Où je confirmerais qu’un site historique fermé apporte bien plus qu’il n’y paraît.
Une forteresse de montagne datant du XVe siècle, un écrin médiéval, des paysages à couper le souffle. Heureusement le château est fermé, ouverture début juillet, quasiment seule sur le site je fais le tour du donjon, l’impression de déambuler dans un décor de film en attente de l’équipe de tournage, un film d’heroic fantasy à la Game of Thrones probablement.
Je suis assise sous un arbre où une table et quatre chaises semblent avoir été disposé pour les visiteurs qui se seraient trompés de dates ou d’horaires. Une famille arrive en SUV. Eh oui c’est fermé. Le père prend quelques photos du donjon, la mère insiste pour que leurs deux enfants sortent de la voiture, prendre l’air, se dégourdir les jambes, profiter de la richesse architecturale du site. Les deux pré-ados ne semblent pas déçu d’éviter une visite par un guide trop sympathique, trop versé sur les anecdotes et une pluie de dates qui ne leur disent rien de précis. L’incarnation en princesse et chevalier sera retardée, leurs smartphones faciliteront l’attente. La mère m’adresse un signe de tête sans parole je leur adresse un coucou de la main gauche, la main droite tenant une touffe de pissenlits ramassé juste avant. Fin de l’échange, ils repartent, des châteaux il y en a partout dans la région, leur mission sera atteinte dans l’heure suivante.
J’étale sur la table les feuilles de pissenlits que je viens de ramasser, les classe par taille, les superpose puis les enroule en boule pour la salade du dîner. Je sors ensuite mon paquet de post-it vert fluo et mon feutre noir. Je veux laisser un petit mot aux prochains visiteurs du site. J’hésite plusieurs minutes avant d’écrire « Les châtelains sont partis au Super U à demain ». Je dispose le post-it sur le panneau d’information. Je vais me rassoir. J’attends trente minutes. Des jardiniers arrivent, deux dans un pick-up. Ils descendent du véhicule une tondeuse à gazon plus grosse qu’eux, il est temps de repartir au galop à travers champs, ma chevelure au vent, semant des fleurs sur mon divin passage ou plutôt, je mets mon barda sur mon dos et je repars à pied chevelure sale et emmêlée, une culotte en train de sécher au vent sur un bâton comme étendard, direction le nord.
Où j’observe aux jumelles des mouflons corses importés devenus auvergnats et revendiquant fièrement leur territoire.
J’attends jumelles rivées sur les yeux. Je ne bougerais pas sans les avoir vus. Importés de Corse et ré-introduits dans les années 1970 ils sont aujourd’hui environ quatre cents à s’adonner à l’alpinisme. De vrais pros. Rien, je patiente en vidant mon dernier sachet de fruits secs, l’immensité du paysage devant mes yeux me fait oublier la baisse de la note de la France par les agences de notation anglo-saxonnes. Je me console comme je peux en les attendant, toujours rien, je ne dois pas les mériter au bout de deux heures d’attente, je comprends le message en finissant la noisette orpheline au fond de mon sachet. Je la mâche lentement en observant les rochers et leur cinquante nuances de gris et les pelouses subalpines juste en dessous d’un vert à l’intensité fluo. C’est ma journée de marche où je marcherais le moins, attendre est aussi un plaisir. Je patiente en observant des rapaces, deux marmottes et surtout ce vert intense de pelouses que jamais les petits bourgeois d’aucun pays ne pourront reproduire devant leur pavillon. C’est satisfaisant, une couleur exclusive pour un lieu spécifique.
Fin d’après-midi je ne suis plus seule, des couples, des familles, des petits groupes prennent position, équipés en apéro en grignotage et en jumelles pour assister au spectacle. Trente minutes plus tard les mouflons sont là. Incroyable. Il y a-t-il un horaire de lâcher de mouflons ? Est-il imprimé dans un guide que les mouflons arrivent exactement à 17h45 ?
De jeunes femmes court-vêtues caressant des carrosseries rutilantes chez un concessionnaire d’automobiles haut de gamme en récitant quelques arguments techniques, voilà des vidéos promotionnelles qu’on oserait plus faire. Et pourtant… Jusqu’à ces derniers jours la marque Lexus (division luxe de Toyota) publiait quotidiennement sur les réseaux sociaux chinois de très courtes vidéos de ce genre, avec une visibilité moyenne. Mais heureusement une femme de ménage, surnommée tante Lei, vient de bouleverser cette morne routine de communication en battant tous les records d’audience. L’un des vidéastes préposés à la production de ces vidéos médiocres s’est amusé la semaine dernière, par plaisanterie ou provocation, à filmer tante Lei qui passait la serpillère près d’une voiture du show-room. Il lui a demandé de vanter la voiture en lui faisant répéter quelques boniments approximatif. Tante Lei a joué le jeu très naïvement et maladroitement, mais avec un tel naturel et une telle sincérité que des milliers de « like » sont venus aussitôt encourager la réalisation d’autres clips sur le même principe. Et ça continue. Souvent tante Lei oublie son texte et une voix hors champ lui souffle la réplique ou corrige ses erreurs, ce qui accentue le ridicule de ces saynètes publicitaires dérisoires, sans que jamais elle ne se départisse de sa bonne volonté touchante.
