Dans mon article du 24 août (#151), j’ai dit comment j’avais (enfin) découvert que « la planète » était ronde, et qu’il était, par voie de conséquence, tout à fait impossible qu’elle soit sous mes pieds… Une révélation d’une telle ampleur se devait d’en entraîner d’autres dans son sillage immédiat. Médiocre César vibrant à l’unisson d’une Cléopâtre radiodiffusée, m’est en effet venue alors une soudaine conscience, à un niveau plus général, de toutes ces choses qu’on ne cesse de déposer à nos pieds, afin d’en disposer à notre guise — au risque, pour nous, de confondre distance critique et extériorité radicale, le tribut dû aux puissants et l’aumône aux impuissants… Nous sommes accablés d’offrandes, ai-je pensé, et ne manquons jamais d’en solliciter de nouvelles : plus de services inutiles, plus de recommandations personnalisées et de paroles en l’air, plus d’automates à notre botte (ce que mon ami Jean-Daniel Doutreligne appelle « l’avènement du dieu esclave »)… La veille de mon épiphanie planétaire et plantaire, j’avais entendu que les représentants d’une association mémorielle, qu’inquiétait le contenu annoncé d’une fiction télévisée historique, déclaraient attendre que la chaîne leur « ait fourni ses éléments de langage » pour se prononcer définitivement. Ces éléments de langage — sic — je les imaginais maintenant pareillement disposés devant eux (j’ajoute ici un plan intermédiaire à la métaphore visuelle, genre une table, mon fétichisme des pieds devient embarrassant) à la façon d’un « kit à monter » permettant de reconstituer le discours préparé par la chaîne (à la façon d’une maquette de Spitfire ou d’une étagère IKEA) tout en le customisant, en fonction du degré d’indignation à atteindre. Enfin je pense que c’était ça leur idée… Est-ce que ce n’est pas tout de même assez pathétique, de ne plus demander des explications en bonne et due forme mais des éléments de langage ? Comprendre, des formules plus ou moins heureuses conçues, par définition, pour ne rien dire ? Fût-ce pour s’opposer, se satisfaire de cela…. Pas par naïveté, encore moins par complaisance… Par habitude.
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Sur la table, des boîtes. Sur la table un nécessaire à écrire en métal où brille ce qui paraît être le reflet des fenêtres qui diffusent la lumière du jour.
Des choses trainent sur les tables, depuis que les tables existent. Des choses trainent sur les tables où on travaille, sur les tables où on mange, sur les tables de salon, de cuisine, d’entrée, sur les tables. Une théière parce qu’on a servi du thé. Des haricots qu’on est en train d’éplucher – c’est l’été. Une revue qui parle des vins, un torchon qui enveloppe quelque chose qui a la forme d’un œuf et qu’on ne voit pas bien, des coques de noix, des bagues enlevées, une agrafeuse. Des boîtes. Des boîtes d’où dépassent des rubans, des perles, des stylos, des élastiques. Le chat enjambe ce désordre, quitte la table où il s’était installé et se poste sur le rebord de la fenêtre, fixe le dehors. Une boîte d’allumettes avec la silhouette noire de la gitane comme une flamme, c’est une vieille boîte, une liste, un foulard traînent aussi sur la table. Un téléphone. Et un taille-crayons en forme de baleine. Des pièces. Des pièces d’or, des pièces d’argent. Sur l’épaisse table de bois une boîte, une jolie boîte à serrure ouverte avec des motifs d’écureuils affrontés d’où débordent un ruban bleu et un collier de perles, un petit coffret, un nécessaire à écrire, un masque – une feuille encore blanche, un livre ouvert. Sur une autre table, dans un autre tableau, ce sont de gros livres empilés. Un cahier de musique, un luth, un flacon bleu et blanc de porcelaine chinoise, une serviette. Un citron épluché sur une assiette nacrée avec un autre fruit, une pomme peut-être. Un plumeau, un billet, un collier. Un grand cahier ouvert. Une astrolabe, un globe, un compas. Ces étoffes lourdes, toutes chiffonnées n’ont pas été posées là par hasard. Il y a une corbeille contenant du pain, il y a un pichet au bord qui va tomber, une coupe avec des fruits à demi renversés. Toutes ces choses qui traînent sur nos tables.
