaud.
Et eux, les cinéastes de ce drôle de cinéma, n’arrêtent pas de gesticuler, recollant tant bien que mal les morceaux de pellicules, réamorçant la bande sur leur projecteur 16 mm. En même temps ils nous parlent. On dirait des bateleurs sur un marché. Ils portent des bonnets, des écharpes, des anoraks, des bottes, comme les gens qui vivent tout le temps dehors. Il y a une odeur aussi dans la salle. Une odeur de poubelles, d’œufs pourris, certains ne supportent pas et s’en vont.
Ils assemblent, par couleurs, par motifs, par thèmes, cela dépend, c’est au feeling, chacun fait ce qui lui vient dans l’instant, de temps en temps ils se concertent. Nous regardons défiler au son vibrionnant du projecteur les images cahotantes, les photogrammes rongés, translucides, plus ou moins tachés, comme une suite de peintures abstraites, avec parfois quelques mots d’un sous-titrage, une couleur vive, qui saute a la figure.
Le film a ralenti, voici une séquence longue. C’est une servante dans une rue ancienne portant un panier et achetant du poisson a un étal dehors, on dirait la Hollande, puis un peintre dans un intérieur, en tenue de peintre, avec sa palette, son chevalet, comme si le film nous arrivait directement de l’époque ou il peignait, un masque sur la table. Gros plan sur l’œil du modèle qui est aussi la servante, qui est aussi l’actrice Scarlett Johansson.
La Jeune fille à la perle porte en direction du spectateur son éternel regard doux et mouillé. Et puis ça lâche. Et les gars disent : on va s’arrêter là.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Au fond de ton jardin tu as construit un feu bien que faire du feu dans son jardin soit maintenant interdit par la loi à cause des risques d’incendie. Et aussi pour des raisons sanitaires, les feux de jardin dégageant dans l’atmosphère des gaz nocifs. Et aussi parce que de plus en plus de choses sont interdites pour protéger la planète des humains que nous sommes et protéger, ce faisant, les humains. Ton feu est allumé depuis un moment, il n’a plus besoin de ton attention. Nous le regardons de loin, de temps en temps la fumée devient bleue. Nous nous sommes installés dehors et tu nous as offert du thé. C’est une belle après-midi d’été, personne aujourd’hui ne devinerait que le malheur s’est abattu chez toi cette année. Le jardin est beau. Le thé est bon. Tes petits-enfants s’en vont à la plage. Et nous parlons gaiement, car si nous sommes venus te voir ce n’est pas pour évoquer les choses tristes. Tu es allé chercher pour moi le catalogue de l’exposition Vermeer à La Haye il y a vingt ans. Presque tous les tableaux de Vermeer étaient réunis il y a vingt ans à La Haye et des gens venaient de partout, de tous les endroits de la terre où on a entendu parler de Vermeer. Tu étais à la Haye à l’époque pour un congrès international où l’on vous avait promis, comme une friandise, de vous faire visiter après toutes les conférences l’exposition Vermeer. Mais votre programme trop chargé vous en avait empêché. Alors pour vous consoler on vous avait offert le catalogue de cette exposition si prisée et tu remets aujourd’hui ce catalogue entre mes mains en disant, je te le donne. Tu te souviens combien il avait alourdi tes bagages, toi qui voyages toujours léger. Tu te rappelles être revenu chercher après l’avoir oublié ce catalogue dans un bar où vous aviez bu de l’aquavit et mangé des sandwiches avec du hareng mariné. Puis à l’aéroport, tu étais fatigué, tu en avais assez, tu étais pressé de rentrer, et les douaniers avaient fouillé tes bagages et feuilleté longuement le catalogue pour voir si tu ne cachais rien entre les pages. Tu te souviens, vingt ans après de l’incongruité de voir défiler sous les yeux attentifs des douaniers silencieux la Dentellière, l’Astronome, l’Entremetteuse, la Leçon de musique. Et moi je me souviens avoir appris que le musée de Washington n’avait accepté de prêter ses Vermeer – La Peseuse de perles, La Dame écrivant une lettre, La Femme au chapeau rouge et la Jeune Fille à la flûte – pour cette exposition retentissante qu’à la condition expresse qu’on lèverait définitivement le doute sur l’attribution à Vermeer des deux petits panneaux peints sur bois que sont La Femme au chapeau rouge et La Jeune Fille à la flûte dont l’authenticité avait jusqu’alors été contestée. À l’heure qu’il est, ce fait, comme bien d’autres, semble oublié.