Dans l’une des premières vidéos elle présente une valise d’accessoires offerte en bonus en annonçant fièrement que si vous achetez la valise elle vous offre la voiture. Parfois elle improvise et vante des qualités qu’aucun vendeur n’avait remarqué. Et pour cause. La ressemblance du pommeau changement de vitesse avec un ravioli, le fait qu’une manette quelconque puisse bouger dans toutes les directions, le nombre de voyants lumineux sur le tableau de bord. Autant de caractéristiques qui semblent ravir tante Lei, qui visiblement n’a jamais conduit. Et surtout, tante Lei a pris l’initiative d’un leitmotiv qu’aucun rédacteur d’agence n’aurait pu inventer : « 你们喜欢吗? ? » (Ni men xi huan ma ? / Est-ce que vous aimez bien ?). Terriblement banal, mais justement, et répété comme un refrain avec l’accent d’un dialecte provincial, cela finit par être un excellent slogan. « Vous avez vu tous ces boutons ! Est-ce que vous aimez bien ? ». « Vous avez vu comme ça brille ici ! Est-ce que vous aimez bien ? ». Puis elle conclut la séquence avec « 买车来俊展雷克萨斯来找我吧 ! » (Mai che lai Junzhan Lexus lai zhao wo ba ! / Venez me trouver et achetez cette voiture). Mais joindre le geste à la parole reste difficile quand on a du mal à mémoriser son texte, et le smiley « cœur » qu’elle esquisse avec les deux mains, bras ballants à hauteur du ventre plutôt qu’au niveau du cœur, paraît bien plus défaitiste et démoralisé que positif et motivant. Peu importe, ce sont les maladresses qui font l’authenticité, et le succès est au rendez-vous.
On peut s’étonner à première vue qu’une marque premium puisse faire de tante Lei son ambassadrice. Comment une femme de ménage pourrait-elle convaincre les acheteurs potentiels de voitures qui peuvent coûter plus de 100.000€ ? Bien sûr, on le sait, il n’est pas question de convaincre, mais simplement d’attirer l’attention. Et le contre-pied est maître en surprise, humour et séduction. Une brave dame en blouse grise à la place d’une jolie fille en mini-jupe. Le cliché est détourné et la probabilité déstabilisée. Le déséquilibre sonne comme une alarme qui active notre vigilance par la tension qu’il provoque. Tension, attention. Mais cela ne suffit pas. Dans une logique de promotion il reste nécessaire de convertir la curiosité du décalage en sympathie pour la marque. Tension, attention, promotion. Dans le cas de ces vidéos le bénéfice supposé pour Lexus est sans doute un rajeunissement de son image en mobilisant les codes esthétiques de Tik Tok. Pourtant les jeunes générations ne sont pas en mesure d’acheter une Lexus et il ne sert à rien de les séduire, sauf à parier sur une contagion dans les goûts. Reste l’hypothèse d’une manière de rassurer les véritables clients qui peuvent ainsi à bon compte s’estimer capable d’apprécier la voiture à son juste niveau en toute rationalité, bien au delà de la fantaisie béotienne des arguments de madame Lei, qui de toute évidence ne pourra jamais s’offrir cette voiture. Moquerie et mépris de classe en somme, car le premium est une affaire de standing. Et voilà la distinction habilement convertie en rationalité par contraste avec la naïveté. Magique ! Tout le monde like et reposte. Nous aussi malgré tout. Les voies du buzz sont impénétrables, et nous ne sommes décidément pas qualifiés pour une analyse de la stratégie marketing de Lexus ou de son concessionnaire chinois.
Mais alors que nous inspirent ces mini-vidéos Lexus ? Disons d’abord que personne n’ira prétendre qu’il y a là une critique de la publicité. C’est juste de la publicité. Subvertir les codes ou les contenus sans remettre en cause le contexte ne fait que brouiller les pistes et consolider le cadre, contrairement à ce que l’on prétend en général dans les expositions. On se souvient de Bingham Madsen, le personnage du second épisode de la première saison de « Black Mirror », dont la révolte spectaculaire remporte tous les suffrages d’un jeu télévisé et lui permet finalement de créer sa propre émission dans le monde qu’il contestait et dont il voulait sortir. Pour subvertir un système il faut d’abord vouloir le renverser, pas y participer. Les artistes devraient peut-être y réfléchir davantage.
photos : copies d’écran sur WeChat (impossible de partager les vidéos hors de WeChat, logique de plateforme oblige…) cf. brève compilation de seconde main trouvée sur YouKu : https://v.youku.com/v_show/id_XNjUxMDQxMDYyMA==.html?
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 14 novembre 2018
Je suis daltonienne, ce qui est assez rare chez les femmes. Les hommes possèdent un chromosome X et un chromosome Y, le gène anormal transmis génétiquement ne peut donc pas être compensé. Le froid de ce matin s’insinue sous ma jupe trop légère, mes jambes frissonnent, je ne pensais pas rester si longtemps dehors, je suis sortie faire des courses. Je ne travaille pas le lundi. Je n’avais pas prévu cet appel. J’ai l’habitude d’utiliser beaucoup d’adverbes dans mes phrases. Quand j’étais enfant je n’aimais pas la corde à sauter. Je préférais jouer aux billes avec les garçons. Je voudrais disparaître, devenir invisible, prisonnière de cette conversation que je n’arrive pas à interrompre. Je décroche dès que j’entends le téléphone sonner sans même regarder qui m’appelle, ça me joue des tours sans arrêt. Ses mots à lui déferlent, ses reproches, ses insistances, il me dit que je ne comprends pas, et moi pendant ce temps je cherche mes mots, je voudrais dire que ce n’est pas le moment, que je ne peux pas parler ainsi dans la rue, que je n’ai pas la force d’expliquer encore. Ma voix tremble, les phrases se coincent dans ma gorge, sortent maladroites, trop lentement, la gêne m’envahit, l’impression que les passants devinent, à mon air accablé, ce qui est en train de m’arriver. J’aime conduire les fenêtres grandes ouvertes en écoutant la musique très fort pour lutter contre le bruit du vent et du moteur. Je voudrais fuir, raccrocher, mais je n’y parviens pas. Mes amies me soutiennent, mais je n’arrive pas à tout leur dire. Je reste immobile, la main crispée sur le téléphone, les yeux fixés sur le sol sale, ce trottoir que le soleil rasant rend encore plus laid, les papiers gras, qui renforcent ma gêne. Au cinéma, même quand un film me déplait, je n’arrive pas à sortir de la salle. Je répète que non, ce n’est pas possible, ce n’est pas si simple. Je n’arrive pas à comprendre le sens des dictons et proverbes les plus courants. À chaque fois, je comprends leur sens différemment des autres. Pierre quiroule n’amasse pas mousse, signifie par exemple qu’on ne s’enrichit pas en changeant trop souvent d’état, de métier, de lieu, mais je le comprends tout autrement parce que je n’accorde pas la même valeur à la mousse qui pour moi a un aspect négatif. Au tennis, je fais durer l’échange le plus longtemps pour fatiguer mon adversaire, mais quand il faut monter au filet, c’est plus difficile. J’ai les jambes coupées, le souffle court. Je voudrais être ailleurs, rejoindre la foule. Je suis à découvert, et tout mon corps répète en silence que je ne veux plus de ça, je voudrais que tout s’arrête.
