« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1668
La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure. Un Agneau se désaltérait Dans le courant d’une onde pure. Un Loup survient à jeun qui cherchait aventure, Et que la faim en ces lieux attirait. « Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ? Dit cet animal plein de rage : Tu seras châtié de ta témérité. — Sire, répond l’Agneau, que votre Majesté Ne se mette pas en colère ; Mais plutôt qu’elle considère Que je me vas désaltérant Dans le courant, Plus de vingt pas au-dessous d’Elle, Et que par conséquent, en aucune façon, Je ne puis troubler sa boisson. — Tu la troubles, reprit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l’an passé. — Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ? Reprit l’Agneau, je tette encore ma mère. — Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. — Je n’en ai point. — C’est donc quelqu’un des tiens : Car vous ne m’épargnez guère, Vous, vos bergers, et vos chiens. On me l’a dit : il faut que je me venge. » Là-dessus, au fond des forêts Le Loup l’emporte, et puis le mange, Sans autre forme de procès.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes ///2007
Crime designer, Dario Argento et le cinéma, Bernard Joisten, publié aux éditions è®e en 2007.
Bande-annonce Les protocoles cinématographiques définissent des modèles introduits par les producteurs et les tendances. Le monde du spectacle favorise la mise en place de codes qui s’établissent par à-coups. Les cahiers des charges déterminent les orientations. Le succès ou l’échec fabrique le paysage culturel. Argento à plongé dans ces valeurs élastiques. Il les a presque dominées, le succès est venu. On comprendra pourquoi en s’immergeant dans la matière de ses films et de leur design nourri par la beauté des années 1970, même s’ils en étaient l’anticorps subtil et carnassier. Car chez lui, la communication ne passe pas, et le charnel est mort, ce qui ne veut pas dire que l’érotisme en soit absent. Argento nous parle d’une planète où l’affect est noyé dans l’absurde plaisir de tuer. Le protocole du désir est donc situé sur la pente mortelle d’une dépression qui transforme l’échange en un jeu de domination dramatique. Le sadique erre et se développe au gré de circonstances assez obscures, puis il passe à l’acte, et nous venons voir à la fois ces actes brutaux et les espaces latents qui stagnent entre eux. Les deux moments ont leur charme propre, leur élégance, leur registre. Les films sont donc bipolaires, tic-tac, mouvement d’horlogerie où la mort calcule toujours ses rendez-vous, ne tombe jamais par hasard. Le pouvoir est un monstre caché qui surgit à travers des gestes stylés, agrandis, sublimés par le désir obscène de montrer les interdits suprêmes, de les faire vivre, palpiter à travers une imagerie codée, série B, publicitaire, lumineuse et parfois flamboyante, mais jamais gratuite, jamais « artistique ».
On a dit qu’Argento venait de Bava : une erreur de plus. Ce n’est pas parce que ma mère m’a fait que je lui ressemble. Je me fous des histoires de famille, et Argento, ce n’est pas une histoire de famille, mais une histoire contre la famille, contre ce qui vous colle par nature, par hérédité, dans l’évidence. La famille est le logo de la relation. En jetant ce logo aux orties, Argento fabrique de la solitude et, dans la foulée, se fabrique une solitude de cinéaste suspect, tout en cuir, qui joue de la caméra avec des gants de criminel endurci. Il a dès le départ tué Bava, parce que c’était son père. Il suffit de voir quelques plans d’un Bava pour comprendre que les manuels d’histoire se trompent. Ils enrobent les individus avec la nonchalance d’un représentant de la classe moyenne qui pousse un landau dans le métro en vous écrasant les pieds. Argento refuse tous ces landaus, toutes ces farces qui pendent aux fenêtres de la littérature comme des draps mal lavés. Et même s’il dira lui-même tout son respect pour Bava, c’est à nous de détecter combien c’est différent, pas du même registre, à l’écart des signes. Argento c’est l’anti-famille cinématographique. Même Leone est loin, autre cosmos, autre registre. Leone fabrique de la violence, dans un sens esthétique d’abstraction, proche d’Antonioni… Jamais pour nous introduire dans son monde, mais pour nous en écarter. Pour que l’ennui soit tellement palpable qu’il devienne chair, désir, sensualité. Leone, c’est la cage de chasteté du cinéma. Le jouir y est toujours refoulé, prescrit pour plus tard, accidenté dans les errances d’une immobilité minérale. Alors qu’Argento produit de la violence en virtuose de la manipulation de l’attention, en attracteur de forces psychiques. Il ne tombe jamais dans le piège du beau, à l’inverse de son confrère spécialisé dans la décadence du western.