Une lumière grave et bigarrée, verres de couleurs, un ton étrange, une beauté, un porte plume en corne. L’air frais entre, nous sommes en été, c’est la nuit. Le chat sur le rebord de la fenêtre, les oreilles dressées, frémissant aux bruits. Sur la table, des carnets, des feuilles en vrac, un presse papier dont la boule contient une image de papillon.
Les affaires et les échanges croissaient au moment de l’apparition de la comptabilité APD. Oralement les rapports informels ne suffisaient plus parce qu’il devenait trop facile ou trop tentant compte tenu du développement de ces affaires et de ces échanges de tricher sur les bénéfices, chacune des parties prenantes tentant plus que jamais de duper l’autre. Francesco di Marco Datini, ses suivants, ses imitateurs surtout ses comptables continuèrent d’abord par la narration à dresser des états éco- nomiques avant que la comptabilité EPD technique à la fois plus abstraite et précise que la compta- bilité en partie simple ne se répande amplement.
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La comptabilité EPD n’est pas dénuée de rapport à l’algèbre. Elle présente l’avantage de répartir un objet en deux catégories : tout élément positif inscrit en une colonne a sa contrepartie négative en une autre et réciproquement, la disposition moderne consistant à inscrire l’actif et le passif en deux colonnes parallèles sur une seule ou sur deux pages en s’inspirant du modèle italien pré- cisément vénitien — alla veneziana — ayant sans doute été seulement instituée vers 1366 par les changeurs de monnaie de Bruges, en Belgique. Le principe à respecter est invariable : les comptes de passif et d’actif doivent être équilibrés, fût- ce au prix du mensonge, de la duperie, de l’escro- querie, de l’écriture en faux et usage de faux du moment qu’une indication finale fasse apparaître un bénéficie ou une perte, un résultat. Dès lors l’histoire pourra être jalonnée de scandales plus ou moins médiatiques mais toujours multiples et variés. Dès lors, durant la longue histoire de la comptabilité en partie double des étudiants et des étudiantes certes moins nombreuses se creusèrent sans succès les méninges, se suicidèrent peut-être parce qu’ils ou qu’elles ne comprenaient pas ce qui s’imposait à eux ou à elles, ce qui leur était imposé alors que d’autres étudiants ou étudiantes, partout, et des gens ici ou ailleurs ignorant tout ou partie de la comptabilité APD ou bien faisant comme si celle-ci n’existait périclitaient x fois par jour, plusieurs vies en une seule. Étudiants et étudiantes d’alors pourtant déjà s’entrainaient dans les écoles d’abaque. À propos, jamais cette compta-là n’a été conçue en vue d’une honnêteté quelconque, ce que l’on oublie en général de sou- ligner. Quant à l’équilibre des comptes, il ne fut pas toujours élevé au rang de dogme ainsi n’était- il pas rare aux quatorzième et quinzième siècles de voir des comptes négligemment tenus. Faute d’honnêteté c’est la malhonnêteté qui était visée et invoquée pour inciter à numéroter les pages du mémorandum, du journal qui consistait en une série d’entrées et de sorties signalées par les mots per ou par pour le débit et a pour le crédit du grand livre.
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Extrait de Absolument zéro à paraître en 2026 aux éditions du Canoë sous le titre Comptes à rebours accompagné de son incipit Prébende.
Antoine Dufeu, écrivain et poète, est l’auteur d’une quinzaine de livres dont Nous (Mix., 2006), Abonder (NOUS, 2010), AGO – autoportrait séquencé de Tony Chicane (Le Quartanier, 2012), Sic (al dante, 2015), Sofia-Abeba (MF, 2020), Nous abstraire (éditions de l’attente, 2022). Il forme avec Valentina Traïanova le duo Lubovda. Il est également éditeur, enseignant, journaliste et revuiste. Il vit à Paris. Dernier livre paru : Blanchiment (KC éditions, septembre 2025).
Les traces d’un voyage effectué il y a des années pour voir toutes les peintures de Vermeer se révèlent au contact d’une situation, d’une parole, d’une sensation. Il en découle parfois de courts textes dont certains paraîtront ici.