Nous sommes sur la passerelle au dessus du second magasin « Beer Lady » à Shanghai. Le premier se trouve à 500 m. d’ici sur la rue Fahuazen, et le troisième dans un autre quartier, près de la station de métro Xinzha Road. Nous allons vous raconter ici l’histoire de Zhang Yindi. Voici donc une petite fable sur la sérendipité, qui est l’art de trouver ce que l’on ne cherchait pas.
Il était une fois une bonne dame shanghaïenne endormie derrière son photocopieur au fond de sa petite épicerie de Fahuazhen Lu. Nous nous souvenons l’avoir réveillée plusieurs fois, toujours souriante et joviale, pour photocopier le passeport d’un ami artiste invité. Il fallait parfois attendre que le photocopieur se réveille aussi, et chauffe un peu avant de s’activer.
À l’époque nous accueillions des artistes pour l’école offshore et nous les logions dans un petit studio à Xingguo Lu. A chaque fois qu’un artiste arrivait à Shanghai il fallait passer l’enregistrer au commissariat, et le commissariat de police du quartier est situé à Fahuazhen Lu. Généralement les étrangers qui se présentent au guichet d’enregistrement n’ont pas pensé à prendre des photocopies de leur passeport, et l’agent de police à l’accueil leur indique une petite boutique face au commissariat pour aller faire une copie. C’était la petite épicerie de Madame Zhang Yindi.
Madame Zhang Yindi avait ouvert depuis longtemps une petite épicerie qui devait faire environ 12m2. Très vite elle avait posé sur son comptoir une photocopieuse afin de rendre service aux étrangers venu s’enregistrer au commissariat voisin. Il n’était pas rare que ces clients de passage achètent une boisson, et assez souvent une bière.
Un jour en attendant que la photocopieuse se ranime nous avons remarqué qu’il y avait un bon choix de bières différentes, au milieu du fouillis des milles produits d’une épicerie de quartier. Quelques mois plus tard le choix avait encore augmenté et nous remarquions qu’une petite table ronde et trois tabourets en bois vernis dans un style pseudo rustique avaient remplacé un rayonnage de produits ménagers. Une autre fois nous constations que la variété des bières disponibles devenait vraiment très étonnante.
Les visiteurs étrangers qui remarquaient comme nous ce choix inhabituel de bière ne connaissaient pas le nom de madame Zhang Yindi, ou ne pouvaient pas le mémoriser. Quelqu’un la surnomma Beer Lady, et cela amusa Zhang Yindi qui par ailleurs aimait bien la bière et avait évidemment remarqué que ses bières lui attiraient des amis et des clients. C’est ainsi que madame Zhang Yindi devint Beer Lady.
Quand madame Zhang Yindi décida d’ajouter deux tables pseudo-bavaroises au milieu de l’épicerie elle se trouva un peu à l’étroit dans sa boutique minuscule. A l’époque elle avait déjà abandonné le commerce de l’épicerie pour ne plus vendre que des bières, mais il devenait évident que l’espace ne lui permettrait pas d’aller au delà des 200 marques de bières qu’elle proposait.
C’est alors que madame Zhang Yindi pu saisir l’opportunité de louer un grand local juste à côté de sa boutique de Fahuazhen Lu afin d’ouvrir un véritable supermarché dédié à la bière. Tout naturellement elle choisi d’utiliser son surnom de Beer Lady comme enseigne du nouveau magasin. De 200 types de bières elle pu ainsi passer rapidement à 1 570 bières différentes.
L’originalité non préméditée du concept de Lady Beer fut de proposer un très grand choix de bières ailleurs que dans un bar. Elle est la première à Shanghai à avoir commencé à vendre en magasin des bières artisanales provenant de plus de 40 pays différents. La combinaison de rayonnages en self-service et de tables où s’installer pour boire et bavarder entre amis semble évidente et banale mais c’est en réalité une sorte d’innovation. L’ambiance clinique d’un supermarché avec sol carrelé, néons industriels et armoires réfrigérées aux portes vitrées n’a rien à voir avec l’ambiance sombre et feutrées des tavernes et autres pubs ordinaires. Les prix sont beaucoup plus abordables que dans un bar. Cela fit l’originalité et sans doute le succès de Beer Lady.
Les problèmes de voisinage causés par le bruit des clients bavardant ou chahutant sur le trottoir transformé en terrasse avec quelques tables et chaises ont obligé madame Zhang à chercher un autre local qui puisse rester ouvert le soir, et c’est celui devant lequel nous sommes, près d’un métro aérien et d’une autoroute dont le vacarme couvre les éclats de voix et les rires des buveurs. Emportée dans son élan par le succès, Beer Lady a ensuite ouvert encore trois autres points de vente à Shanghai, de plus en plus grands.
Toute fable a une morale, mais il n’est pas question pour nous de faire l’apologie du capitalisme. Nous ne chantons pas les louanges du succès commercial de Beer Lady, même si nous ne renions pas un certain éloge de la libre entreprise. Nous ne rêvons pas de voir bientôt autant de Beer Lady que de Starbuck… Ce n’est pas l’obsession du profit qui a guidé Madame Zhang Yindi. Elle a fait ce qu’elle souhaitait faire. Elle a suivi ses intuitions mais surtout son plaisir. Elle aimait simplement la bière et buvait volontiers. Elle était heureuse de partager son plaisir et de se faire des amis avec les défis de buveurs dont elle sortait toujours vainqueur. Madame Zhang Yindi a l’habitude de dire qu’elle aime la bière plus que sa vie, et que la bière contient tout ce qu’elle veut dire et tout ce qu’elle ne peut pas dire.