Argento, sûrement, est un styliste des apparences, qui avance dans le sens de la séduction publicitaire. Moins pour des envies d’argent qu’à des fins immorales, pour rendre beau le drame et ses connivences avec le crime. Pour rendre séduisante la nonchalance du cynique né pour buter. Dans le film d’horreur il y a ce plaisir du vice, après tout essentiel. Tout l’art consiste à ne pas l’éviter, à le rendre superbe, fou, capital, et presque justifié. Si l’on sent le besoin de regarder, c’est qu’on est scotché au trouble de la pulsion, à ses vertiges, et qu’Argento en a trouvé la forme exacte. L’adéquation de la pulsion et de la situation filmée détermine notre satisfaction. On ne rentre pas dans Ténèbres ou Phenomena comme dans un manège, train fantôme ou autre attraction sensationnelle, mais comme dans une situation criminelle exagérée, qui vient se frotter à notre propre capacité de faire le mal, qui s’installe dans notre propre jardin de meurtre et de saccage. Jeter à la poubelle ce qui nous relie à la raison du social, du communicationnel, de l’amical et du désir même : cette envie glace et séduit dans le même mouvement, et Argento nous l’apporte sur un plateau.
Sur le tournage de Mothers of tears, photographie d’Alexandre Gaita, 2006, à l’arrière plan Bernard Joisten.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 2002
Pavel Hak, Sniper, éditions Tristram, 2002. Extrait, page 31.
On dit l ‘époque cruelle ? Violente ? Abjecte ? Je suis la violence pure. Mais, étant donné que je remplis une mission (tuer tout ce qui menace notre empire), je suis également au-dessus des qualificatifs moraux. La violence pure ne connais aucun critère. Elle déferle. Tue. Anéantit. Étant la violence à l’état pur, je suis l’époque. Alors taisez-vous ! Gardez vos gueules suintantes d’impératifs moraux fermées juste qu’à ce qu’une de mes balles vous fasse éclater la boîte crânienne ! Au-delà de l’abjection, je sers l’État. Tirer sur ceux qui incidemment travaillent à sa désagrégation est mon devoir. Je vise – et j’exécute – tous ceux qui nuisent à notre régime. Je n’ai pas de préférence. Pas de priorité. Soldats , paysans, femmes, enfants, vieillards, peu m’importe. Je fais mon boulot. Et les têtes éclatent. Est-ce que je tire sur mes semblables ? Né homme normal, j’ai su (à la différence de mes cibles) m’intégrer aux bâtisseurs de l’ordre. L’État d’abord. Tout à l’heure, j’ai vu surgir des ruines un groupe de gens. Ils étaient épuisés, affamés. Ô joie ! Cette souffrance, la détresse qui se peignait sur leurs figures, c’était le résultat de mon travail. Une des femmes à l’avant du groupe agitait sa chemise blanche. « Laissez-nous quitter cette ville ! » J’ai appuyé sur la gâchette. La tête de la femme a éclaté sous les yeux ahuris du groupe qu’elle menait. Eh ! Seuls les puissants sont protégés en ce monde. Alors que les misérables…
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1872
L’éternité par les astres, Auguste Blanqui, 1872 écrit quand il était emprisonné au fort du Taureau à Morlaix.
L’univers tout entier est composé de systèmes stellaires. Pour les créer, la nature n’a que cent corps simples à sa disposition. Malgré le parti prodigieux qu’elle sait tirer de ces ressources et le chiffre incalculable de combinaisons qu’elles permettent à sa fécondité, le résultat est nécessairement un nombre fini, comme celui des éléments eux-mêmes, et pour remplir l’étendue, la nature doit répéter à l’infini chacune de ses combinaisons originales ou types.