Nous avons bu du champagne, la nuit tombe, nous dinons dans la véranda. Y a-t-il des chats dans les tableaux de Vermeer ? Aucun chat. Aucun chien. Aucun animal. Aucune fleur ou plante non plus. Même pas une petite fleur sèche comme celle qu’une étudiante nous a montrée lors d’un récent accrochage pour signifier ce qui resterait du monde quand tout serait détruit. Cette petite fleur que nous avons revue aujourd’hui dans l’atelier d’une autre étudiante qui, l’ayant ramassée lorsque la première après avoir décroché ses travaux l’avait mise à la poubelle, avait décidé de la conserver comme une relique de l’année écoulée, sa première année dans une école d’art. Pas de fleurs chez Vermeer. Tant de choses absentes des tableaux de Vermeer. Comme si une réaction chimique ou alchimique avait réduit le monde à un précipité, un résidu qui, d’un contenant l’autre, recompose toujours les mêmes éléments : jeune fille, instruments de musique, lettre et matériel de correspondance, verres et flacons, petits outils pour écrire, se coiffer, ranger ses bijoux, colliers de perles et boucles d’oreilles, gros tapis ou rideaux, chaises, cartes de géographie… Aucun dehors ou presque. Sinon via la lumière habituée à entrer plus ou moins vivement par une fenêtre située sur la gauche afin que, comme les commentateurs l’ont fait remarquer, le peintre, qu’on suppose donc droitier – peut-être myope mais droitier – Vermeer, qui est là, dans le tableau, même si on ne le voit pas, puisse travailler sans être dérangé par son ombre. Le dehors est dedans, présent, bien présent, mais dedans. La lumière caresse le jaune du rideau, décrit un immense mur beige sur lequel rien n’est accroché et qui contraste avec les ténèbres épaisses et matérielles du premier plan. La femme au collier de perles ne regarde pas la lumière arriver par la fenêtre à laquelle on pourrait croire au premier abord qu’elle fait face, mais sa propre image reflétée dans le petit miroir accroché parallèlement au vitrail qui brouille l’accès au dehors. Elle est debout, elle tient de ses deux mains écartées les extrémités d’un ruban jaune qui lui enserre le cou, juste au-dessous des points blancs irréguliers qui forment le collier de perles que sans doute elle ajuste. Il y a dans ce geste, ce regard, cette tension quelque chose d’une incantation magique. Un point de lumière frappe la perle à l’oreille bien plus vivement encore que celles du collier. Miroir, transport, autre ailleurs que ce dehors tangible où les bateaux accostant à Delft au retour de leurs équipées lointaines déversent d’encombrants objets venus de de Chine ou d’Inde afin d’enrichir les intérieurs des marchands et de leurs clients, des porcelaines, des tissus, mais aussi certains grains de sable de l’océan Indien qui, entrés par effraction dans le corps d’une huître d’Asie, ont fait naître les perles qui font miroiter certains rêves.
Prendre l’avion ou sauver la planète ? Dit-elle — de ces questions Qui accouchent d’elles-mêmes, automatiquement, Comme c’est aujourd’hui le cas avec leurs nouvelles « intelligences » mais aussi directement dans les nôtres : nos intelligences humaines dé-génératives, altérées (du fait de la médiation, en soi et pour soi, a achevé de cannibaliser émetteur et récepteur) par les ondes charriant nos paroles. Une personne humaine à la radio, ayant pris acte d’un fait (l’été, les vacances) ouvre la bouche, et la formule en sort naturellement, toute armée, telle une Minerve du crâne de Jupiter. La journaliste (chroniqueuse ?) se demande donc s’il faut choisir : Prendre l’avion ou sauver la planète ? En ces termes, Qui ne font pas question. S’il y a question, les termes de l’équation, eux, apparaissent incontestables dans leur rapport.