Une voix lui parvient dans le noir. Une voix venue du dehors d’un temps ancien qu’aucune oreille ne capte. Une voix qui n’effleure aucune membrane ne frappe aucun tympan. Couché sur le dos il l’entend. Il ne peut pas l’oublier. Elle passe entre ses os. Elle creuse ses tempes. Descend dans sa gorge. Elle ne résonne pas mais laisse sa trace indélébile. Ce n’est pas un cri. Ce n’est pas une pensée. Une modulation dans le souffle.
Parfois tu crois reconnaître cette voix dans la voix de cet inconnu. Tu reconnais le visage de cet homme que tu n’as pourtant jamais vu en l’entendant simplement parler. Son timbre. Son accent. Cette inflexion en fin de phrase. Cela revient par vagues. Une odeur dans l’air. La friction d’un pas. L’écho d’un cri dans un couloir. La peur viscérale. Des fragments disséminés dans chacune de ses phrases. Une main peut-être dont le mouvement s’interrompt net. Une raideur dans le poignet. Une lumière trop vive dans le fond d’un couloir. Tu ne peux pas ne pas y penser. Un objet coincé au fond de la gorge. Un nom sans visage. Un visage d’une autre époque. Était-ce lui ? Est-ce bien lui ?
Tu reviens sur tes pas. Tu tentes d’écouter à nouveau. Allongé dans le noir de ta chambre tu repasses plusieurs fois l’enregistrement. Est-ce la même voix ? Épuisé par l’effort de mémoire. Obligé d’écouter en boucle les tortures que décrivent les prisonniers enregistrés. Ce que tu as vécu toi aussi. Ce n’est pas la même langue mais c’est la même souffrance. Ce n’est plus la même voix. Mais quelque chose insiste. Tu reviens sur tes pas encore une fois. Tu ne sais plus vraiment ce que tu traques. La vérité de ta recherche. Ton enquête secrète. Ta présence ? Ta propre mémoire ? La voix envahit l’obscurité de la pièce. Elle se fige. Dans un souffle retenu à la dernière seconde. Ce frottement dans le noir. Cette manière de se taire tout en parlant.
Il dit tu. Il le désigne sans hésitation. Il sait que c’est lui. Tu es là. Sur le dos. Immobile. Tu n’as pas bougé. Tu n’as pas dormi. Tu n’as pas quitté l’obscurité de la pièce. Tu n’as pas quitté ton corps. Tu n’as pas quitté la prison de Saidnaya. Tu ne réponds plus. Tu ne le peux pas. Tu n’as pas de bouche ici. Seulement un corps, allongé dans l’écoute, la torture des mots répétés hors du corps, et la voix qui avance, et frotte ses bords contre les parois du crâne.
Quand tu fermes les yeux, rien ne change. Quand tu les ouvres, rien ne change non plus. Tu es là dans le noir de la pièce comme en plein jour. Tu ne bouges pas. Tu n’ouvres plus les yeux. Tu ne peux plus rien voir. Tu es à l’écoute désormais. Le noir est plus dense que la paupière, plus ancien que l’œil. La voix continue à parler. Tu l’écoutes pour mieux l’entendre. Elle vient de ta gauche. Non de l’arrière. Non de dedans. Et pourtant elle t’entoure. Elle te saisit. Elle t’emprisonne. Elle touche ton oreille sans te toucher. Plus rien ne peut te blesser. Elle reste suspendue, comme si le noir la retenait dans son propre souffle. Une caresse cruelle. Fantomatique.