S’il y a une morale c’est celle de l’opportunisme comme intelligence de la situation.
Texte lu à deux voix, en chinois et en français, avec un petit haut-parleur de guide touristique, le 26 mai 2018, à Shanghai sur la passerelle piétonne au dessus de l’avenue Yan’an, sous l’autoroute et la voie aérienne des lignes 3 et 4 du métro, à l’invitation de Gabrielle d’Alessandro dans le cadre de l’après-midi « Le pont que je prends tous les matins », avec Killian Cahier, Yasmine El Amri, Lang Gancao, Angeline Girard, Pauline Lecerf, Léopold Prudon, Alisson Schmitt.
vue du 5ème Beer Lady à Songjiang, dans la banlieue de Shanghai.
Aujourd’hui, après la crise du Covid et le confinement de Shanghai les trois magasins Beer Lady que nous connaissions sont fermés. Il semble que deux autres sont encore ouverts, celui de Suzhou Creek et celui de Songjiang.
(Ayant lu avec son attention habituelle ma « Planète ») — Lawrence Krauser me signale n’avoir pas connaissance que quiconque ait jamais prétendu que la terre était une orange. Éluard, me rappelle-t-il, a écrit que la terre était bleue comme une orange. Ce qui n’est pas tout à fait pareil, je le reconnais. Éluard a écrit cela et un chatbot sans doute pourrait l’écrire aussi. Pour Éluard ce devait avoir un sens profond. Pour le chatbot c’est moins sûr. L’idée de « sens profond » en général fait doucement rigoler. Comme lorsque Johnny Hallyday proclamait que son intérêt pour l’histoire d’Hamlet devait avoir un sens profond. J’ai aimé l’histoire d’Hamlet, disait-il. Je ne sais pas exactement pourquoi. Puis : Il y a certainement des raisons, des raisons profondes. Le pauvre Johnny avait été abandonné et renié par son père, aussi dans sa grandiose simplicité n’avait-il pas nécessairement tort. Et assurément il avait raison de conclure : (lugubre) Mais c’est sans importance.
Ce qui en a : L’écriture automatique, l’écriture automatisée — sont choses bien différentes. Le comment, le pourquoi. Le choix dans les deux cas est possible, en seconde lecture. La loi sera, ou ne sera pas adoptée. Juge et maître de toi-même. La bonne blague. WSB. : Couper les lignes-temps / EZ+AB : Nous autres, oranges mécaniques / 2HB : Celluloid pictures of living — analogies parties en fumée.
Tintin a son orange bleue — la ligne claire : un programme de gouvernement ? Je demande à la machine si orange est invariable. Bien mal m’en a pris.
Là débute véritablement notre histoire. (Me lire, idem qu’avec Wagner, on peut s’embarquer pour les neuf heures de représentation mais aussi s’en tenir aux ouvertures et préludes — dans le cas présent, alors que nous nous tenons ensemble sur le seuil, soyez prévenu : Vous qui entrez ici, abandonnez toute espérance.) C’est que j’ai mal jugé la machine. (Oublié la leçon de Tintin…) J’ai omis de lui tracer une ligne claire. (Et qu’orange pouvait être bleu ?) Au lieu de lui demander : est-ce qu’orange est invariable ? (ou de me montrer plus précis encore) J’ai tapé : orange.
Virgile exposant à Dante sa Théorie de l’Information (Gustave Doré)
J’ai tapé : orange. Bien mal m’en a pris. Vous qui entrez ici, et cetera. Lien sponsorisé : Orange.fr / Portail Orange / Site officiel™ Je ne vais pas m’émouvoir pour si peu. On est en 2025, on paye pour paraître le premier, c’est bien marqué : « Sponsorisé ». C’est clair. C’est net. C’est bien. Tout au plus pourrait-on objecter que ça prend un peu de place : Orange-Espace client, Les Offres du Moment (avec majuscules), Boutique en ligne Orange, Orange-Mobiles, Orange-Forfaits, pas moins de cinq subdivisions mangeant une portion non négligeable de la plus généreuse hauteur d’écran. Le deuxième lien (principal) proposé n’est pas sponsorisé : Portail Orange / Offres Mobiles, Internet, TV, Actu & Accès, et cetera. On se demande pourquoi ils ont payé pour le premier puisque c’est le même, sauf les subdivisions, qui prennent aussi pas mal de place. Le troisième lien sur la page c’est : Boutique Orange. Le quatrième : Orange professionnels. Puis vient un plan (ça prend de la place) et trois adresses de (vraies) boutiques Orange (ça prend de la place). Le sixième lien à proprement parler c’est : messagerie Orange. Le septième : site institutionnel d’Orange (en gros, l’équivalent virtuel du siège social de l’entreprise). Lecteur attentif, qui peut-être a négligé l’injonction d’abandonner tout espoir au moment de me suivre, tu auras noté, avec un frisson d’anticipation, que j’ai pour l’heure passé sous silence le lien numéro cinq — se pourrait-il qu’il ne participe pas de la même série ? Cela se peut et c’est le cas. Il s’agit du site officiel de la municipalité d’Orange. Pas forcément votre ville préférée. Moi je ne la déteste pas car il se trouve qu’une personne que j’aime, et avec qui j’ai beaucoup écrit, à quatre mains comme on dit, y tient avec son mari — j’ignore si on tient un commerce à quatre mains ?— une librairie : L’Orange Bleue. Qu’on y ait ou non des attaches, la présence, virtuelle, sur la page, d’une véritable communauté humaine, fût-elle le terrain de jeu de toutes les nuances possibles de l’extrême droite, pourrait nous être un réconfort… Cela se pourrait, oui, si la page suivante de ma recherche Google, une fois ouverte, ne s’avérait pas encore plus exclusivement dédiée au constat de l’omniprésence algorithmique de la société Orange.