Entendant cette question — Prendre l’avion ou sauver la planète ? Sur le moment aucune idée particulière ne me vient à l’esprit, pas la moindre réflexion articulée, sans même parler de prétendre y apporter une réponse : pas la moindre idée, donc. Juste une image… J’entends « la planète » et je vois alors cette espèce de boule posée sur le sol (quel sol ? sur une table peut-être ?…) qui apparaît absolument distincte et séparée de moi comme de la personne qui a posé la question : Prendre l’avion ou sauver la planète ? Je visualise quelque chose comme une boule de bowling, quelque chose d’assez gros et qu’on s’attendrait à voir rouler de-ci de-là, de façon hasardeuse, par l’effet de quelque force d’origine inconnue : aussi mystérieuse que l’échelle à laquelle je visualise tout cela, qui est celle des rêves et de certaines projections mentales — de même je vois « la planète » sans pour autant pouvoir affirmer qu’elle est, vous savez, bleue.
L’orbe impérial était d’or — Comme le silence, qu’impose la présence des rois. Les grands de ce monde tenaient l’univers dans le creux de leur main avant même que « la planète » ne soit devenue (ou redevenue) ronde. La sphère armillaire précède le globe terrestre. Qui n’est pas « la planète » car un globe terrestre n’a pas vocation à être sauvé. Seule « la planète » a vocation à être sauvée. Ou les femmes perdues si l’on s’appelle Van Gogh ou Dostoïevski. Sauver prouve qu’on est vertueux.
Rockefeller Center (New York)
Étrange. C’est une femme, Ayn Rand, Russe émigrée aux États-Unis, qui a fourni leur Bible aux mâles Alpha de l’Imperium hypertechnologique, un roman qu’elle choisit d’intituler : Atlas shrugged. Comment fait-on pour hausser les épaules quand on ploie déjà sous le poids du monde, je me demande — mais justement, ce devait être l’idée. L’orbe, conçu, je l’ai dit, pour tenir au creux de la main, est bien plus petit qu’une boule de bowling. D’où vient qu’on dit que le monde est une orange ? Le fardeau d’Atlas est plus impressionnant. En termes de volume et circonférence — cela va ensemble. Permettant à l’aspirant titan de supporter « la planète » avec un rien d’ostentation. Une sphère délicate à embrasser, mais on y parvient tout juste. Un ballon gonflable ? Possible. D’une façon générale les titans ne manquant pas d’air — ils seront bientôt les seuls. Quoique. Les premiers du nom ont mal fini.
Ballon sauteur vintage 80
Je ne suis pas Atlas, ni l’un de ses modernes héritiers, et cette bête boule est simplement posée devant moi et je peux choisir de la sauver. Je saurai alors que je suis quelqu’un de bien. Ou je peux la repousser dédaigneusement du bout du pied et m’en aller plutôt prendre l’avion. Cela fera peut-être de moi a terrible person. Au moins je serai dans l’avion. Là-haut « la planète » sera devenue encore plus petite — la grosse boule un peu moins grosse — et je suppose qu’il faudra simplement que je ne réfléchisse pas trop à l’étymologie du verbe « atterrir ».
Sécurité, mode d’emploi
How to Bowl a Strike (illustration reprise d’un article du blog masculiniste AoM)
Le samedi 16 août TINA a marché. À Paris, à La Martinique, à Albi, à La Ciotat, au col de Menée
Paris
TINA démarre à 8h30 Porte de Vincennes, sur le boulevard des Maréchaux pour une révolution autour de Paris (34 kilomètres), de l’Est vers le Nord. Une marche révolutionnaire un jour de canicule, mais finalement petit vent frais le matin. Pendant la marche TINA se demande si la rentrée sociale, politique et climatique sera un peu comme les autres, agitée mais sans véritables conséquences ou si quelque chose d’un peu plus fort pourrait dépasser les indignations habituelles. TINA prend des photos, ralentissement du rythme de marche.
TINA compte les Portes, lit et s’interroge quelques secondes sur les noms des Maréchaux (c’est à Valenciennes que les avenues qui tournent autour de la ville portent des noms de peintres ?*). Pas ici. TINA parle de la M25 (Ian Sinclair, London Orbital), des artistes qui marchent, des marcheurs, TINA tombe d’accord avec elle-même sur l’urgence de vider les villes des voitures mais aussi désormais des trottinettes électriques et des vélos électriques aux pneus démesurés qui foncent à 60km/heure. Les urbains ne veulent pas marcher. Un problème démesuré de mobilité de plus.