Tout astre, quel qu’il soit, existe donc en nombre infini dans le temps et dans l’espace, non pas seulement sous l’un de ses aspects, mais tel qu’il se trouve à chacune des secondes de sa durée, depuis la naissance jusqu’à la mort. Tous les êtres répartis à sa surface, grands ou petits, vivants ou inanimés, partagent le privilège de cette pérennité.
La terre est l’un de ces astres. Tout être humain est donc éternel dans chacune des secondes de son existence. Ce que j’écris en ce moment dans un cachot du fort du Taureau, je l’ai écrit et je l’écrirai pendant l’éternité, sur une table, avec une plume, sous des habits, dans des circonstances toutes semblables. Ainsi de chacun.
Toutes ces terres s’abîment, l’une après l’autre, dans les flammes rénovatrices, pour en renaître et y retomber encore, écoulement monotone d’un sablier qui se retourne et se vide éternellement lui-même. C’est du nouveau toujours vieux, et du vieux toujours nouveau.
Les curieux de vie ultra-terrestre pourront cependant sourire à une conclusion mathématique qui leur octroie, non pas seulement l’immortalité, mais l’éternité ? Le nombre de nos sosies est infini dans le temps et dans l’espace. En conscience, on ne peut guère exiger davantage. Ces sosies sont en chair et en os, voire en pantalon et paletot, en crinoline et en chignon. Ce ne sont point là des fantômes, c’est de l’actualité éternisée.
Voici néanmoins un grand défaut : il n’y a pas progrès. Hélas ! non, ce sont des rééditions vulgaires, des redites. Tels les exemplaires des mondes passés, tels ceux des mondes futurs. Seul, le chapitre des bifurcations reste ouvert à l’espérance. N’oublions pas que tout ce qu’on aurait pu être ici-bas, on l’est quelque part ailleurs.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1975
Louis Bec – Manifeste Octobre 1975
La Technozoosémiotique se situe au carrefour de la sémiotique, de l’éthologie, des sciences cognitives, des technologies, de l’informatique et des pratiques artistiques expérimentales.
La Technozoosémiotique englobe la Zoosémiotique qui étudie les signes émis par les espèces vivantes pour communiquer entre elles de façon intra ou extra-spécifiques.
La Technozoosémiotique élabore des « agents conversationnels numériques » et implante des interfaces technologiques de transcodage pour établir des modalités d’échanges entre des systèmes de communications kinésiques et paralinguistiques et des formes de langages articulés.
La Technozoosémiotique est l’opérateur central de la relation Animal-Machine-Homme. Elle conçoit des informations et des signes potentiellement intelligibles pour le plus grand nombre d’espèces vivantes et artificielles.
La Technozoosémiotique postule que tous les êtres vivants et artificiels sont des êtres sociaux qui ont à résoudre un ensemble caractéristique de problèmes de communication avec un milieu et avec toutes ses composantes.
La Technozoosémiotique avance l’hypothèse qu’à travers la prolifération de dispositifs interactifs en réseau, le vivant vise à mettre en place une intercommunication technologique généralisée aux organismes vivants de l’ensemble de la BIOMASSE.
La Technozoosémiotique considère le vivant comme une matière « expressive » à part entière et s’inscrit au coeur des disciplines artistiques expérimentales qui hybrident, à partir du vivant, des langages logiques et formels à des signaux kinésiques et paralinguistiques.
La Technozoosémiotique ouvre entre l’animal et l’homme un espace fantasmatique et épistémologique inédit, un surplus de communication et propose une nouvelle dimension logosystémique de l’écologie.
La Technozoosémiotique s’inscrit comme une sonde logophorique dans le futur des relations avec d’autres formes de vie et d’intelligence « exobiologiques et artificielles ».
Louis Bec (1936-2018), artiste et zoosystémicien, a développé une épistémologie fabulatoire basée sur la vie artificielle et la technozooémiotique. Il a organisé de nombreuses manifestations dont « Le Vivant et L’Artificiel » au Festival d’Avignon en 1984, et « Art/Cognition » en 1992 à Aix en Provence. Il a publié avec Vilém Flusser « Vampyrotheutis Infernalis ».