Des pages et des pages…
L’éléphant dans la pièce : nulle trace, nulle part, ne serait-ce que de l’existence de la couleur orange. Ni du fruit, d’ailleurs. Une couleur a disparu. Pour le fruit, à la limite, nous pourrions invoquer le déclin de la biodiversité. Mais le fruit et la couleur. Comme un anéantissement simultané de l’œuf et de la poule. Ainsi qu’aime à le répéter Donald Trump, qu’on dit être orange : c’est triste. Saaaad… La couleur est là, partout même, se manifeste en tant que fond pour un logo. Logo omniprésent, ce sera clair pour tout le monde. Je la vois au sens où je la reconnais, et je le reconnais parce que je l’ai connue. Je l’ai connue du temps où cette couleur avait encore un nom. Ce n’est plus le cas. Il existe un nom : orange. Et il y a une couleur, omniprésente sur ces pages, ces écrans, qui, dans le monde où j’ai longtemps vécu, était nommée. Il n’y a plus de couleur orange.
I. R. L. !
Ça rit au fond de la salle. Technophobe que je suis, n’ai-je donc pas connaissance de ces onglets et menus déroulants ou à tiroirs, conçus pour me réorienter en fonction de ce que je cherche réellement ? Se pourrait-il qu’en fait, vous vouliez plutôt parler du fruit ? Ou de ce Guillaume d’Orange à l’origine de l’indépendance des Pays-Bas ? ou de son homonyme et parent qui, avec la reine Anne, changea un siècle plus tard l’histoire de l’Angleterre ? ou de l’ordre protestant d’Orange, en Irlande du Nord ? ou de cet autre prince d’Orange qui, au Moyen Âge, écrivit de si belles poésies ?… (2 ou 3 mots suffisent d’ordinaire) … ou, qui sait, peut-être encore l’objet de votre recherche est-il la couleur orange ? Mais non. Rien de tout ça ne m’est proposé. Des onglets sont bien présents, qui me déclinent à nouveau « Espace clients » « Service technique » « Messagerie Orange », etc. Des menus se déroulent à satiété, partout où se prend à errer le curseur de ma machine, me chantant toujours la même chanson : « Accueil professionnels », « Accueil particuliers », « Abonnements et promotions » — pas l’ombre d’un tiroir où se cacherait la couleur orange. Pour le reste : — les princes — les poètes — les orangistes et leurs bûchers — et l’état d’Afrique du Sud, et le Stepford californien d’Orange County, POUR LE RESTE, ai-je dit, JE sais où chercher. Tel est le privilège du sachant sachant sacher. POUR LES AUTRES : circulez. (Quel bien cela vous ferait-il d’apercevoir que ces choses et ces gens ont laissé quelque trace dans notre culture bourgeoise occidentale obsolète, blablabla ?) POUR TOUS : Il est de mon triste devoir de l’annoncer aujourd’hui, LA COULEUR ORANGE n’est plus.
Bonne nouvelle : la France est, pour une fois, à la pointe de l’innovation. Orange étant une entreprise française, on peut spéculer (ça, on le peut toujours) que notre pays est le premier, et à ce jour peut-être même le seul, où la couleur orange ait disparu — mais la couleur bleue ? Français, encore un effort !
Quelque part en France
Ce n’est pas tout d’avoir fait disparaître jusqu’à la série Orange is the new black, à l’occasion de cette Saint-Barthelémy corporate de la couleur orange. Je voudrais dire un mot du fruit. Après tout, le fruit aussi, l’orange, a disparu. Il subsistait dans mon enfance sous forme d’arôme. Tang, la boisson des conquérants de la Lune. Puis vint le bio. Le fruit est revenu, puis reparti. On le cherchera en vain, sur Mars : absent des bases de données. Non, absent des suggestions — on ne la cherchera simplement pas, l’orange.
Parlons, enfin, de l’orange mécanique. Pourquoi ? Je sais exactement pourquoi. Comment écrire sur l’orange, ou surtout jouer avec le mot « orange » (même vidé de son sens et de son suc) sans succomber à la facilité de caser à un moment ou à un autre cette fameuse « orange mécanique » qui sonne si bien ? qui claque, selon l’expression désormais consacrée ? (De même que l’original anglais : Clockwork Orange.) Réponse : on ne peut pas. Je le sais : j’ai essayé, mais je n’y tiens plus — pire que l’orange bleue, à l’origine de tous ces tracas. L’orange mécanique c’est le pantin saignant de la technocratie, étatique ou entrepreneuriale, qu’importe, la jeunesse pleine de jus et de peps en apparence, gueularde, violente, mais dont, en tendant l’oreille, on peut entendre grincer les rouages soigneusement réglés par la Machine de Contrôle. (La fameuse…) Chez Stanley Kubrick c’est une nouvelle ligne de streetwear adaptée à l’ultraviolence pas encore filmée au portable, pour Anthony Burgess c’est la négation du libre-arbitre, la culture de l’excuse qui n’épargne pas mais rabaisse : l’idiot reconditionné. Burgess était catholique. Il croyait que le choix, au début, avait la forme d’un fruit.
Sans légende
Qui a volé l’orange ? Ne reste que l’Orange du marchand. Triomphe final de la chansonnette aphasique, l’univers ne s’achèvera pour nous ni par un bang ni par un soupir, mais par une ritournelle pas forcément bien composée servant de bande son à une scène de destruction universelle, parce que créée par la machine sur la base d’une synthèse de toutes les scènes de destruction précédemment imaginées, les images défilant au ralenti. Les mots se seront fait rares, marques déposées. Qui a volé, a volé, a volé, a volé, a volé, a volé l’ * Qui a volé, a volé, a volé, a volé, a volé, a volé l’ * du marchand ? Seule, la chanson favorite de Marguerite Duras surnagera. Par accident. Capri et mon premier amour une fois privatisés, il ne restera que : « c’est fini ».
Erratum (cherchez l’intruse)
Il n’y a plus de couleur orange. D’autres suivront, d’autres couleurs perdront leurs mots, pas juste des couleurs mais aussi d’autres notions sans valeur suffisante sur le marché — car dans cette affaire ce ne sont pas les mots qui disparaissent : les mots seront toujours là mais à la façon des loups de Vyssotski courant dans une seule direction, entre des lignes rouges — le rouge reste à ce jour une couleur — jusqu’à finir en descentes de lit. (Les gens ne lisent plus que pour s’endormir, vous avez remarqué ?) Non, ce n’est rien de si grave : le sens. Le commun pas tout à fait commun. C’est un peu grave, en fait, quand on y pense. Mais je ne désespère pas. J’ai la vision, comme aime à le dire ma fille.