La marche TINA à Paris était Top
La Ciotat
Bruit de fond Sortir pour faire un tour, pour quitter la maison, chasser les idées qui tournent en rond, qui obsèdent. Sortir de soi, en quelque sorte. Faire un tour. Ce n’est pas le tour de Paris par le boulevard des Maréchaux. C’est à La Ciotat, le tour du parc du Mugel. En montant la colline qui permet d’accéder au parc, on peut apercevoir, dans le port de la ville, les grands portiques, et les différentes grues des chantiers navals, impressionnants appareils de levage et de manutention réservés aux très lourdes charges. Le contraste paraît saisissant entre l’espace naturel qu’on traverse et ce territoire industriel qui a changé avec les années. Ouvert en 1849, le chantier naval de La Ciotat a fermé en 1989. Il a produit des navires d’exception aux dimensions considérables étant donné la taille du port (le Narval, le Danube, l’Ava, le Blois, l’Atlantic Star, le Ville de La Ciotat, l’Alceste, le Bonaparte, le Périclès, le Guienne, l’Impératrice, L’Anadyr, le Chili, l’Australien, le Laos, l’Annam, l’Atlantique, l’André Lebon, le SS Commissaire Ramel, le Mariette Pacha, le Mitydjien, et La Marseillaise). Il est aujourd’hui le lieu d’entretien de yachts de luxe. Changement d’époque. Sur le chemin, on remarque deux types de cendrier. Un cendrier semblable à un bac à fleurs mais sur lequel il est écrit cendrier, pour qu’on ne se trompe pas. Il sert de poubelle cependant. Et un cendrier de vote. Sur l’affiche qui explique ce que c’est, on nous informe qu’un mégot pollue 500 litres d’eau. Ce cendrier en métal jaune propose deux bacs pour jeter ses mégots. À gauche pour ceux qui préfèrent écouter Les cigales. À droite pour ceux qui préfèrent écouter JUL. À vous de voter ! Quelques mètres avant l’entrée du parc, une vieille bâtisse sur laquelle a été peint il y a longtemps déjà une enseigne qui indique l’entrée de LA FONDATION DE LA FÊTE DES MÈRES (sous le patronage des Unions d’Associations Familiales. On a souvent tendance à réduire la fête des Mères à une célébration pétainiste. La fête des Mères, instaurée officiellement en 1926, est sauvée à la Libération et devient rapidement une fête officielle sous la IVᵉ République, portée par une politique nataliste d’État visant à restaurer le tissu social et démographique après la Seconde Guerre mondiale. Elle survit ensuite sous la Ve République, s’adaptant aux évolutions familiales et sociétales, désormais transformée en campagne publicitaire. Le parc du Mugel est un jardin remarquable. C’est un label, mais c’est vrai qu’il est beau. Naturellement protégé du mistral et des embruns par l’imposant massif du bec de l’Aigle, la dont la roche de couleur rouge, qu’on nomme poudingue, est une roche sédimentaire consolidée, composée de débris rocheux de forme très arrondie, comme un agglomérat de galets. « À l’extrémité du golfe, écrit Alphonse de Lamartine, trois énormes rochers s’élèvent sans bases sur les flots ; de formes bizarres, arrondis comme des cailloux, polis par la vague et les tempêtes, ces cailloux sont des montagnes : jeux gigantesques d’un océan primitif dont nos mers ne sont sans doute qu’une faible image. » Entre mer et collines, ombre et lumière, on déambule entre de très nombreuses plantes méditerranéennes adaptées au sol siliceux : figuiers de Barbarie, arbousiers, cactus, plantes aromatiques, chênes-lièges, châtaigniers, palmiers, bambous, plantes aromatiques et plantes tropicales comme l’oiseau du paradis. À mi-parcours, les murs d’une grande maison à deux niveaux, volets fermés, ouvertures protégées, sont entièrement recouverts de fresques murales, de tags et de graffs. Impossible de savoir pourquoi cette demeure est ainsi laissée à l’abandon. Sur le plan, elle est appelée Villa Bronzo, du nom de l’homme qui a acheté la propriété en 1947 et a fait construire la maison en 1948. Au