Il dit des choses que tu sais depuis longtemps déjà. Il dit des choses que tu as oubliées. Il les invente. Tu finiras tel que tu es. Tu es allongé là et tu n’as pas quitté le sol de ta prison. Tu te souviens. Tu oublies. Tu n’as plus de souvenirs, mais tu les reconnais quand ils reviennent t’entêter ? Quand ils frôlent ta peau depuis le dedans. L’œil intérieur retourné sur lui-même. Tu te souviens du parfum du jasmin dans les rues de Damas. Le bruit des pas qui résonnaient dans le couloir étroit. Une phrase dans une autre langue. Tu n’apprécies pas la saveur de la pâtisserie provenant de ton pays d’origine, offerte par cet homme que tu traques en secret. Tu t’approches de lui très lentement. Tu passes à ses côtés. Derrière lui dans la file du café tu l’évites au dernier moment en le frôlant à peine. Tu sens l’odeur de sa peau. Tu respires son parfum si particulier. Tu le dévisages sans un regard. Rien ne se fixe entre vous. Tout se dérobe. Tu ne sais plus qui suit qui. Qui tu es. Qui tuait ? Si c’est toi qui le traques ou lui qui s’approche de toi, s’accroche. Tu as peur qu’il t’ait reconnu. Mais il a tout oublié. Il a fui le pays pour tout oublier. Tu es tout son contraire. Tu n’oublies rien. Tu veux qu’il paie pour ce qu’il a fait. Il a cru t’effacer. Tu t’évades.
C’est une voix sans visage. Une voix sans corps. Une voix qu’on peut reconnaître pourtant, qu’on peut identifier. Elle pèse sur ta poitrine. Elle s’allège parfois mais c’est un leurre. C’est pour mieux te tromper. Elle flotte au-dessus de ton front puis revient s’écraser derrière tes yeux. Tu ne peux t’y soustraire. Même le silence qu’elle laisse derrière elle parle encore de toi, de ta souffrance.
Tu n’es pas seul. Tu ne l’as jamais été. Même dans le noir. Même avant le noir. Tu as toujours été plusieurs. Celui qui gît par terre. Celui qui parle. Celui qui n’a pas de voix. Celui qui écoute. Celui qui espère. Celui qui trompe son monde. La division est ancienne. Plus ancienne que l’enfance. Plus ancienne que le nom que tu portes et tous ceux que tu empruntes pour te cacher. Pour continuer à vivre sans vivre.
Tu ne cherches pas à comprendre. Tu ne sais pas penser ici. Tu ne peux qu’écouter. La voix est déjà là. Sans appel. Elle ne demande rien. Elle n’attend rien de toi. Elle dit encore. Et parfois elle dit qu’elle va se taire. Mais elle continue à parler. Ce n’est pas pour toi qu’elle parle. Ce n’est pas contre toi non plus. C’est ce qui reste quand tout le reste est détruit. Quand la nuit n’est plus que le fond de la nuit. Quand le silence s’est retourné sur lui-même. Quand la mémoire fait mal sans parvenir à tuer. Quand les murs avancent à rebours. Quand on te libère mais que la vengeance devient ta prison.
Et pourtant elle vibre cette voix. Elle vibre comme si elle voulait que quelque chose se lève en toi. Quelque chose du corps inerte que tu as laissé là-bas. Quelque chose qui deviendrait un geste. Une pensée. Un mouvement. Un espoir ? Mais rien ne vient. Tu écoutes. Tu reconnais la voix de ton bourreau. Tu respires en elle. Tu ne bouges pas. La voix reste en toi, t’obsède. Tu es son prisonnier.