Dans ma vision, il n’y a plus de couleur orange. Ça, ça ne change pas. Je marche dans un champ de ruines — un champ de ruines sémantique, j’imagine — et, il ne faut pas se mentir, je suis pas mal désespéré. Dans la nuit brûle un feu, autour duquel se réchauffent Marguerite Duras et Johnny Hallyday. Duras, un gros casque sur les oreilles, écoute Herbert Léonard. Elle ne m’entend pas, aussi je demande à Johnny Hallyday, habillé de cuir et de peaux comme pour cette tournée encore plus ridicule que d’habitude dans les années 1980, inspirée par Mad Max, ce qu’il fait là. Je lis. Je me dis qu’il a bien le droit de se prendre pour Hamlet, avec tous les efforts qu’il a fait pour mourir sur scène, afin que ses fans le dévorent comme Dyonisos. Mais tout ne tourne pas toujours comme on veut. Je décide de lui laisser le dernier mot. Je demande : Bon, vu que depuis la disparition de la couleur orange et du reste, je n’ai plus trop foi en rien — est-ce que par hasard vous auriez une idée du secret de l’humanité et tout ça, et de comment tout reconstruire ? Il dit : Je vais essayer de vous raconter cette histoire. Comme je l’ai ressentie, moi. Et vous la ressentirez, comme vous voudrez. Vous.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 2 octobre 2018
Je regarde devant moi sans vraiment regarder. Je me répète que ma retraite est petite et qu’il faut compter, mesurer, faire durer chaque chose. Je n’ai pas honte, je m’en sors avec ce que j’ai, j’ai toujours appris à me débrouiller, à me contenter aussi. Je vais faire le marché à Belleville, le mardi et le vendredi. Je garde les tickets de caisse dans une boîte en fer. On m’a toujours appelé “le petit”. À soixante-dix ans, ça ne change plus rien. Mes cheveux ont blanchi depuis longtemps, le sommet de mon crâne s’est dégarni, j’ai appris à ne plus y penser. Je sens le vent d’octobre, je baisse un peu la tête, je ne veux pas trop attirer l’attention ni me faire remarquer. J’ai toujours été discret, timide, c’est ma nature. Pourtant, quand je rencontre dans le quartier un ancien du pays, nous parlons longtemps,comme si le temps n’avait pas passé. Mon accent, je ne l’ai jamais perdu. Ma foi m’accompagne, c’est un soutien. Je n’ai pas beaucoup de photos de moi jeune. Je ferme parfois les yeux pour laisser venir les images, et je revois Tunis. Les rues poussiéreuses de mon enfance. J’entends mon père me parler d’avenir. Je me souviens de mon métier de couvreur, les journées longues, les soirs où je rentrais brisé du travail. Je n’ai pas oublié la fatigue, elle est encore là dans mon dos, dans mes mains, dans ma respiration, mais je n’en veux à personne. Je souris en voyant passer un pigeon qui s’approche du banc, avec sa démarche claudicante. Je me dis que ce sont ces petites choses qui me tiennent encore. Je marche doucement, comme si chaque pas pouvait me rappeler une épreuve. Je ne parle pas beaucoup, je garde mes pensées en moi, mais parfois je voudrais qu’on les entende, qu’on sache que j’existe, que j’ai tenu malgré tout ce que j’ai traversé. Je sens encore dans mes gestes une maladresse d’enfant, une manière de m’asseoir trop raide, une façon de baisser les yeux, une retenue qui ne m’a jamais quitté, et pourtant je sais que j’ai vieilli, je le vois bien dans les reflets des vitrines des commerçants, mes cheveux gris, mon allure un peu voûtée, mais au fond de moi je reste le même, je garde cet éclat fragile qui ne m’a jamais quitté. J’ai encore en moi cette naïveté dont se moquait gentiment ma mère, une manière de regarder le monde avec des yeux un peu étonnés.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 21 septembre 2018
Je porte rarement mes cheveux lâchés, j’ai besoin qu’ils soient relevés, disciplinés, comme si je tenais à mettre un peu d’ordre dans le désordre de ma tête. J’aime le regard que portent les filles sur moi dans la rue, mais je préfère la caresse d’un homme. J’aime danser comme j’aime courir pour me vider la tête. Dans les fêtes, j’aime me déguiser. Je peux rester ainsi des heures, casque sur les oreilles, à écouter la voix d’un ami ou une chanson en boucle. Je n’aime pas qu’on croie que je m’ennuie. Je suis absorbée. J’aime beaucoup les voyages, je suis attirée par les pays asiatiques, le Vietnam, le Cambodge, j’y suis allée à plusieurs reprises. Le matin, au petit-déjeuner, j’aime la confiture de fruits rouges sur mes tartines de pain. La confiture, cela me rappelle mes vacances chez mes grands-parents dans la Creuse. Le cuir de mon blouson me protège. J’ai le réflexe de croiser les jambes et de pencher la tête. Je me sens parfois observée sans lever les yeux. Le lobe de mon oreille est attaché, on m’a dit que c’est un trait génétique récessif. Les bruits de la rue me parviennent comme un fond sonore déformé. J’ai toujours besoin de musique, c’est comme un rempart, un écran qui me garde à distance du monde. Je déteste quand on m’interrompt pour demander l’heure ou une cigarette. Je crois deviner les regards posés sur moi, sans chercher à les confirmer. J’ai grandi en me méfiant des silences dans les conversations. J’aime les applications qui gardent trace de mes déplacements, comme si mon téléphone écrivait mon journal intime à ma place. Je note parfois des idées dans l’application Bloc-notes mais je les efface avant de me coucher le soir. Je peux rester immobile longtemps sans éprouver d’impatience. J’aime sentir le vent sur mon visage, cela me donne la chair de poule. Sans mes lunettes je me sens nue. Les bancs sont des refuges temporaires, comme les arrêts de bus où je n’attends personne. Je n’aime pas qu’on devine ce que j’écoute. Quand j’étais enfant, j’imaginais avoir des enfants et j’avais décidé de leur prénom. Aujourd’hui j’ai bien changé sur la vie en couple, je vis mieux avec mes colocataires. J’ai parfois envie de disparaître dans la foule, comme si mon corps pouvait se dissoudre dans le bruit. Je crois que mon visage ne reflète pas ce que je pense vraiment.