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1992
Réponses du Cercle Ramo Nash au questionnaire “Qu’est-ce que l’art ?” proposé par Hervé Legros pour le magazine Documents sur l’art n°0, mars 92, p.34
Notre définition de l’art est le produit d’une analyse statistique des discours sur l’art que nous avons pu recueillir et stocker. Bien que le terme de croyance artistique soit rejeté par le programme avec lequel nous traitons ces informations, nous vous communiquons le résultat d’un examen méthodique de la liste de mots et d’associations que nous nous avez adressée le 8 janvier 92. (Nous en avons respecté l’ordre quoique sa logique nous échappe tout à fait).
1. Lexique : Art : Protocole normatif à rétroaction positive (avec routine intégrée d’auto-dérégulation séquentielle) ayant pour seul objet la prescription de ses propres règles et pour unique fonction la validation périodique de ses opérateurs et de ses relais.
Chef-d’œuvre : désigne un coup trop bien joué pour porter efficacement.
Couleur : indicateur hiérarchique binaire (couleur/non couleur) marquant dans les revues spécialisées le crédit attaché à une œuvre, une exposition ou un artiste (quadrichromie/simili).
Sculpture : occupation archaïque consistant à frapper un bloc d’un quelconque matériau avec un outil approprié. Aujourd’hui la sculpture consiste surtout à frapper les spectateurs (voir aussi Publicité). On dit parfois abusivement sculpture sociale.
Nature : (notre processeur d’idée ne reconnaît pas ce terme).
Peinture : passe-temps ancestral sous couvert duquel l’individu qui s’y adonne tente de faire le malin par tous les moyens mais dans certaines limites (le tableau). L’extension continue du champ où exercer sans risque son esprit a depuis longtemps rendu ces limites ridicules, d’où un malin plaisir à s’y tenir malgré tout, d’où la nécessité d’y être de plus en plus malin.
Portrait : un créneau à reprendre. (avis aux gagne-petits)
Composition : manière de retomber toujours sur ses pieds.
Abstraction : système de freinage. (?Bug?)
Espace : nouveau concept de voiture à vivre (Renault).
Réalités : ne s’emploie qu’au pluriel: constructions idéologiques polymorphes. Dans la guerre des réalitésTM, l’art reste un front secondaire.
Artiste : joueur imprudent qui ne s’est pas donné tous les moyens de contrôler la partie.
Exposition : plateau où sont visualisés les coups joués sous la table.
2. Associations : Art comme religion : …(erreur de syntaxe probable)
Art comme sexualité : …(erreur de syntaxe probable)
Art comme Écologie : art et pollution sont indissociables. Cela commence à Lascaux avec l’utilisation des premières peintures des premiers professionnels (On peut toujours vanter la formule bio-dégradable de leurs pigments, il n’en reste pas moins que les artistes de Cro-Magnon ont définitivement altéré la couche immaculée de calcite qui s’était lentement cristallisée sur les parois de la caverne avant leur intrusion). Produire sans cesse de nouveaux objets caractérise une société incapable de gérer son écologie. L’art conceptuel aurait pu être un art vraiment écologique, mais la dématérialisation de l’œuvre a stimulé la croissance de la production documentaire imprimée pour laquelle on a coupé beaucoup trop d’arbres.
Art comme jeu : comparaison qui pourrait servir de base à une modélisation opératoire si elle n’était pas aux mains des Pilleurs des possibilités.
Art comme Médecine : …(erreur de syntaxe probable)
Art comme Terrorisme : fantasme post-pubertaire lié à une certaine mauvaise conscience face aux dysfonctionnements sociaux.
Autres associations proposées : aucune (nous prétendons rayer le mot comme du dictionnaire – comme Mallarmé).
3. autres questions : Œuvre d’art (depuis 1980) que nous aurions aimé réaliser : « La guerre des réalités » (Galerie Sylvana Lorenz, mai 91).
Principales orientations de l’art d’aujourd’hui : celles qui se seront imposées demain.