sommet du parc, une ancienne bastide avec un centre d’initiation à l’environnement, fermé ce samedi, œuvre habituellement à la protection du littoral. Une belle vue sur l’île Verte qui se découpe en contre-jour, et l’anse du Sec sous les flancs imposants du bec de l’Aigle. Le tour est bouclé. Un petit tour et puis voilà. Le tour est joué. On peut rentrer chez soi. On a mis de côté, le temps d’une marche matinale, le sud de l’Europe accablé par les flammes et une chaleur extrême, le sommet entre Donald Trump et Vladimir Poutine et la guerre en Ukraine, la promotion d’un prêtre, condamné pour viol sur mineur par l’archevêque de Toulouse, le bilan des pluies diluviennes les plus meurtrières au Pakistan, le projet de développement d’une colonie juive stratégique à l’est de Jérusalem, en Cisjordanie, territoire occupé par Israël de façon illégale depuis 1967, les bombardements sur la ville de Gaza. On les a mis de côté, non pour les oublier, mais pour parvenir à supporter, au quotidien, cette pression de l’actualité, « l’événement, l’insolite, l’extra-ordinaire » des journaux, que regrette Georges Perec, lui préférant « le banal, le quotidien, l’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, l’habituel ».
Martinique, Savane des pétrifications
* Après le démantèlement des murailles médiévales à la fin du XIXe siècle, Valenciennes, a donné à ses boulevards le nom des plus grands artistes qui y sont nés, en particulier le chroniqueur Jean Froissart, le peintre Jean Clouet, l’évêque Antoine de Haynin, le peintre Antoine Watteau, (1684-1721), les peintres Louis Cattiaux (1904-1953) et Florent Méreau (1892-1953), le peintre Olivier Le May (1734-1797), le peintre Jean-Baptiste Pater, le peintre et dessinateur Charles Eisen, le peintre et sculpteur Jean-Baptiste Carpeaux, le paysagiste et aquarelliste Henri Harpignies, ainsi que le peintre Arthur Edmond Guillez, qui a une rue à son nom. »
Col de Menée
Réveillé tôt le 16, j’ai pensé à Jacques Ellul (un podcast écouté la veille) évoquant l‘impossible – non comme limite mais comme espace. Magnifique. Parti de Grenoble, j’étais au Col de Menée dans le sud Vercors à 7h d’où j’ai suivi une ligne de crête en direction du nord-ouest. A 8h je notais – si Margaret avait été un peu curieuse de ce qu’elle disait elle aurait su – qu’en les niant – elle affirmait les alternatives. Je me suis arrêté souvent d’ombrage en ombrage, quand il y en avait, relisant le physicien Carlo Rovelli découvert dans la semaine : Et si le temps n’existait pas ? Il écrit par exemple : le temps n’est pas un contenant absolu dans lequel les objets évoluent, le temps est propre à chaque objet et dépend de son mouvement et puis un peu plus loin : le temps est un effet de notre ignorance des détails du monde. Je m’arrête, vue panoramique sur le Mt Aiguille qui se découpe sur un fond de brume, en me retournant j’aperçois la silhouette grise de nombreux résineux décharnés, morts du réchauffement ou de maladie. Le retour sous la chaleur écrasante de l’après midi est lent. Bien que me sois retourné assez souvent pour imprimer dans ma mémoire quelque chose du retour (il y a encore des itinéraires non balisés, heureusement). A un moment j’hésite assez longtemps, la pente accueillante devant moi est trompeuse, j’avance un peu, puis fais marche arrière. Je comprends qu’il faut continuer là où la ligne de crête s’estompe dans le vide. Pas de difficulté particulière, sinon que le relief chahuté trouble la perception du passage. La bonne direction est contre-intuitive. Retour au col à 17h. Rentré dans la marmite grenobloise, alors que j’étais parti dans l’idée de convertir mes notes en texte, mon corps me refuse un retour à l’ordinateur. Je l’écoute. Le temps n’existe pas.
(textes et images par Pierre Ménard, DeYi Studio, Christine Lapostolle, Éric Arlix, Élisabeth Sierra, François Deck)