Boulevard de la Villette, Paris 10ᵉ, le 21 septembre 2018
Je fume une cigarette chaque fois que je cherche à ralentir le temps. J’ai toujours un mouchoir en tissu dans la poche de mon pantalon. J’aime ma femme mais je ne peux pas m’empêcher de regarder les femmes que je croise dans la rue à la dérobée. C’est plus fort que moi, je les imagine nues ou j’essaie de deviner le son de leur gémissement au moment de faire l’amour. Le banc est pour moi un poste d’observation, jamais un lieu de repos. Mes cheveux gris ne me gênent pas, j’y vois une forme de maturité. Je n’aime pas qu’on m’interrompe dans mes pensées. Quand j’étais enfant, je jouais au football mais j’en garde de mauvais souvenirs. Cela ne m’empêche pas de regarder régulièrement les matchs à la télévision et de supporter Fenerbahçe. Je me méfie de mes propres élans, préfère la retenue. Je m’assois à l’extrémité des bancs pour garder un espace entre moi et les autres. Je n’aime pas le son de ma voix, mais les rares fois où je dois parler dans ma langue maternelle, j’ai l’impression que son timbre n’est pas le même, il sonne différemment, et cela me plait. Je garde mon téléphone dans la poche intérieure de mon manteau, je ne le consulte presque jamais dehors. J’aime le contact de la cigarette entre mes doigts, le geste répété m’apaise. Je ne parle pas aux inconnus. Je me surprends pourtant à observer ceux qui partagent l’espace. J’ai une cicatrice sous l’œil droit qui rend mon visage plus dur que je ne suis. Je ne suis pas sûr de ce que je cherche en me retournant. Je regarde sans intention, mais je regarde quand même. J’ai souvent l’impression d’être invisible. La fumée me protège, comme un rideau. Je reste silencieux, toujours. Je me dis que la vie est faite d’occasions manquées. Je n’ai jamais su aborder quelqu’un sans raison précise. Je crois que mes yeux trahissent ce que je retiens de dire. Je pourrais rester longtemps assis à côté de quelqu’un sans prononcer un mot. J’aime l’élégance discrète, celle qu’on remarque à peine. Je m’habille toujours de sombre. Je porte des chaussettes noires. Je pense souvent à mon père, il ne souriait jamais en public. Je suis de ceux qui préfèrent la nuit. Je fume lentement, comme si chaque bouffée était une manière de retarder la fin. L’été, l’ombre des arbres dessine sur les trottoirs des motifs qui me rappellent les tapis de ma maison d’enfance.
Le samedi 16 août TINA a marché. À Paris, à La Martinique, à Albi, à La Ciotat, au col de Menée
Paris
TINA démarre à 8h30 Porte de Vincennes, sur le boulevard des Maréchaux pour une révolution autour de Paris (34 kilomètres), de l’Est vers le Nord. Une marche révolutionnaire un jour de canicule, mais finalement petit vent frais le matin. Pendant la marche TINA se demande si la rentrée sociale, politique et climatique sera un peu comme les autres, agitée mais sans véritables conséquences ou si quelque chose d’un peu plus fort pourrait dépasser les indignations habituelles. TINA prend des photos, ralentissement du rythme de marche.
TINA compte les Portes, lit et s’interroge quelques secondes sur les noms des Maréchaux (c’est à Valenciennes que les avenues qui tournent autour de la ville portent des noms de peintres ?*). Pas ici. TINA parle de la M25 (Ian Sinclair, London Orbital), des artistes qui marchent, des marcheurs, TINA tombe d’accord avec elle-même sur l’urgence de vider les villes des voitures mais aussi désormais des trottinettes électriques et des vélos électriques aux pneus démesurés qui foncent à 60km/heure. Les urbains ne veulent pas marcher. Un problème démesuré de mobilité de plus.