Qu’est-ce que l’Art finalement ? Une activité spécifique (parmi d’autres), dans un micro-milieu déterminé (parmi d’autres), à une époque donnée (parmi d’autres), au sein d’une culture particulière (parmi d’autres), sur une planète isolée (parmi d’autres). Somme toute, un phénomène assez curieux.
photo : Cercle Ramo Nash, « La guerre des réalités » (Powerglove Nintendo), 1992
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1909-1913
… Car cette théorie du progrès revient essentiellement à être une théorie de la caisse d’épargne. Elle suppose, elle crée une petite caisse d’épargne intellectuelle particulière automatique pour chacun de nous, automatique en ce sens que nous y mettons toujours et que nous n’en retirons jamais. Et que les apports d’eux-mêmes s’ajoutent infatigablement toujours. D’ensemble et universellement, elle suppose, elle crée une énorme caisse d’épargne universelle, une caisse d’épargne commune pour toute la commune humanité, automatique en ce sens que l’humanité y mettrait toujours et n’en retirerait jamais. Et que les apports d’eux-mêmes s’ajouteraient infatigablement toujours. Telle est la théorie du progrès. Et tel en est le schème. C’est un escabeau. C’est un escalier que l’on monte, et de qui l’on ne descend jamais, et où même l’on ne descend jamais, et de marche en marche toute acquisition de hauteur est acquise ; définitivement, sans perte ; finalement ; sans déperdition ; et même sans frottement ; (car il faut qu’ils ignorent le frottement et le tiennent égal à zéro) ; c’est un escalier bien fait ; toute marche qui vient après est forcément plus haute que toute marche qui vient avant ; on ne peut que monter ; on monte toujours, on ne descend jamais ; on ne peut pas descendre. Malheureusement pour ce système, pour le système de cette théorie, la réalité ne monte point si facilement à l’échelle ; et ni la réalité généralement, ni particulièrement l’organique ne se sont point engagés à suivre aveuglément la logique, aveuglément ou non, et ils ne la suivent peut-être jamais. Les fonctions d’épargne ont leur importance qui est grande. Les betteraves et les carottes, les pommes de terre et les navets sont là pour nous le dire. Les pommes de terre rendent de grands service, surtout frites. Mais elles ne sont pas tout. Et surtout, quand elles nous servent à nous, elles rendent moins de services aux solanées d’où nous les retirons. Et dans les animaux même il y en a. Pas des pommes de terre, des fonctions d’épargne. Mais elles ne sont pas tout. La graisse n’est pas tout l’homme. Ce système du progrès en caisse d’épargne est au fond, mon ami, vous le voyez, un système adipeux. La nature, vous le savez, la réalité, l’organique se gouverne aussi par d’autres lois…
Charles Péguy, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne, 1909-1913, 1ère éd, 1917 ; Garnier Flammarion 2023, pp. 113-114.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1939
… Charlotte travaillait dans un magasin qui avait été parmi ses tout premiers clients à l’époque de ses premières figurines. Elle était chargée de l’arrangement des étalages et des vitrines, si bien qu’il lui arrivait quelquefois de travailler quand le magasin fermait l’après-midi et que les autres employés partaient. Wilbourne, et parfois McCord, l’attendaient dans un bar, juste au coin de la rue, où ils dînaient de bonne heure. Puis McCord s’en allait pour commencer au journal sa journée à l’envers, et Charlotte et Wilbourne retournaient au magasin qui maintenant se mettait à vivre une existence sens dessus dessous, bizarre et infernale. La caverne en béton chromé et en marbre synthétique qui, pendant huit heures, avait été remplie du bourdonnement vorace, impitoyable des clients emmitouflés dans leurs fourrures, des grimaces enrégimentées, figées, des vendeuses-robots en robe de satin, était vide maintenant. Miroitante et paisible, emplie d’un silence aux échos de caverne, elle se rapetissait, pleine d’une fureur sombre, tendue, comme une clinique de nuit vide où une poignée de chirurgiens et d’infirmières pygmées luttent cérémonieusement à voix basse pour quelque vie obscur et anonyme. Et Charlotte s’y évanouissait également (elle ne disparaissait pas : il la voyait de temps à autre, consultant quelqu’un en pantomime au sujet de quelque objet que l’un d’eux tenait à la main, ou entrant ou sortant d’une devanture) dès qu’ils entraient. Il avait généralement un journal du soir et, pendant deux ou trois heures, il restait assis sur quelque chaise fragile entouré de mannequins désarticulés au doux corps sans organes, aux visages d’une sérénité presque incroyable, de brocards drapés, de sequins ou du reflet de pierres du Rhin. Des femmes de ménage s’approchaient à genoux, poussant leur seau devant elles comme si elles appartenaient à une espèce différente surgie, à la manière des taupes, d’un tunnel, d’un orifice conduisant du centre même de la terre, et servant quelque obscur principe d’hygiène, non vers le resplendissement muet qu’elles ne voyaient même pas, mais vers le royaume souterrain où elles retourneraient avant le jour. » …
William Faulkner, Les palmiers sauvages, 1939, trad. M.E. Coindreau, 1952, Gallimard pp.125-126.