La marche TINA à Paris était Top
La Ciotat
Bruit de fond Sortir pour faire un tour, pour quitter la maison, chasser les idées qui tournent en rond, qui obsèdent. Sortir de soi, en quelque sorte. Faire un tour. Ce n’est pas le tour de Paris par le boulevard des Maréchaux. C’est à La Ciotat, le tour du parc du Mugel. En montant la colline qui permet d’accéder au parc, on peut apercevoir, dans le port de la ville, les grands portiques, et les différentes grues des chantiers navals, impressionnants appareils de levage et de manutention réservés aux très lourdes charges. Le contraste paraît saisissant entre l’espace naturel qu’on traverse et ce territoire industriel qui a changé avec les années. Ouvert en 1849, le chantier naval de La Ciotat a fermé en 1989. Il a produit des navires d’exception aux dimensions considérables étant donné la taille du port (le Narval, le Danube, l’Ava, le Blois, l’Atlantic Star, le Ville de La Ciotat, l’Alceste, le Bonaparte, le Périclès, le Guienne, l’Impératrice, L’Anadyr, le Chili, l’Australien, le Laos, l’Annam, l’Atlantique, l’André Lebon, le SS Commissaire Ramel, le Mariette Pacha, le Mitydjien, et La Marseillaise). Il est aujourd’hui le lieu d’entretien de yachts de luxe. Changement d’époque. Sur le chemin, on remarque deux types de cendrier. Un cendrier semblable à un bac à fleurs mais sur lequel il est écrit cendrier, pour qu’on ne se trompe pas. Il sert de poubelle cependant. Et un cendrier de vote. Sur l’affiche qui explique ce que c’est, on nous informe qu’un mégot pollue 500 litres d’eau. Ce cendrier en métal jaune propose deux bacs pour jeter ses mégots. À gauche pour ceux qui préfèrent écouter Les cigales. À droite pour ceux qui préfèrent écouter JUL. À vous de voter ! Quelques mètres avant l’entrée du parc, une vieille bâtisse sur laquelle a été peint il y a longtemps déjà une enseigne qui indique l’entrée de LA FONDATION DE LA FÊTE DES MÈRES (sous le patronage des Unions d’Associations Familiales. On a souvent tendance à réduire la fête des Mères à une célébration pétainiste. La fête des Mères, instaurée officiellement en 1926, est sauvée à la Libération et devient rapidement une fête officielle sous la IVᵉ République, portée par une politique nataliste d’État visant à restaurer le tissu social et démographique après la Seconde Guerre mondiale. Elle survit ensuite sous la Ve République, s’adaptant aux évolutions familiales et sociétales, désormais transformée en campagne publicitaire. Le parc du Mugel est un jardin remarquable. C’est un label, mais c’est vrai qu’il est beau. Naturellement protégé du mistral et des embruns par l’imposant massif du bec de l’Aigle, la dont la roche de couleur rouge, qu’on nomme poudingue, est une roche sédimentaire consolidée, composée de débris rocheux de forme très arrondie, comme un agglomérat de galets. « À l’extrémité du golfe, écrit Alphonse de Lamartine, trois énormes rochers s’élèvent sans bases sur les flots ; de formes bizarres, arrondis comme des cailloux, polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des montagnes : jeux gigantesques d’un océan primitif dont nos mers ne sont sans doute qu’une faible image. » Entre mer et collines, ombre et lumière, on déambule entre de très nombreuses plantes méditerranéennes adaptées au sol siliceux : figuiers de Barbarie, arbousiers, cactus, plantes aromatiques, chênes-lièges, châtaigniers, palmiers, bambous, plantes aromatiques et plantes tropicales comme l’oiseau du paradis. À mi-parcours, les murs d’une grande maison à deux niveaux, volets fermés, ouvertures protégées, sont entièrement recouverts de fresques murales, de tags et de graffs. Impossible de savoir pourquoi cette demeure est ainsi laissée à l’abandon. Sur le plan, elle est appelée Villa Bronzo, du nom de l’homme qui a acheté la propriété en 1947 et a fait construire la maison en 1948. Au sommet du parc, une ancienne bastide avec un centre d’initiation à l’environnement, fermé ce samedi, œuvre habituellement à la protection du littoral. Une belle vue sur l’île Verte qui se découpe en contre-jour, et l’anse du Sec sous les flancs imposants du bec de l’Aigle. Le tour est bouclé. Un petit tour et puis voilà. Le tour est joué. On peut rentrer chez soi. On a mis de côté, le temps d’une marche matinale, le sud de l’Europe accablé par les flammes et une chaleur extrême, le sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine, la promotion d’un prêtre, condamné pour viol sur mineur par l’archevêque de Toulouse, le bilan des pluies diluviennes les plus meurtrières au Pakistan, le projet de développement d’une colonie juive stratégique à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie, territoire occupé par Israël de façon illégale depuis 1967, les bombardements sur la ville de Gaza. On les a mis de côté, non pour les oublier, mais pour parvenir à supporter, au quotidien, cette pression de l’actualité, « l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire » des journaux, que regrette Georges Perec, lui préférant « le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel ».
Martinique, Savane des pétrifications
* Après le démantèlement des murailles médiévales à la fin du XIXe siècle, Valenciennes, a donné à ses boulevards le nom des plus grands artistes qui y sont nés, en particulier le chroniqueur Jean Froissart, le peintre Jean Clouet, l’évêque Antoine de Haynin, le peintre Antoine Watteau, (1684-1721), les peintres Louis Cattiaux (1904-1953) et Florent Méreau (1892-1953), le peintre Olivier Le May (1734-1797), le peintre Jean-Baptiste Pater, le peintre et dessinateur Charles Eisen, le peintre et sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux, le paysagiste et aquarelliste Henri Harpignies, ainsi que le peintre Arthur Edmond Guillez, qui a une rue à son nom. »
Col de Menée
Réveillé tôt le 16, j’ai pensé à Jacques Ellul (un podcast écouté la veille) évoquant l‘impossible – non comme limite mais comme espace. Magnifique. Parti de Grenoble, j’étais au Col de Menée dans le sud Vercors à 7h d’où j’ai suivi une ligne de crête en direction du nord-ouest. A 8h je notais – si Margaret avait été un peu curieuse de ce qu’elle disait elle aurait su – qu’en les niant – elle affirmait les alternatives. Je me suis arrêté souvent d’ombrage en ombrage, quand il y en avait, relisant le physicien Carlo Rovelli découvert dans la semaine : Et si le temps n’existait pas ? Il écrit par exemple : le temps n’est pas un contenant absolu dans lequel les objets évoluent, le temps est propre à chaque objet et dépend de son mouvement et puis un peu plus loin : le temps est un effet de notre ignorance des détails du monde. Je m’arrête, vue panoramique sur le Mt Aiguille qui se découpe sur un fond de brume, en me retournant j’aperçois la silhouette grise de nombreux résineux décharnés, morts du réchauffement ou de maladie. Le retour sous la chaleur écrasante de l’après midi est lent. Bien que me sois retourné assez souvent pour imprimer dans ma mémoire quelque chose du retour (il y a encore des itinéraires non balisés, heureusement). A un moment j’hésite assez longtemps, la pente accueillante devant moi est trompeuse, j’avance un peu, puis fais marche arrière. Je comprends qu’il faut continuer là où la ligne de crête s’estompe dans le vide. Pas de difficulté particulière, sinon que le relief chahuté trouble la perception du passage. La bonne direction est contre-intuitive. Retour au col à 17h. Rentré dans la marmite grenobloise, alors que j’étais parti dans l’idée de convertir mes notes en texte, mon corps me refuse un retour à l’ordinateur. Je l’écoute. Le temps n’existe pas.
(textes et images par Pierre Ménard, DeYi Studio, Christine Lapostolle, Éric Arlix, Élisabeth Sierra, François Deck)