« Retour vers le futur » TINA vous propose de redécouvrir des textes /// 1901
Quand nous subissons à notre insu cette invisible contagion du public dont nous faisons partie, nous sommes portés à l’expliquer par le simple prestige de l’actualité. Si le journal du jour nous intéresse à ce point, c’est qu’il ne nous raconte que des faits actuels, et ce serait la proximité de ces faits, nullement la simultanéité de leur connaissance par nous et par autrui qui nous passionnerait à leur récit. Mais analysons bien cette sensation de l’actualité qui est si étrange et dont la passion croissante est une des caractéristiques les plus nettes de la vie civilisée. Ce qui est réputé « d’actualité », est-ce seulement ce qui vient d’avoir lieu ? Non, c’est tout ce qui inspire actuellement un intérêt général, alors même que ce serait un fait ancien. A été « d’actualité », dans ces dernières années, tout ce qui concerne Napoléon ; est d’actualité tout ce qui est à la mode. Et n’est pas « d’actualité » ce qui est récent, mais négligé actuellement par l’attention publique détournée ailleurs. Pendant toute l’affaire Dreyfus, il se passait en Afrique ou en Asie des faits bien propres à nous intéresser, mais on eût dit qu’ils n’avaient rien d’actuel. – En somme, la passion pour l’actualité progresse avec la sociabilité dont elle n’est qu’une des manifestations les plus frappantes ; et comme le propre de la presse périodique, de la presse quotidienne surtout, est de ne traiter que des sujets d’actualité, on ne doit pas être surpris de voir se nouer et se resserrer entre les lecteurs habituels d’un même journal une espèce d’association trop peu remarquée et des plus importantes.
Bien entendu, pour que cette suggestion à distance des individus qui composent un même public devienne possible, il faut qu’ils aient pratiqué longtemps, par l’habitude de la vie sociale intense, de la vie urbaine, la suggestion à proximité. Nous commençons, enfants, adolescents, par ressentir vivement l’action des regards d’autrui, qui s’exprime à notre insu dans notre attitude, dans nos gestes, dans le cours modifié de nos idées, dans le trouble ou la surexcitation de nos paroles, dans nos jugements, dans nos actes. Et c’est seulement après avoir, pendant des années, subi et fait subir cette action impressionnante du regard, que nous devenons capable d’être impressionnés même par la pensée du regard d’autrui, par l’idée que nous sommes l’objet de l’attention de personnes éloignées de nous. Pareillement, c’est après avoir connu et pratiqué longtemps le pouvoir suggestif d’une voix dogmatique et autoritaire, entendue de près, que la lecture d’une affirmation énergique suffit à nous convaincre, et que même la simple connaissance de l’adhésion d’un grand nombre de nos semblables à ce jugement nous dispose à juger dans le même sens. La formation d’un public suppose donc une évolution mentale et sociale bien plus avancée que la formation d’une foule. La suggestibilité purement idéale, la contagion sans contact, que suppose ce groupement purement abstrait et pourtant si réel, cette foule spiritualisée, élevée, pour ainsi dire, au second degré de puissance, n’a pu naître qu’après bien des siècles de vie sociale plus grossière, plus élémentaire.